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Société

Libye, sévères lésions

Libye. Après la dictature, le pays vit dans le chaos depuis quatre ans. Forcément, le système de santé n’a pas été épargné. Le secteur concentre tous les maux dont souffre le pays : manque d’argent, rivalités politiques, corruption…

Si le système de santé libyen était un patient, il serait en état de coma profond. Son rythme cardiaque juste assez fort pour ne pas conclure à une mort cérébrale, mais trop faible pour espérer un réveil prochain. Et l’environnement n’est pas propice à la guérison. Après la révolution, le secteur de la santé n’a jamais représenté une priorité pour les différents gouvernements, davantage préoccupés à faire repartir la production de pétrole.

Pis, depuis l’automne 2014, la Libye possède deux gouvernements rivaux qui aggravent encore les maux du régime de santé. « Notre réserve représente 250 millions de dinars (environ 164 millions d’euros) pour faire fonction-ner le secteur, hors salaire, c’est le montant alloué au 1er trimestre 2014. Depuis, nous n’avons rien reçu. Le gouvernement vient de voter le budget de 2015, mais nous sommes un pays en guerre. On ne peut être sûr de rien », explique Ali Bousaada, le ministre de la Santé du gouvernement de Tripoli, non reconnu par la communauté internationale, mais qui concentre la majorité des infrastructures médicales.

Cette anémie entraîne des lésions sévères. Le docteur Khaled Ichtawyi, responsable du service d’approvisionnement des équipements médicaux, estime qu’à peine 30 % des besoins en médicaments sont actuellement couverts sur le territoire : « Nous sommes en pénurie de produits anesthésiants, de médicaments pour la psychiatrie et de traitements anti-cancéreux et anti-diabétiques. »

Or, le diabète et le cancer sont respectivement la quatrième et la huitième cause de mortalité en Libye, selon l’Organisation mondiale de la santé. Cependant, les groupes pharmaceutiques étrangers refusent de fournir le pays en médicaments tant qu’ils n’auront pas été remboursées des précédentes commandes. « Ils nous demandent de rembourser 300 millions d’euros avant de nous réapprovisionner », explique le Dr Ichtawyi. La Libye possède 20 689 lits dans les établissements de soins publics, mais beaucoup sont fermés pour des raisons financières ou de sécurité. L’hôpital central de Tripoli n’offre ainsi plus que 436 lits au lieu de 1 250, à l’origine.

Mokhtar Habas, le directeur général de l’établissement, fait face à un véritable casse-tête. La pénurie budgétaire – un budget de 6 millions de dinars (environ 4 millions d’euros) a été versé en 2014 au lieu des 29 millions habituels – et le refus des entreprises étrangères de revenir pour achever les travaux d’agrandisse-ment à cause de la situation sécuritaire, l’obligent à jongler : « Prenez le service des accidentés. Normalement j’ai 150 lits, en fait seule la moitié est ouverte à cause du manque de moyens et je dois aussi y caser des patients du service orthopédique et d’urologie dont les bâtiments ne sont pas prêts. » Le cadre hospitalier estime entre 10 et 15 le nombre de patients qu’il doit refuser chaque jour.

Menace de fermeture des hôpitaux publics

À Benghazi, la situation du centre médical (BMC) est encore plus dramatique. Conçu pour être le fleuron de la recherche médicale du pays, avec son université et ses laboratoires de pointe, le BMC en est réduit à colmater les brèches dans une ville en proie à la guerre : « On a récupéré les patients de quatre hôpitaux qui ont fermé. On manque d’au moins 600 lits, on vit sur le reste du budget de 2013 et les principaux entrepôts de médicaments ont brûlé dans les combats », résume le Dr Salem Langhi, responsable de l’hôpital. En début d’année, une délégation de responsables d’hôpitaux publiques a posé un ultimatum au ministre de la Santé : « Nous avons menacé de fermer d’ici à la fin de l’année si aucune solution viable n’était trouvée », raconte Mokhtar Habas.

