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Entretien Société

Le réseau d’excellence de l’AUF valorise l’entrepreneuriat

Le réseau d’excellence de l’AUF valorise l’entrepreneuriat
  • Publiéseptembre 5, 2022

Cruciales pour l’avenir, les compétences qui mènent à l’emploi et à l’entrepreneuriat manquent encore. Tel est l’un des axes de la transformation de l’Agence universitaire de la francophonie, que nous fait visiter son recteur, Slim Khalbous.

 

Universitaire, vous avez pris en 2019 la tête de l’AUF (Agence universitaire de la Francophonie), en tant que recteur. Après avoir adopté une stratégie 2021-2025, avez-vous le sentiment d’être à jour de votre tableau de bord de la « révolution » que vous souhaitez mener ?

 Nous sommes sur la bonne voie, même si tout n’est pas achevé. Effectivement, l’idée est de renouveler la Francophonie, un objectif partagé par plusieurs acteurs de la famille francophone. Pour nous, universitaires, le développement des compétences dans le monde est un enjeu très important étant donné la complexité du développement que nous visons dans nos pays, particulièrement en Afrique.

Le défi est de remettre la compétence au centre de la notion de développement : le savoir, l’intelligence collective, peuvent être au service du développement. Les décideurs politiques et les acteurs de la société civile devraient prendre en considération ce savoir-faire comme une valeur ajoutée pour le développement. C’est notre objectif à long terme mais pour cela il a fallu réformer fondamentalement notre organisation.

 

Cette institution, peu connue du grand public, compte plus de 100 000 membres, est présente dans 119 pays, avec 81 représentations locales, pour un budget de 43,65 millions d’euros. Vous pratiquez une diplomatie du savoir, scientifique surtout, comment tout cela fonctionne-t-il au quotidien ?

L’AUF a commencé comme une utopie en 1961, à Montréal, par la rencontre d’une dizaine d’universités qui se sont demandées : “Pourquoi ne pas créer le réseau des réseaux des universités francophones dans le monde ?”. Soixante ans plus tard, nous comptons aujourd’hui plus de mille universités et centres de recherche membres de notre organisation. Cela fait de l’AUF le premier réseau universitaire au monde, et de loin. D’autres réseaux existent mais nous sommes beaucoup plus étendus en nombre de pays et de membres.

Dans dix pays africains, nous avons lancé avec les ministères de l’Enseignement le statut d’étudiant entrepreneur. C’est une grande innovation que j’avais lancée quand j’étais ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche en Tunisie et c’est un projet qui a très bien réussi.

Nous sommes très fiers de ce réseau présent sur les cinq continents. Nous avons une organisation administrative autour de dix régions dans le monde et nos membres viennent de 120 pays. Cela veut dire que nous existons bien au-delà du monde francophone, qui compte une cinquantaine de pays. Nous nous adressons à tous parce que le savoir n’a pas de frontières culturelles et linguistiques, au contraire.

Nous sommes certes francophones et mettons en valeur ce que peut apporter la langue française en termes de savoir et de science. Mais nous travaillons avec tous et valorisons le plurilinguisme pour le développement par les sciences. De manière assez classique, nous accompagnons les pays dans leurs réformes éducatives et universitaires.

De plus, nous travaillons beaucoup dans des pays non-francophones qui veulent développer des projets de coopération, de mobilisation et de mobilité entre eux et l’espace scientifique francophone.

L’AUF est une organisation en plein développement. Notre budget a augmenté de 20% ces deux dernières années, alors que tout le monde se plaint d’une baisse de régime. Nous sommes fiers d’avoir pu convaincre des bailleurs de fonds publics mais surtout des bailleurs de fonds privés au travers des fonds compétitifs où nous soumettons nos projets. Et aujourd’hui, nous arrivons de plus en plus à décrocher des contrats de financement.

Je rappelle que l’AUF est une organisation à but non lucratif et d’aide au développement. Tout l’argent que nous récoltons des contrats de partenariat est reversé à l’aide au développement par le savoir. Système éducatif primaire et secondaire, notamment par la formation des formateurs, systèmes d’orientation, et surtout systèmes universitaires par la réforme de l’ensemble de leurs éléments.

