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Société

La polygamie, une affaire d’éducation ?

La polygamie, une affaire d’éducation ?
  • Publiéavril 4, 2024

Une étude menée essentiellement au Cameroun montre que le choix de la polygamie ou de son refus tient essentiellement à la recherche d’un statut social, quelle que soit l’éducation reçue.

 

Le 2 avril 2024, alors qu’il venait de prêter serment, le président du Sénégal fraîchement élu, Bassirou Diomaye Faye, a paradé fièrement avec ses deux épouses : Marie, qui vient du même village que lui, et qu’il a épousé voici quinze ans, ainsi qu’Absa, devenue sa femme voici quelques mois. « C’est une consécration de la tradition de la polygamie au sommet de l’État avec une situation qui va coller à la réalité sénégalaise », cette pratique est « plébiscitée » par beaucoup d’hommes mais de nombreuses femmes demeurent « méfiantes » sur les principes la régissant, confie le sociologue Djiby Diakhaté au quotidien français Le Parisien.

Éthique ou non, observe le CNRS, « la polygamie provient de l’inégalité entre les hommes, mais aussi entre les hommes et les femmes ».

D’ailleurs, cet article a suscité quelques surprises au Sénégal, où l’on considère que la polygamie est si ce n’est courante, du moins légale et admise dans les mœurs. Près d’un tiers des Sénégalais vivrait en situation de polygamie, pratique pourtant dénoncée par les Nations unies.

Une étude publiée fin mars par deux chercheurs français du CNRS vient rappeler que si la polygamie reste prégnante, sa pratique est en fort recul depuis la fin de la colonisation. Se plaçant dans une perspective historique, l’étude explique que la polygamie n’a qu’un lien indirect avec l’éducation reçue par les femmes et les hommes.

À la fin des années 1950, pressentant la fin de leur empire colonial, Français et Britanniques ouvrent des services publics et développent l’éducation de masse. Durant la même période, la polygamie diminue partout dans la région.

Si la polygamie ne concerne aujourd’hui que 2 % de la population mondiale, elle était beaucoup plus courante au milieu du XXe siècle. Aujourd’hui, elle est surtout présente dans les régions rurales d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale.

Après la Seconde Guerre mondiale au Cameroun, le gouvernement colonial a ouvert de nombreuses écoles, permettant l’éducation de masse de nombreux jeunes, et en particulier des jeunes filles. « En économie, le lien de cause à effet entre l’éducation et la diminution de la polygamie n’a cependant jamais été démontré », notent les chercheurs, Yannick Dupraz et Pierre André, auteurs d’une étude particulièrement centrée sur le Cameroun.

 

Une hypothèse non vérifiée

Interrogés sur le sujet, les Africaines et les Africains ont une vision pragmatique ; ils mettent en avant des arguments économiques et religieux. Les femmes trouvent un intérêt (toit, biens matériels) à prendre un mari déjà marié ; une notion qui ne va pas de soi en Occident où le mariage est synonyme d’amour. « Dans les pays en développement, où la femme participe peu au marché du travail, la décision relative à la personne qu’elle épouse est avant tout économique », reconnaît Yannick Dupraz. « Le mariage va déterminer les aspects matériels de sa vie ; cette vision n’est pas très romantique mais elle se vérifie quand on étudie le marché du travail ! »

Bien sûr, l’« aspect de la religion est très important pour analyser la polygamie en Afrique de l’Ouest », poursuit le chercheur qui rappelle que l’Église a toujours privilégié le mariage monogame. C’est d’ailleurs pour cela qu’elle a chuté considérablement en plusieurs décennies. Au Cameroun, près de la moitié des Camerounaises mariées étaient engagées dans un mariage polygame, aujourd’hui, c’est le quart.

On peut s’interroger sur la corrélation du phénomène avec la massification de l’éducation, une autre réalité de l’Afrique depuis les Indépendances. Les femmes sont devenues plus indépendantes, peuvent travailler et utiliser leur éducation pour réaliser ce qu’elles veulent et choisir un époux monogame. Or, prise dans sa globalité, « cette hypothèse de départ n’est pas vérifiée », constate le chercheur.

Des femmes Camerounaises.

Si on analyse plus finement, on s’aperçoit que les femmes qui ont fréquenté l’école publique ont tendance à choisir un mari qui a poursuivi des études élevées et qui se retrouvent donc dans une position sociale et économique plus favorable. Or, ces hommes ont la possibilité de prendre une deuxième, voire une troisième épouse. Ces femmes-là, qui ont reçu pourtant une éducation, se retrouvent donc dans un mariage polygame.Le cas est différent pour celles et ceux qui ont fréquenté une école chrétienne, les femmes ont tendance à être davantage monogames. Dès lors, la chute de la polygamie vient, pour une grande part, de l’éducation chrétienne reçue par de nombreuses Africaines.

