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Société

Les Ivoiriens brisent le tabou de la santé mentale

Les Ivoiriens brisent le tabou de la santé mentale
  • Publiéoctobre 18, 2023

La Côte d’Ivoire veut professionnaliser la réponse médicale aux problèmes de santé mentale, d’anxiété, de dépression, trop souvent confiés à des charlatans ou à des prédicateurs. Des camps accueillent familles et malades dans une approche encadrée et communautaire.

 

 

La Journée mondiale de la santé mentale, le 10 octobre 2023, a fait l’objet d’une campagne particulière d’information, en Côte d’Ivoire. Les pouvoirs publics veulent mettre à l’agenda politique ce qui, trop souvent, relève du tabou, dans la société ivoirienne. Les comportements qui paraissent sortir de la norme, les dépressions, les conséquences de chocs post-traumatiques, sont trop souvent assimilés à de la défiance et cachés par les familles. Surtout, les maladies mentales sont considérées comme des phénomènes paranormaux ou des manifestations spirituelles.

Et c’est donc vers les églises que l’on se tourne. Par exemple, est créé en 2018 le Centre de counseling professionnel et de pastorale clinique (Copac), au sein de l’Institut de théologie de la compagnie de Jésus, proche du courant jésuite. On y pratique la « psycho-éducation », autrement dit la sensibilisation à la santé mentale.

L’approche communautaire « vise à mobiliser les ressources pour les besoins du malade, sa résilience et engager les communautés pour une meilleure sensibilisation et un bon référencement vers les mécanismes et les professionnels de santé mentale ».  

i certaines institutions sont encadrées, délivrent des enseignements et des diplômes reconnus, il n’en est pas de même dans les multiples « camps » qui fleurissent dans le pays. En guise de thérapie, ces camps ne proposent aux malades et à leurs familles que des séances de prières, inutiles, voire dangereuses.

Le gouvernement ivoirien tire le signal d’alarme : « Dans ces camps, les « soins » dispensés ne sont pas appropriés au regard des normes et protocoles des services de santé mentale », approuve l’OMS (Organisation mondiale de la santé). Laquelle recensait 541 structures « non conventionnelles » dans le pays, en 2021. La quasi-totalité de ces centres ne propose aucune prestation de santé mentale.

Dans une note publiée sur son blog, l’OMS relate un exemple édifiant : « Mon fils n’allait pas bien et cela durait depuis six ans. Quand il a été chassé du domicile familial, je l’ai amené ici pour que le pasteur puisse le guérir », confie Sabrina, mère de Kouassy, 32 ans, admis dans un camp de prière à Botro depuis quatre ans. « Avec la prière, il allait un peu mieux mais je n’étais pas satisfaite. »

 

Offrir des soins de qualité

L’OMS n’oublie pas que la Côte d’Ivoire dispose de 34 centres conventionnels de prise en charge des troubles liés à la santé mentale. Malheureusement, le pays compte moins de 100 spécialistes en santé mentale, y compris les psychiatres, les infirmiers et sages-femmes en psychiatrie, pour une population de plus de 29 millions d’habitants. Un problème général en Afrique, qui souffre d’« une grave pénurie » de professionnels de la santé mentale ; on compte 0,9 travailleur de la santé mentale pour 100 000 habitants.

 

Dans le but d’accompagner ces centres non conventionnels, le gouvernement ivoirien a lancé en mars 2023 la phase pilote du projet CAMPPSY (Camp psychologique), en collaboration avec Mindfull Change Fondation, à travers le Programme national de santé mentale (PNSM). Cette initiative offre un accompagnement formel aux camps de prière en mettant à disposition des professionnels en santé mentale pour fournir des soins de qualité aux patients, tout en tenant compte de leurs droits.

Une trentaine de travailleurs de santé ont été mis à la disposition de dix camps de prière dans deux régions sanitaires, au profit de 104 malades bénéficiaires. Les principaux troubles recensés sont notamment la dépression, les troubles bipolaires, l’épilepsie et la psychose. Dans les camps qui ne sont pas encore enrôlés dans le programme, des équipes mobiles fournissent des services de base. Un psychologue intervient chaque mois et sur demande pour le suivi des patients. 

Avec l’appui de l’OMS, le personnel, composé de psychologues cliniciens, de travailleurs sociaux et d’infirmiers, mis à la disposition de ces camps a été formé pour une meilleure prise en charge. « Au début, des parents s’opposaient à la prise de médicaments. Pour eux, le traitement n’est pas nécessaire, c’est seulement la prière », relate une auxiliaire en pharmacie. « Un patient m’a vraiment marqué. À notre première visite, il était enchaîné et son père découragé car son fils vivait dans cet état depuis près de trois ans. En trois mois de prise en charge, son état s’est totalement amélioré. Grâce à lui, beaucoup ont accepté le traitement, d’autant plus qu’il est gratuit ! »

 

L’approche communautaire

De son côté, Michel Amani, le chef du projet CAMPPSY, souligne que les droits humains restent prioritaires, en plus du traitement médical. « Par le passé, les malades étaient enchaînés dans les camps et vivaient dans des conditions très difficiles. À  présent, leurs conditions de vie se sont nettement améliorées. Ils sont bien vêtus et propres. » 

En effet, l’« approche basée sur les droits humains permet d’apporter une réponse adaptée et centrée sur les besoins du patient, et non uniquement sur la maladie ou la déficience », souligne le docteur Ambroise Ané, de l’OMS. « Nous mettons l’accent sur une approche holistique parce que la personne atteinte de troubles mentaux a d’autres besoins de santé », ajoute-t-il.

En Côte d’Ivoire, environ 60 000 personnes atteintes de maladies mentales sont suivies dans les structures psychiatriques conventionnelles. 

Enfin, par souci d’efficacité, la Côte d’Ivoire promeut une approche communautaire. Laquelle « permet de lutter efficacement contre les préjugés et les pratiques qui entravent le recours aux soins appropriés, telles que l’enchaînement, l’enfermement et le rejet familial », explique le professeur Asseman Médard Koua, qui coordonne le plan d’action gouvernemental. L’approche communautaire « vise à mobiliser les ressources pour les besoins du malade, sa résilience et engager les communautés pour une meilleure sensibilisation et un bon référencement vers les mécanismes et les professionnels de santé mentale ».  

C’est pourquoi la vie dans les camps du projet CAMPPSY est assimilable à celle dans une communauté ordinaire. Les pensionnaires entretiennent l’environnement de ces espaces et certains s’adonnent à l’agriculture de subsistance. Ce qui renforce leur estime de soi et leur intégration.

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Encadré

Une plateforme dédiée à la santé mentale

 

Le 4 octobre 2023, le directeur de la start-up Yodan, Touré Parfait, a lancé une plateforme Internet, « Lamifi », d’informations, de prises de rendez-vous et de consultations en ligne. Pour son promoteur, Lamifi permet de combler le déficit de personnel de santé tout en répondant à des besoins croissants. Les téléconsultations, en particulier, permettent d’offrir un soutien aux patients qui souffrent de dépression ou d’anxiété, notamment.

Santé mentale, illustration. Jeune hjomme en souffrance

@NA

Écrit par
Aude Darc

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