La stratégie 2025 tourne, d’abord et essentiellement, autour de la question de l’employabilité des diplômés du supérieur touchés par un chômage extraordinaire, paradoxalement dans des pays qui manquent de compétences. C’est un cheval de bataille très important pour nous. Vient ensuite la question du numérique éducatif, en tant qu’aide à la bonne gouvernance. Et je citerai l’élément de la recherche au service du développement des pays : nous travaillons à la mise en commun des réseaux et des compétences à travers le monde.

 

On voit qu’il y a une multitude d’institutions similaires qui mènent la bataille du numérique et de l’enseignement. Mais qu’est-ce qui vous différencie des autres ?

Deux éléments clés nous différencient de manière radicale. Le premier est la capacité de mobiliser, à l’échelle internationale, toutes les expertises dans toutes les spécialités. Notre présence dans 120 pays nous permet de mobiliser des experts de toutes les disciplines, langues et spécialités. Nous sommes parmi les rares organisations au monde à pouvoir faire cela. Le second, qui complète l’expertise, est l’élément de proximité. Nous sommes physiquement présents dans plus de 60 pays et avons dépassé les 150 implantations. Nos campus numériques et centres de mobilité bureaux nationaux de représentation sont présents dans le monde entier.

La dimension politique est très importante. Nous avons compris que nous ne pouvions pas transformer le système universitaire sans l’adhésion, l’appui et la coopération des décideurs politiques. Des référents scientifiques sont présents dans les pays où nous n’avons pas de bureau national. Ce sont des universitaires de très haut rang qui ont été présidents d’universités ou ministres et représentent l’AUF dans leur pays en l’absence de représentation physique.

D’autres organisations sont plus riches que la nôtre mais ils n’ont pas cette proximité de terrain inégalable. Souvent, le problème est que la coopération universitaire et scientifique débute par une action amicale ou un événement mais s’essouffle très vite parce qu’il n’y a pas de représentation locale. Nous sommes capables d’assurer cela. Après 60 ans d’implantation dans les pays, et pour citer l’Afrique qui est particulièrement importante pour nous, nous sommes présents dans 42 pays avec des équipes et des services sur place et par des conventions de coopération et d’accords de siège avec les gouvernements concernés. Cela nous donne une force de proximité incroyable.

 

On mesure votre ambition mais on connaît l’effondrement des systèmes éducatifs et la qualité médiocre des enseignements. Dès lors, de quelle manière pouvez-vous être utile dans la bataille du savoir ?

Nous sommes bien placés pour être conscients de l’ampleur des défis qui attendent tous les pays membres de notre organisation par rapport au problème de qualité de l’enseignement. Et surtout par rapport au problème de l’après-enseignement, c’est-à-dire des conséquences d’avoir des compétences qui ne sont pas au niveau et un chômage des diplômés au plus haut. C’est inacceptable dans nos pays parce que nous expliquons, depuis une vingtaine d’années, que l’Afrique manque de compétences.

Tous les pays africains ont investi massivement dans la formation des formateurs et des étudiants de haut niveau et il y a eu un développement quantitativement formidable des universités. Mais le bilan est très mitigé. La massification de l’enseignement supérieur n’a en fait pas amélioré la quantité ni la qualité des diplômes. Il y a certes beaucoup de diplômés mais qui, au dire des employeurs, ne sont pas employables. La fuite des cerveaux s’est aussi amplifiée et les meilleurs d’entre eux, ne trouvant pas de débouchés dans leurs économies, partent vers celles du Nord.

Nous avons également un problème de détérioration de la qualité. Avec beaucoup plus d’étudiants mais le même matériel et la même infrastructure, la qualité se détériore forcément. Et puis le nombre d’enseignants n’a pas suivi le nombre d’étudiants et le taux d’encadrement a également baissé. Voilà pour moi quelques-uns des plus grands défis à affronter. C’est pour cela que l’AUF a décidé de mettre au cœur de sa stratégie le problème de l’accompagnement de l’employabilité avec des propositions innovantes et différentes.

