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Société

La crédibilité du jeu vidéo africain

Fort d’un narratif africain de plus en plus reconnu mondialement, le numérique créatif doit muscler la formation de ses talents et le financement des projets. Des acteurs du jeu vidéo donnent les clés de ce secteur et de son marché aux 400 millions de joueurs.

Par Nicolas Bouchet

« Les États prennent un peu conscience que nos industries créatives participent au soft power », affirme en une note d’espoir Mohamed Zoghlami, cofondateur d’Afric’Up, à l’issue du webinaire organisé le 11 mars dans le cadre de Share Africa. Des acteurs de la créativité numérique y ont échangé abondamment sur les aspects économiques de leur secteur. Ils sont d’abord tombés d’accord sur un enjeu premier, l’émergence dans le jeu vidéo d’un narratif africain qui aura vocation à traverser les créations numériques du continent.

L’enjeu est de retenir ou de faire revenir les talents. Tandis que les écoles européennes sont trop chères, les formations délivrées en Afrique aboutissent souvent au départ à l’étranger des jeunes. Dans le même temps, la création locale d’entreprises est insuffisante.

« L’idée n’est pas de faire New York en Afrique », assure Olivier Madiba, cofondateur du studio camerounais Kiro’o Games. Son jeu, Aurion : l’héritage des Kori-Odan, fait vivre une African Fantasy qui puise ses références à plusieurs sources historiques et culturelles d’Afrique, à l’exception des références à l’Égypte ancienne. L’intrigue se fait la métaphore de la recherche de branding propre aux industries créatives africaines.

Olivier Madiba raconte : « Un roi et une reine sont exilés. Ils s’aperçoivent pendant leur exil que le but n’est pas de redevenir roi et reine mais de savoir ce que leur pays va devenir. » En faisant de la transmission des valeurs le fil conducteur de son histoire, Aurion illustre la capacité des cultures à se perpétuer en civilisations.

« Il manque la base de données mentale où le mot Afrique est associé à des images positives. Il faut le faire comme la musique africaine l’a fait », constate Mickaël Newton, d’Ubisoft. Qui, en tant qu’éditeur, soutient cette envie de voir les cultures africaines représentées dans les jeux. Pour lui, le mouvement devrait cependant venir de grands éditeurs pour qu’ils créent « des jeux où l’on parle de l’histoire et des cultures africaines ou encore des jeux où les protagonistes sont noirs ou métis ». Les personnages et les mythes ne manquent pas pour alimenter l’univers des jeux.

La qualité prime

Avec une vision ancrée dans le marketing, Nousra Soulaimana, responsable Afrique de la plateforme Gameloft, nuance : « Les joueurs seront intéressés par la qualité du jeu avant son identité visuelle. » Elle rapporte avoir rencontré des difficultés à ajouter des jeux produits en Afrique car peu d’entre eux répondaient aux standards de qualité recherchés, même si, pour elle aussi, les jeux produits sur le continent sont l’occasion de faire connaître les valeurs de communauté et d’accomplissement propres à leurs cultures d’origine. Elle prévient : « La rentabilité attendue d’un projet est importante aussi. » L’Afrique fait la découverte d’une possibilité de soft power qui reste à concrétiser. Il faut explorer pour cela le filon de la formation.

Leti Arts – Ghana

De la qualité des écoles découle une part de la crédibilité des studios. « Il faut prouver que nous sommes capables techniquement et prouver que nous ne présentons pas une arnaque ! », confirme Olivier Madiba. L’accès aux formations en Europe est cher, où « les écoles privées à 7 000 euros par an dominent », reconnaît Mickaël Newton qui regrette une « mission impossible » pour les jeunes Africains.

Un petit nombre d’établissements existent sur le continent, elles reçoivent la demande de formation en jeux vidéo, répartis principalement entre l’Afrique du Sud et le Kenya, tandis que la Tunisie compte la seule école de jeu vidéo d’Afrique francophone, 3D Net Info, qui accueille des étudiants de quinze pays. L’expérience de ces écoles est sous-tendue par la question du financement des métiers auxquels elles préparent.

Les industries créatives sont partout

L’enjeu est de retenir ou de faire revenir les talents. « En Afrique aussi il faut employer les jeunes diplômés, sinon comment encourager l’écosystème local ? », s’interroge Mickaël Newton. Les formations délivrées aboutissent souvent au départ à l’étranger des jeunes « qui n’honorent pas le pays dans lequel ils ont été formés », tandis que la création locale d’entreprises demeure insuffisante.