Si l’état critique du système de santé est en partie la conséquence de maux externes, le malade paie aussi sa faiblesse chronique : 80 % du personnel médical est étranger. Les combats de 2011 et l’insécurité post-révolution ont provoqué leur départ en masse : 8 000 des 13 000 Philippins, parmi lesquels une majorité d’infirmières, sont rentrés chez eux. Si les infirmières libyennes peuvent remplacer leurs consoeurs en nombre, le professionnalisme ne suit pas. « Je suis allé surveiller un service un jour. J’ai vu une infirmière libyenne pointer et repartir aussitôt par la porte de derrière !, s’indigne Mokhtar Habas. C’est la culture libyenne, les gens peuvent quitter leur poste sans prévenir, mais c’est invivable dans un hôpital».

Départ des médecins

Les médecins sont compétents, mais les meilleurs préfèrent étudier et travailler à l’étranger où ils sont mieux reconnus. Un médecin débutant gagne 900 dinars (616 euros) par mois pour parfois des semaines de près de 100 heures, s’insurge Moha-med Haricha, médecin à l’hôpital central de Tripoli. « Et pourquoi ? Pour se faire agresser par des familles qui ne comprennent pas qu’on ne peut pas soigner leur proche, parce qu’on n’a pas de sang à lui transfuser. Il ne faut pas s’étonner si des milliers de docteurs libyens partent».

L’état du système de santé n’offre guère de raison d’espérer, alors les proches accourent à la moindre embel-lie. Comme ce 19 mai 2015, lorsque le Premier ministre, un vice-Premier ministre, le ministre de la Santé et le ministre des Affaires étrangères du gouvernement de Tripoli, étaient pré-sents pour inaugurer la réouverture du premier centre de soins primaires.

Ces centres, tous fermés en 2007 pour rénovation, doivent permettre de soulager les hôpitaux en prenant en charge les patients les moins gravement atteints. « L’objectif est que nous puis-sions soigner nos citoyens sur le territoire et pas à l’étranger. Pour cela nous devons améliorer la gestion notamment grâce aux centres de soins primaires », argue le ministre de la Santé. Un objectif qui permettrait, s’il est atteint, de sortir le système de son coma. 

 

ENCADRE

L’OBSCUR BUSINESS DES LIBYENS SOIGNÉS À L’ÉTRANGER. De son ancien colonisateur italien, la Libye a bien retenu la leçon de l’omerta. Évoquer le programme qui permet aux Libyens de se faire soigner à l’étranger, c’est se heurter à un silence hostile. Probablement parce qu’ici la corruption est endémique. Selon le centre d’information de la santé, 1 385 Libyens s’étaient fait soigner à l’étranger en 2010 ; en 2013, ils étaient 46 816, soit 33 fois plus !

Certes, le système de santé libyen est au plus mal, mais cette explosion intrigue. La règle veut qu’un comité médical rédige un rapport autorisant le patient à se soigner à l’étranger. Le document est remis à l’ambassade de Libye dans le pays hôte.

Cette dernière reçoit l’argent et paie les dépenses médicales et courantes du patient pendant son traitement. Mais, depuis 2011, la mention « Doit être soigné dans un bon établissement » suffit, sur le rapport à être envoyé à l’étranger. De plus, le document peut maintenant émaner de plusieurs institutions : ministères, conseils locaux, etc. Surtout, la révolution a amené un autre type de patients : les combattants blessés.

Pour eux, l’accord d’être soigné à l’extérieur est donné par une commission spéciale pour les blessés, officiellement sous l’autorité du ministère de la Santé. « Il n’en est rien, se désole le docteur Arbi Gomati, chirurgien spécialisé en traumatologie à l’hôpital d’Abou Slim à Tripoli.

Ces combattants sont opérés en urgence chez nous et au bout de 24 heures, ils disparaissent et on apprend qu’ils ont été envoyés à l’étranger sans qu’aucun médecin n’ait signé quoi que ce soit. » Un haut fonctionnaire du ministère de la Santé concède : « C’est devenu du tourisme médical. Ils viennent avec toute leur famille pour se faire soigner et passer du bon temps au frais de l’État. D’ailleurs, je peux vous assurer que le chiffre de 46 816 est largement sous-évalué.

En 2012, je suis certain que 60 000 Libyens se sont fait soigner rien qu’en Jordanie. » Devant ces cas douteux, le service du ministère de la Santé qui s’occupe des patients à l’étranger fait le mort. Au ministère des Martyrs et des personnes disparues, qui gère le statut des révolutionnaires, la réplique ne souffre d’aucune réponse : « Pourquoi vous voulez savoir ça ? ».

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