 

Dans un monde totalement dominé par l’anglais dont on voit l’agilité, la rapidité et la réactivité, n’avez-vous pas l’impression que le français est dans une bataille d’arrière-garde ?

Pas du tout. La bataille d’arrière-garde existe lorsqu’on oppose les langues et les cultures. Ce n’est pas notre propos ou notre philosophie ni notre façon de faire. Il ne s’agit pas de remplacer d’autres langues, que ce soit l’anglais ou d’autres langues internationales comme l’espagnol, l’arabe ou d’autres, par le français. Nous affirmons haut et fort que nous travaillons dans un monde plurilingue et que le plurilinguisme est une nécessité absolue. Nous sommes des universitaires et incitons nos étudiants à apprendre le plus de langues possibles.

Chaque fois qu’un étudiant apprend une langue supplémentaire, ce sont des outils, un savoir-faire et une culture supplémentaire. La question, pour nous, est réglée. Nous ne sommes pas contre les autres langues mais à côté. Simplement, nous sommes une organisation qui fait partie d’un mouvement mondial de la promotion de la Francophonie. Cela veut dire que notre rôle est aussi de mettre en valeur ce que peut apporter la langue française à des jeunes qui, demain, aspirent à une carrière internationale et une meilleure vie.

Je suis toujours étonné d’entendre, dans certains de nos pays, opposer l’anglais au français ou à d’autres langues. On sait que le monde a besoin de plusieurs langues et que les jeunes sont capables de les apprendre dès le primaire. Ce sont des forces supplémentaires qui peuvent être données aux pays. Je ne suis pas contre et trouve même excellent d’introduire l’anglais dans certains pays francophones. Sans l’opposer au français qui existe déjà comme une richesse acquise.

Nous sommes dans un état d’esprit très ouvert qui accompagne la réalité du monde. La tendance au plurilinguisme est aussi bien internationale que locale car les gens tiennent aussi à leur langue d’identité ancestrale. Cela n’est pas contradictoire dans le monde d’aujourd’hui et fait partie de l’évolution.

 

De nombreux pays souffrent d’un problème de transformation des connaissances en compétences. Quels sont outils pour répondre au manque de culture de l’entrepreneuriat ?

 

Je suis d’accord, cette culture manque. Nous avons à l’AUF une position très claire concernant la question de l’entrepreneuriat. D’abord, nous précisons que l’entrepreneuriat est une des solutions et non pas la solution au chômage. Souvent, des personnes croient que tout porteur d’un diplôme d’université peut devenir demain un entrepreneur et créer des emplois. On sait, avec le recul et l’expérience, que ce n’est pas vrai.

En revanche, l’entrepreneuriat est une des solutions intéressantes et, pour qu’elle puisse réussir, cette solution doit se faire sur le long terme. Il ne suffit pas de parler d’entrepreneuriat à la fin d’un cursus universitaire quand un jeune a déjà plus de vingt ans et n’y a jamais été préparé. La question de la prise d’initiative, de la curiosité, de l’organisation, c’est cela l’entrepreneuriat en fin de compte. Cela doit se faire progressivement du primaire vers le secondaire pour ensuite se concrétiser dans le supérieur pour sortir à la fois avec un diplôme et avec un projet.

Concrètement, l’AUF propose à tous des formations à l’esprit entrepreneurial. Ce sont des compétences de prise d’initiative, de gens bien organisés, de culture générale. C’est valable pour toutes les disciplines, à tous les âges et à tout moment. Nous faisons, parallèlement, un programme de formation pour les enseignants qui veulent devenir des coachs, des tuteurs, des conseillers, et non pas des enseignants classiques. Ces coachs ont pour rôle de détecter parmi tous les jeunes qui suivent les formations à l’esprit entrepreneurial ceux qui ont un profil type capable d’aller jusqu’au bout de la chaîne de valeur créative. C’est à eux que nous proposons un accompagnement pour aller jusqu’au bout de la création d’une entreprise ou d’une start-up.