À l’inverse, si la polygamie persiste, c’est aussi en raison de l’idée qu’il faut beaucoup de bras pour cultiver la terre. Celle-ci n’est pas rare, pour qui a les moyens de l’acquérir, ce qui manque parfois, ce sont les bras pour l’exploiter.

 

Polygamie et homogamie

Ainsi, la transmission de normes culturelles occidentales par les professeurs des écoles laïques ou chrétiennes peut-elle avoir incité à la monogamie. « L’éducation des femmes peut être une source d’émancipation et d’accroissement de leur pouvoir de négociation avec leurs familles à propos du choix du mari. Elles pourraient également choisir plus facilement de quitter leurs maris lorsqu’ils souhaitent prendre une seconde épouse », explique le CNRS.

Une étude sur longue période montre qu’après les Indépendances, la polygamie augmente chez les hommes, mais, fait étonnant et qui va donc à l’encontre des hypothèses de départ, la polygamie augmente aussi chez les femmes qui ont eu accès à l’éducation.

Dans les milieux ruraux, les hommes sont encouragés à prendre une seconde épouse, car ils en sont capables financièrement. Ceux appartenant à l’élite locale sont majoritairement polygames et il est important et prestigieux d’être polygames pour les hommes qui sont en capacité de l’être.

Pour les femmes, l’étude insiste sur la complexité du phénomène. Les plus éduquées ont plus de chance d’être polygames également. Elles cherchent à se mettre en couple avec un homme également éduqué et qui a une bonne situation.

Djaïli Amadou Amal, dans Les Impatientes, paru pour la première fois au Cameroun en 2017, relate les difficultés des femmes de foyer polygame.
Djaïli Amadou Amal, dans Les Impatientes, roman paru pour la première fois au Cameroun en 2017, relate les difficultés des femmes de foyer polygame.

 

On retrouve là un fait observé dans de nombreuses sociétés : la tendance à trouver un conjoint ou une conjointe du même statut social ; ce que les sociologues appellent l’homogamie.

Revenant sur la nature de l’école, les auteurs rappellent que dans les décennies qui ont suivi les Indépendance, la polygamie ne faisait pas l’objet d’une condamnation par les écoles publiques et était même présente dans les manuels scolaires. « Par exemple, Mamadou et Bineta, un livre de référence pour l’apprentissage de la lecture, représente des couples polygames. »

Selon un résumé du CNRS, les chercheurs ont identifié que les femmes scolarisées et dans des unions polygames possèdent le statut de première épouse et donc commencent par une union monogame. C’est un rôle plus important, qui a une primauté de décision au sein du foyer sur les autres épouses. Les femmes concernées ont soit épousé de futurs polygames, en acceptant de revêtir le statut social élevé de première épouse, soit elles ignoraient l’arrivée de futures autres compagnes. En conséquence, les femmes éduquées ont plus de probabilités d’être dans une union polygame.

 

La monogamie est encouragée

Dès lors, on peut s’interroger, dans le sillage des échanges sur les réseaux sociaux après l’article du Parisien : « Vouloir faire disparaître un modèle séculaire pour un autre, est-ce du néocolonialisme, de l’ethnocentrisme ? »

Éthique ou non, observe le CNRS, « la polygamie provient de l’inégalité entre les hommes, mais aussi entre les hommes et les femmes ».

Selon les Nations unies, alors que 39 % de la population nationale camerounaise vit sous le seuil de pauvreté depuis 2019, ce taux s’élève à 51,5 % pour les femmes. Et 79,2 % d’entre elles sont en situation de sous-emploi.

Voilà pourquoi la polygamie est considérée comme une discrimination par l’ONU, par la Commission des droits humains ainsi que par le Comité pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes.

De son côté, le « Protocole de Maputo » à la Charte de l’Union africaine adopte une vision plus pragmatique, compte tenu de la persistance du phénomène.

Il stipule que « la monogamie est encouragée comme forme préférée du mariage. Les droits de la femme dans le mariage et au sein de la famille y compris dans des relations conjugales polygamiques sont défendus et préservés. » Un droit qui n’empêche pas plus de quatre Camerounaises sur dix d’être confrontées aux violences conjugales.

@NA

 

Écrit par
Laurent Soucaille

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