Close
Avez-vous trouvé cet article intéressant?

Société

Les tribulations de la CAN  2015

La Guinée équatoriale sera la terre d’accueil de la CAN 2015. L’épreuve a frôlé l’annulation après le dialogue de sourds entre les autorités du football et le Maroc, autour des risques d’importation supposés du virus Ebola. Retour sur un bras de fer qui va au-delà du sport.

Mi-octobre, les matchs comp­tant pour les éliminatoires de la Coupe d’Afrique des Nations se déroulent tam­bour battant sur le continent. C’est le moment que choisit le Maroc pour informer la Confédération africaine de football (CAF) de son intention de reporter sine die la phase finale de la compétition qu’elle devait organiser, le temps de voir éradiqué le virus Ebola. « Hors de question ! », réplique la CAF. Ainsi débutèrent les soubresauts de la CAN 2015, entretenus par l’inflexibilité de chacune des parties, et la controverse qui s’est ensuivie au-delà du continent.

Selon son président, Issa Hayatou, la Confédération ne pouvait pas se per­mettre de reporter la compétition, « au risque de perdre de sa crédibilité vis-à-vis de ses partenaires ». Lesquels sont principale­ment Orange dont la CAN porte le nom et Canal Plus, diffuseur prioritaire des matchs. Le groupe de télévision aurait, en cas d’annulation, probablement dénoncé son contrat avec la CAF, qui porte jusqu’à l’été 2016 et qui inclut la CAN 2015, prévue du 17 janvier au 8 février. La CAF aurait alors perdu une somme vitale, de 8,5 millions d’euros. « Nous ne pouvions pas signer notre arrêt de mort en reportant la CAN, car tout le monde se serait engouf­fré dans la brèche. Cet événement, que nous avons patiemment bâti depuis 57 ans, fait la fierté des Africains, nous ne pouvions lais­ser personne le réduire à néant. Cela aurait été mortel pour le football africain », mar­tèle Issa Hayatou. Le président de la CAF pointe l’autre risque, sportif celui-là, que constituerait un report : « Les clubs euro­péens n’auraient pas accepté de libérer les joueurs africains pour qu’ils aillent rejoindre leurs différentes sélections nationales. »

D’autant plus que la CAF considère que l’argument des risques de propaga­tion du virus Ebola « n’est pas recevable », pour justifier la position du Maroc. « Quand on voit que le royaume chérifien est en train d’organiser le Championnat du monde des clubs, une compétition de la FIFA, l’argument d’Ebola est vite balayé », dénonce Issa Hayatou. Certains ana­lystes sportifs considèrent d’ailleurs que « le Maroc préfère sacrifier la CAN dont il aurait peiné à supporter le coût, juste après le Championnat du monde des clubs ».

De plus, la compagnie aérienne Royal Air Maroc n’a jamais suspendu la desserte des destinations les plus tou­chées par Ebola, notamment la Guinée, dans l’épicentre du virus. Le Sily natio­nal, l’équipe de Guinée, sommée par la CAF de jouer ses matchs des phases éli­minatoires sur terrain neutre, au même titre que la Sierra Leone et le Liberia, a précisément été accueilli par… le Maroc.

Bien sûr, rien n’indique que la Coupe d’Afrique des Nations de football n’au­rait pas augmenté les risques d’impor­tation du virus Ebola au Maroc. Néan­moins, pour les tenants de la position de la CAF, il y avait moyen de contrôler et maîtriser les mouvements des supporters subsahariens vers ce pays. D’autant plus qu’ils n’auraient pas été des milliers à se rendre au Maroc, en raison des coûts de transport. « Les populations africaines ont absolument besoin que cette compétition se déroule, car à côté de toutes les calamités que subissent les gens, la CAN redonne le sourire et la joie. Depuis le début des élimi­natoires, il n’y a pas eu de contaminations liées à l’organisation des matchs. En tout cas, mes joueurs m’ont toujours affirmé leur enthousiasme à disputer la CAN quel que soit le pays où elle sera organisée. D’autant plus que l’OMS n’a pas donné d’avis défa­vorable », témoigne Claude Le Roy, sélec­tionneur des Diables rouges du Congo, brillamment qualifiés pour la phase finale de la compétition.

Une appréhension compréhensible

Pourtant, divers acteurs et com­mentateurs comprennent la décision du Maroc. « Il est légitime et normal qu’un pays veuille protéger ses popula­tions contre les ravages du virus Ebola », résume Olivier Pron de RFI. Plusieurs joueurs, à l’instar de Vincent Enyeama, ont carrément envisagé de ne pas aller disputer cette épreuve, par peur de la maladie. La question ne se posera plus pour le capitaine du Nigeria, puisque les Super Eagles, champion en titre, ont été éliminés. « Lors du match du Came­roun à Yaoundé contre la Sierra Leone, on a eu beau expliquer que tous les joueurs adverses évoluent hors de l’Afrique, il y avait toujours une certaine appréhension au moment des contacts avec ces joueurs. C’est humain », explique Henri Bedimo, joueur camerounais. Autre soutien important pour le Maroc : Michel Pla­tini. Mi-octobre, le président de l’UEFA a manifesté sa sympathie à la Fédération royale marocaine de football. Ce qui avait valu à l’ancien capitaine des Bleus le recadrage de la CAF : «… La Confé­dération africaine de football accorde du prix au respect de sa souveraineté et ne peut tolérer l’ingérence de qui que ce soit dans ses affaires », précise un communiqué.

Nul doute que ces prises de position ont conforté le royaume dans ce bras de fer contre la CAF. Tant et si bien que le 8 novembre, suite au maintien des dates initiales de la compétition par la CAF, le ministère marocain de la Jeunesse et des sports a rendu publique sa décision finale de reporter la CAN 2015, invo­quant « un cas de force majeure ». Cette décision est « essentiellement motivée par les risques sanitaires que ferait courir cette pandémie à virus Ebola à nos popu­lations. Le Maroc s’appuie sur les recom­mandations du Comité national scienti­fique Ebola et sur les derniers rapports de l’OMS ». Le gouvernement rappelle que l’institution de Genève, dans un com­muniqué du 23 octobre 2014, recom­mande à chaque pays d’« évaluer le risque Ebola lié aux rassemblements de masse et de prendre une décision appropriée, selon les principes de précaution et de protection de la sécurité sanitaire ».

Les deux parties ne pouvant pas s’entendre et proclamant chacune avoir l’OMS de son côté, la CAN 2015 a été retirée au Maroc pour être attribuée à la Guinée équatoriale. Le royaume sera-t-il sanctionné, ainsi que le prévoient les textes de la CAF ? Dans la négative, c’est que la Confédération aura finalement tenu compte du « cas de force majeure » invoqué par le Maroc.

Quoi qu’il en soit, la CAN 2015 ne semble pas en avoir terminé avec ses déboires : l’organisation de la compétition est déjà contestée. La double pomme de discorde concerne cette fois un coût de plus de 40 millions $, jugé « exorbitant » par des membres de la société civile équato-gui­néenne, et… la peur du virus Ebola. Déjà, le Comité de vigilance et de contrôle du virus Ebola de Guinée équatoriale a appelé la population au calme et rassuré sur la pré­vention contre les risques encourus, avant et pendant la compétition.

Et si la Coupe d’Afrique des Nations s’était exilée, tous frais payés, au Qatar, tel qu’il a en été un temps question ? « Ce cas de figure aurait été la dernière solution. Il était important que la CAN reste sur le sol africain », lâche Issa Hayatou. Pour une question non négociable de souve­raineté !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Related Posts

Share This