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Société

La tête dans le cloud

Un groupe de passionnés de l’informatique tente, avec les moyens du bord, d’élargir le Net et les outils numériques à une plus grande part de la population. Ils ont des projets pleins la tête qui intéressent médias et opérateurs.

Ils se surnomment eux-mêmes « les geeks des sables ». Au coeur du vieux N’Djamena, le marché au mil bouillonne d’activités, marchands, clients, camions de livraison… Une fois franchie la porte d’un des magasins et grimpés quatre étages étroits, un autre monde s’ouvre : entourée de terrasses dominant la ville, une salle informa-tique, incubateur improbable où s’entassent, autour d’ordinateurs fabriqués à partir de pièces de récup, une dizaine de personnes. Bienvenue chez WenakLabs-Wenak (on en est où ? en arabe tchadien), collectif de fanas d’informatique et pionniers autodidactes du numérique, qui rêvent d’ouvrir le net à tous au Tchad. « Ici, on arrive dans les nuages », sourit l’un d’eux.

Ils sont tous jeunes, tous hommes, parfois des hackers reconvertis, et ont pour la plupart un autre métier, comme Abdelsalam Safi , l’un des fondateurs, commerçant de jour et geek de nuit, qui prête à WenakLabs ces locaux au sein de l’entreprise familiale. L’autre cofondateur, Salim Assani (alias LeGeekduSud), informaticien de métier, est un « retourné » de Centrafrique, où il travaillait pour Médecins sans frontières.

Les geeks tchadiens ont lancé leur collectif en s’associant au projet Jerry-Clan, une idée d’étudiants français de Toulouse : la construction d’une unité centrale bidouillée à partir de pièces de récupération et de bidons d’essence en plastique, petite merveille « low-tech » et légère, mais hautement efficace et « écologique ».

WenakLabs a fêté sa première année en avril, et fourmille de projets. Autour d’un slogan, « Do it together » ; quand on est geek, bien que dans un pays francophone, on ne jure que par l’anglais. Abdelsalam résume leur credo : « On peut faire de grandes choses avec des moyens rudimentaires. »

La non-maîtrise de l’outil informatique et numérique est l’illettrisme des temps modernes.

Les ordinateurs sont des assemblages provenant de la collecte de déchets informatiques récupérés un peu partout dans le monde, car le plus grand plaisir de ces bricoleurs autodidactes est, bien sûr, de « remettre une machine en vie » : 100 % recyclé, l’ordinateur Jerrycan est peu gourmand en énergie, un avantage dans un pays où l’électricité est rarissime et chère. D’ailleurs, WenakLabs compte aller plus loin et lancer des partenariats avec des associations impliquées dans l’énergie solaire, source quant à elle abondante au Tchad.

Les idées fusent. Ali Khoudary, alias Docteur Tux – un clin d’oeil à la mascotte du système d’exploitation libre Linux – développe son projet de SMS Learning : une forme d’université populaire virtuelle et participative, dont les membres poseraient des questions par SMS, et recevraient leur réponse d’un des spécialistes enregistrés sur le réseau, après traitement par un modérateur, le tout via un serveur délocalisé à l’étranger. Cet apprentissage nomade se base sur un constat : au Tchad, Internet est encore beaucoup trop cher, un luxe dans un pays où les PME informatisées sont rares. En revanche les téléphones portables enregistrent une croissance exponentielle et les SMS sont meilleur marché. 

WenakLabs veut transmettre, aider, s’impliquer dans l’avenir du pays et le faire entrer dans le numérique

Les Wenakgeeks dressent le portrait ambitieux d’un Tchad où chacun – nomades dans les déserts du Nord ou agriculteurs dans les champs – pourrait ainsi s’instruire par SMS. Car la non-maîtrise de l’outil informatique et numérique est pour eux l’illettrisme des temps modernes. 

En projet également, sur le même principe que le précédent, et qui, affirment-ils, intéresserait déjà le ministère de la Santé, la création d’une communauté « SMS don du sang » : les donneurs potentiels seraient enregistrés dans une base de données et contactés via SMS en cas de besoin urgent de sang. De quoi sauver des vies… 

Car WenakLabs veut transmettre, aider, s’impliquer dans l’avenir du pays et le faire entrer dans le numérique. Son local expérimental est ouvert à tous sur le modèle participatif. Ses membres ambitionnent de monter une caravane qui sillonnerait le pays pour enseigner les rudiments de l’informatique dans les écoles, d’aider les artisans à modéliser leur travail sur ordinateur, pour que chacun profite des innombrables ressources de savoir du Net, comme eux-mêmes l’ont fait pour en arriver là… 

Le groupe a le vent en poupe. Les aides commencent à affluer, les membres de WenakLabs attirent la sympathie, la curiosité, mais aussi l’intérêt des opérateurs. L’Institut français au Tchad les soutient, tout comme le numéro un de la téléphonie mobile du pays, l’indien Airtel, des médias nationaux comme Saomedia-Tchadinfos, voire internationaux… Canal Plus Afrique a fait part de son intérêt, et la plupart des membres du collectif sont aussi blogueurs, estampillés RFI sur Mondoblog. Un de leurs prochains objectifs, prévu en partenariat avec l’ADIL (association libre), est l’organisation de la journée du logiciel libre, car ils ne jurent bien sûr que par cela : qui au Tchad, a les moyens d’acheter des suites Windows ? 

La nuit tombe, le grand marché s’est endormi, seuls quelques gamins des rues traînent encore sur le sable de ses allées obscures. Depuis les terrasses où les garçons s’installent souvent pour prendre leur repas, on aperçoit la silhouette de la grande mosquée de N’Djamena. La lune se lève, les geeks de WenakLabs ont la tête dans les étoiles. Mais les pieds biens sur terre, ancrés dans le réel tchadien.

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