Mohamed Zoghlami illustre, sans le déplorer, ce phénomène par le cas de la promotion de quinze jeunes formés par SaphirProd (Tunisie), recrutés à en Amérique du Nord et en Europe après avoir obtenu leur diplôme. Pour lui, des bailleurs internationaux comme l’AFD (Agence française de développement) ou la Banque mondiale devraient contribuer à financer la formation puis les projets des diplômés car « les industries créatives et la gamification sont partout, la 3D est dans les industries du futur et dans la réalité virtuelle ». Le marché qui attend les diplômés et leurs investisseurs est prometteur et compte un public potentiel de 800 millions de jeunes sur le continent.

Le téléphone portable est la principale plateforme sur laquelle on joue en Afrique, qui compte 400 millions de joueurs, un volume tel que les jeux sur support fixe doivent être déclinés sur mobile. « L’industrie du jeu vidéo est naissante en Afrique et on s’attend à de plus en plus de compétition », prévoit Nousra Soulaimana. En l’état, le marché génère un chiffre d’affaires de 570 millions de dollars ; il a progressé de 500% de 2014 à 2018. Cette clientèle est « prête à dépenser 150 F.CFA par mois sous forme de Mobile Money », estime Olivier Madiba.

Le modèle économique du jeu vidéo africain fonctionne encore seulement par la rémunération du téléchargement initial d’un jeu et des progrès administratifs et techniques seront nécessaires pour lui ajouter les revenus des achats dans le jeu, des microtransactions.

NB

TROIS QUESTIONS A

Mohamed Zoghlami, cofondateur d’Afric’Up et d’Africa in Colors.

En Afrique francophone, où apparaîtront les prochaines écoles du jeu vidéo ?

Nous développons un réseau à partir de l’école 3D Net-Info, pour accompagner et sensibiliser les acteurs locaux et avons un projet avec Epic Games pour former 200 jeunes Africains au développement de jeux. Ils viennent du Congo, du Mali, de R DCongo, du Togo, de Tunisie… En outre, une dizaine d’entre eux seront formés pour créer des projets qui tirent parti de l’histoire et de la culture africaine.

Le Sénégal a de grandes ambitions d’école mais il manque un écosystème à ce pays. Pour cette raison, on n’a plus de nouvelles du projet d’école qui devait résulter d’un partenariat entre la DER et la société Unity. Le Cameroun est un bon candidat puisqu’il dispose de beaux studios d’animation. En Côte d’Ivoire, nous sommes en négociation pour créer une école et le pays a un bel écosystème et organise le plus grand festival du jeu vidéo d’Afrique de l’ouest, le FEJA. Je n’oublie pas le Maroc, qui a la volonté de développer les industries créatives et le soutien de l’AFD, mais qui manque pour l’instant d’un écosystème.

Quelle est la méthode à suivre pour un développeur africain qui veut être édité mondialement ?

C’est ce qu’il y a de plus compliqué ! Il faut choisir entre créer des jeux africains au risque de ne pas intéresser, et entrer de plain-pied dans le marché des jeux qui peuvent se vendre dans le monde entier. Aurion (Kiro’o Games) avec son Afro-fantasy a eu un très grand succès car il a intrigué par sa nouveauté. On sait que le storytelling africain est rentable depuis Black Panther. À l’inverse, des studios font le choix de jeux internationaux. Le tunisien Digital Mania a fait plus de 150 000 téléchargements en Inde avec Bagra, un jeu… sur les vaches. Le nigérian Malyo affiche de 5 à 6 millions de téléchargements par mois.

Comment voyez-vous le jeu vidéo du continent en 2030 ?

On assistera à l’émergence de très nombreux studios et une génération digital native qui offre un très beau terreau. On verra apparaître un jeu mondialement connu qui fera parler de l’Afrique, porté par des développeurs, des designers et des scénaristes qui auront acquis une certaine maturité. Ce jeu marquera par son histoire et ses racines, un peu comme le jeu polonais The Witcher, qui a connu un immense succès. Il faut attendre que les studios se montent et que le transmédia se développe. Beaucoup d’Africains sont présents dans les studios. Ceux-là réfléchissent à aider l’industrie du continent. Le créatif numérique va produire de belles pépites, on le voit en ce moment dans le ludo-éducatif du côté du Kenya et de l’Afrique du Sud. 

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