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Société

La France délivre trop peu de visas aux Africains

Un rapport parlementaire dénonce le faible nombre de visas accordés aux Africains, notamment aux Subsahariens. La France fait passer les motifs sécuritaires au premier plan, au détriment de sa propre attractivité.

Par Laurent Soucaille

Deux députés vont remettre au gouvernement français un rapport sur la politique des visas de la France, qu’ils jugent trop rigoureuse, notamment à l’endroit des ressortissants africains.

Sira Sylla et M’Jid El Guerrab constatent « un décalage » entre les déclarations du président Macron qui promettait en 2017 à Ouagadougou « la révolution de la mobilité » à la jeunesse africaine, et une politique d’attribution de visas bien restrictive à l’égard des Africains.  

Comme première mesure d’urgence, les rapporteurs suggèrent d’autoriser les bénéficiaires du regroupement familial à venir en France, en dépit de la fermeture des frontières liée à la crise sanitaire.

« Une politique de visas ne doit pas se faire au détriment de la tradition d’attractivité, par exemple en matière artistique. La France a une histoire ancienne et commune avec l’Afrique ; or, les Africains se détournent de la France à cause d’une politique trop stricte », déplore Sira Sylla, députée de la majorité présidentielle, en conférence de presse.

« C’est pour cela que nous émettons trois blocs de propositions », poursuit M’Jid el Guerrab, député des Français de la 9e circonscription (Maghreb et une partie de l’Afrique de l’Ouest). Les rapporteurs prônent un rééquilibrage de la politique des visas du ministère de l’Intérieur à celui des Affaires étrangères, ce qui permettrait de réduire les préoccupations sécuritaires et migratoires dans l’attribution des visas.

Alors qu’il faudrait renforcer le critère d’attractivité de la France dans la politique de visas. Ce, en délivrant davantage de sésames aux talents africains. Et enfin, il semble nécessaire d’améliorer l’expérience vécue par les demandeurs sur le terrain. « Nous sommes assaillis de demande concernant les délais, les formalités, etc. », fait observer le député. « Certains étudiants africains ne connaissent pas les bonnes structures administratives pour déposer un dossier », renchérit sa collègue.

Par exemple, les rapporteurs suggèrent à la France de suivre le parcours des étudiants étrangers, durant quelques années après la fin de leur scolarité, afin de mieux connaître le rayonnement de son enseignement.

Dans le même esprit, les rapporteurs regrettent que la France accorde des « passeports-talents » à beaucoup de Nord-africains (à tel point que les pays d’origine se plaignent d’une fuite des cerveaux), au détriment des Subsahariens. Rééquilibrage qui suppose un appui lors du retour dans le pays d’origine.

Premier pays subsaharien, l’Afrique du Sud

De par l’histoire et les relations humaines qui unissent l’Afrique à la France, l’Afrique est le continent vis-à-vis duquel les déterminants de la politique des visas – entre risque migratoire et attractivité – sont les plus difficiles à concilier.

L’Afrique compte le plus de pays soumis à visas, et les taux de refus de visa sont les plus élevés. Sur le continent, la question des visas est un sujet politique, qui détient une place centrale dans les relations bilatérales. Les auteurs citent Moïse Sarr, secrétaire d’État aux Sénégalais de l’extérieur : « On peut toujours améliorer la question de la délivrance des visas pour faciliter les mobilités. »

En 2019, la France a délivré 3,5 millions de visas de court et de long séjour sur les 4,3 millions de demandes enregistrées par les services consulaires ; dont 3,3 millions pour des séjours courts, de moins de trois mois.

Chinois et Russes dominent les délivrances de visas, devant les Marocains et les Algérens. Pourtant en queue de peloton, la première nationalité subsaharienne est… l’Afrique du Sud ! L’Afrique noire francophone est donc le parent pauvre des délivrances de visas par la France.

La politique des visas poursuit un triple objectif : la prévention du risque sécuritaire, le contrôle des flux migratoires et le renforcement de l’attractivité du territoire. L’importance accordée à chacun de ces objectifs reflète un équilibre politique susceptible de varier d’un gouvernement à l’autre. C’est vis-à-vis de l’Afrique que ces différents objectifs sont les plus difficiles à concilier de sorte que, sur ce continent, le visa tend à devenir un enjeu diplomatique majeur.

La France accueille ainsi de nombreux étudiants étrangers, ce qui participe de son « attractivité ». Ceux venant d’Afrique subsaharienne étaient d’ailleurs en hausse de 42%, entre 2015 et 2019. Mais la hausse des frais d’inscription pourrait remettre en cause cette tendance, dès 2020-2021, préviennent les rapporteurs.

Un continent d’avenir perçu comme une menace

D’autre part, au milieu des années 2000, la France a choisi de faire appel à des prestataires privés pour traiter les dossiers. Une mesure indispensable face à l’afflux de demandes, reconnaissent les rapporteurs.

Qui citent néanmoins Farida Souiah, chercheuse spécialisée sur les questions migratoires, selon qui l’externalisation présente des avantages mais qui aura aussi abouti à « dépolitiser » la délivrance des visas, en ajoutant un intermédiaire entre le demandeur et l’autorité consulaire. L’externalisation aurait eu pour conséquence une perte de confiance des demandeurs qui assimilent le prestataire extérieur au consulat général de France et qui peuvent avoir l’impression que le visa se monétise.

Ce manque d’attractivité provoque une dégradation des relations avec les populations africaines et la perte de notre avantage historique sur ce continent. « L’Afrique est un continent d’avenir, elle est le continent de tous les défis contemporains, mais elle reste trop souvent perçue comme une menace. »

Une politique des visas dissuasive est susceptible de conduire les Africains à se détourner de la France au profit de destinations jugées plus attractives sur le plan du droit à la mobilité et de l’accueil.

Ainsi, Jean-Christophe Belliard, ambassadeur de France en Côte d’Ivoire, observe que dans le domaine des sciences sociales, les principaux intellectuels africains sont établis en Afrique du Sud, au Canada, au Royaume-Uni, mais rarement en France. « Il est donc important de répondre à la question de la mobilité et de la circulation, qui est l’un des principaux irritants constaté entre l’Afrique et la France », concluent les rapporteurs.

LS

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