Nous proposons d’ailleurs aux gouvernements des pays où nous sommes présents d’améliorer le taux de réussite des incubateurs. Une des raisons pour lesquelles les incubateurs africains échouent souvent, c’est parce qu’il n’y a pas de sélection des candidats à l’entrée. Nous proposons une approche de pré-incubation par un apprentissage de l’entrepreneuriat et une sélection des profils qui sont à même d’aller jusqu’au bout. Dans dix pays africains, nous avons lancé avec les ministères de l’Enseignement le statut d’étudiant entrepreneur. C’est une grande innovation que j’avais lancée quand j’étais ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche en Tunisie et c’est un projet qui a très bien réussi.

À partir des projets pilotes en Tunisie et au Maroc, nous allons mettre en œuvre ce projet dans huit pays d’Afrique subsaharienne. Il s’agit de proposer aux étudiants volontaires de suivre des formations à l’entrepreneuriat parallèlement à leurs études. Plus avant dans le programme, les matières optionnelles sont remplacées par le projet entrepreneurial de l’étudiant. Ceux qui réussissent sortent après deux ou trois ans à la fois avec leur diplôme et avec un projet en poche pour lequel ils ont eu un coach professionnel et académique tout au long de leurs études.

 

Comment la problématique de l’intelligence artificielle, de la disparition redoutée de certains métiers, sont-elles posées par vos institutions ?

Ce sont bien sûr des questions civilisationnelles. Concernant l’intelligence artificielle, beaucoup de gens commencent à prendre conscience de son ampleur. Nous faisons ce que nous savons faire le mieux : mobiliser l’expertise pour nous dire ce qu’il faudrait faire face à ces évolutions. Notre événement annuel de la Semaine mondiale de la Francophonie scientifique aura lieu du 25 au 28 octobre au Caire. Je suis très heureux qu’il ait lieu dans un pays arabophone et anglophone qui demande à accueillir un grand événement comme celui-là. Nous y parlerons de l’impact de l’intelligence artificielle sur la vie du citoyen au quotidien.

Nous sommes fiers d’avoir pu convaincre des bailleurs de fonds publics mais surtout des bailleurs de fonds privés au travers des fonds compétitifs où nous soumettons nos projets. Et aujourd’hui, nous arrivons de plus en plus à décrocher des contrats de financement.

Ce n’est pas tant l’évolution technologique qui inquiète car celle-ci est naturelle et continuera. Il y aura toujours de très bons ingénieurs qui amélioreront encore plus les performances de cette technologie. Ce que nous n’arrivons pas encore à bien comprendre et saisir, c’est l’impact de ces changements sur notre vie de tous les jours en tant que consommateurs, citoyens, et tout simplement membres d’une société. Nous mobilisons des sociologues, des historiens, des juristes, des experts de l’éthique qui vont articuler cette technologie incroyable, et inattendue il y a encore quelques années, avec la vie quotidienne.

Comment comptez-vous utiliser le pouvoir que vous avez entre les mains pour transformer la réalité, avec les outils dont vous disposez ?

Je suis universitaire depuis toujours et le resterai toujours. C’est le côté scientifique et rationnel que j’essaye toujours d’avoir avec moi. À côté de ça, j’ai eu quelques expériences dans le domaine de l’entrepreneuriat. Étant expert de la gestion et de la gouvernance, je connais aussi les impératifs de l’économie et les contraintes d’un opérateur économique. Et j’ai eu la chance, sans avoir fait une carrière politique, d’être pendant presque quatre ans ministre dans le gouvernement d’un pays en développement. Cela m’a permis de comprendre les enjeux politiques et d’équilibre au niveau international.

La compétence politique, plus la compétence entrepreneuriale mêlée à celle d’un professeur, permet de donner quelques éléments de réponse à la complexité du monde où nous vivons. J’essaie d’aider mon organisation dans ce sens. Je ne suis pas le seul. L’avantage de notre organisation est que nous sommes beaucoup d’universitaires tournés vers la gouvernance et le management et non pas seulement vers l’aspect théorique ou fondamental de la science.

@NAF

 

Écrit par
Hichem Ben Yaïche et Nicolas Bouchet

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