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Société

Les données sont une arme à double tranchant

De quelle manière les données peuvent-elles faire progresser les objectifs de développement et quelle gouvernance est la mieux adaptée ? Tel est l’un des thèmes du Rapport sur le développement dans le monde, publié et commenté par les experts de la Banque mondiale.

Par Véronique Clara-Véronne  

Les récentes innovations technologiques ont entraîné une croissance exponentielle de la disponibilité de données, et de leur diffusion en temps réel. Ces innovations dans la production des données créent de nouvelles possibilités d’accroître la rentabilité des entreprises, d’améliorer les politiques publiques, ainsi que d’aider les ménages et les communautés à effectuer des choix.

Le trafic mondial de données a été multiplié par mille en vingt ans. Les informations parcourent des milliers de kilomètres à travers le réseau ininterrompu de l’infrastructure mondiale de données, à la vitesse vertigineuse de 200 000 kilomètres par seconde — ce qui signifie qu’elles peuvent, en principe, faire cinq fois le tour du globe en une seconde.

Entre les visions optimistes et pessimistes, le point de vue qui prévaudra dépendra des mesures prises pour améliorer la gouvernance des données au niveau national, dans le cadre d’une coopération internationale renforcée. La Banque mondiale plaide pour l’élaboration d’un nouveau contrat social pour les données, fondé sur des principes de valeur, de confiance et d’équité.

Les données créent de la valeur économique et sociale, laquelle peut être multipliée en les réaffectant et les réutilisant. Toutefois, le risque existe d’une concentration du pouvoir économique et politique des données. Cette concentration empêche de réutiliser les données – de sorte qu’elles ne parviennent pas à réaliser pleinement leur potentiel de développement –   et accroît le risque qu’elles soient mal exploitées.

Actuellement, font observer les auteurs de la Banque mondiale, la Californie possède plus de centres de données que l’Afrique subsaharienne tout entière.

Des inquiétudes s’expriment : les données peuvent être utilisées à mauvais escient de plusieurs manières. Par exemple, un État peut s’en servir à des fins de surveillance politique ou pour discriminer certains groupes sociaux. Des opérateurs privés peuvent tirer parti de la position dominante qu’elles leur confèrent pour profiter de leur clientèle. Ou des particuliers peuvent y accéder illégalement à des fins criminelles.

Les mécanismes de gouvernance pour répondre à ces préoccupations restent à un stade embryonnaire, particulièrement dans les pays à faible revenu. Les cadres juridiques et réglementaires concernant les données laissent à désirer.

Ils ne prévoient pas de garanties essentielles (notamment en ce qui concerne la cybersécurité, la protection des données et les flux transfrontaliers de données) et comportent trop peu de mesures facilitant le partage des données (comme des licences ouvertes et un système d’interopérabilité).

Un contrat social

Même là où des mécanismes de gouvernance des données prennent forme, la pénurie d’institutions dotées des capacités administratives, de l’autonomie décisionnelle et des ressources financières requises limite leur mise en œuvre et leur application effective.

Le Rapport 2021 sur le développement dans le monde émet une série de recommandations. La première propose d’établir un nouveau « contrat social » autour des données. Il s’agit de favoriser un accès plus équitable aux avantages liés à leur utilisation. Puis de renforcer la confiance en protégeant chacun des effets néfastes des abus. Enfin, une bonne gouvernance ouvre la voie à un système national intégré de données.

Selon la Banque mondiale, les pouvoirs publics devraient engager le dialogue avec des particuliers, la société civile, des institutions universitaires et le secteur privé pour définir les règles devant régir le bon usage des données pour le bien public. Face à ces enjeux du « contrat social », les pays à faible revenu sont trop souvent défavorisés ; c’est pourquoi il faut en établir un au niveau international.

Un principe : l’utilisation des données dans un but précis n’en diminue pas la valeur. Accroître l’accès aux données à un plus grand nombre d’usagers dans le cadre d’initiatives d’ouverture et de partage, par exemple, permet d’augmenter leur potentiel d’appui au développement. De plus, harmoniser les définitions, les normes et les classifications, pour assurer l’interopérabilité des données, permet de renforcer les synergies entre différentes sources.

De même, des règles et des normes sont nécessaires pour faciliter la superposition de différentes sources de données. Elles permettront de tirer profit des synergies dégagées dans le cadre des analyses et de favoriser un transfert rapide et sans risque des données entre les acteurs concernés au niveau national et entre différents pays.

Les systèmes de données existants, aussi bien à vocation publique que privée, ont tendance à exclure les personnes démunies, et la capacité statistique ainsi que la maîtrise des données restent limitées dans les pays pauvres. Les efforts visant à rendre le système mondial de données plus équitable doivent remédier aux disparités.

Le temps de la décision

La discrimination fondée sur l’ethnie, la religion, la race, le sexe, le handicap ou l’orientation sexuelle peut être exacerbée par le recours croissant à des algorithmes. Pour répondre à ces inquiétudes, il faut une réglementation des données personnelles s’appuyant sur le cadre de la protection des droits de l’homme et soutenue par des politiques garantissant la sécurité à la fois des personnes ainsi que des systèmes de données dont elles dépendent.

@VCV

ENCADRE

Deux exemples de gouvernance

Cette explosion des données crée une demande sans cesse croissante pour le déploiement d’infrastructures numériques. Le point de départ d’une infrastructure nationale de données consiste à créer des points d’échange internet (IXP), pour partager localement le trafic intérieur de données sans leur faire parcourir des milliers de kilomètres pour atteindre des IXP à l’étranger, ce qui induit des coûts et des délais considérables. Si le développement des IXP ne requiert pas d’énormes investissements, les dispositions en matière de gouvernance sont essentielles.

Deux expériences contrastées de pays d’Afrique de l’Est sont instructives à cet égard. À Djibouti, DJiX sert de plateforme régionale d’échange de données pour toute l’Afrique de l’Est mais, du fait d’un monopole national, les internautes de Djibouti doivent acquitter des factures élevées.

La situation est différente au Kenya, où KIXP, un organisme sans but lucratif dont le conseil d’administration accueille de multiples parties prenantes, rassemble un large panel d’intervenants, dont des fournisseurs internationaux de contenu et de services en nuage qui contribuent à rendre les services de données plus abordables et plus performants dans le pays. 

 

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