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Société

L’ école au bord de la crise de nerfs

Des parents d’élèves qui boycottent la rentrée, des intendants en grève, des écoles sans proviseur ni censeur… En Algérie, l’année scolaire a commencé dans la pagaille générale. Ce malaise révèle des années de problèmes non résolus. 

Un cauchemar pour les parents, les enseignants et les élèves. Toutes les prédictions de l’été annonçant une rentrée sco­laire agitée, étaient bien en deçà de ce que réserve ce début d’année scolaire. Depuis presque deux mois, pas une région n’est épargnée par la grève des intendants, les menaces des professeurs ou les sit-in des parents. En tête de cette fronde : les 16 000 intendants, fatigués de cumuler les charges de travail, qui ont paralysé toutes les démarches admi­nistratives.

Certains enfants ne sont toujours pas inscrits à l’école et d’autres n’ont pas encore reçu la prime de solida­rité de 3 000 DA (20 euros) qui revient aux familles les plus démunies. L’Union nationale des personnels de l’Éduca­tion et de la formation (Unpef) appelle le mouvement, déjà suivi à 95 % dans tout le pays, à se radicaliser. L’organisa­tion exige, entre autres revendications, l’octroi d’une indemnité pédagogique, la révision du statut particulier, et l’indem­nisation de l’encadrement des examens.

Autre raté de la rentrée : les ensei­gnants admis sur concours n’ont pas tous reçu leur affectation pendant que d’autres, affectés à plusieurs centaines de kilomètres de leur domicile, refusent de se présenter. L’Organisation nationale des parents d’élèves juge « inquiétant » le manque d’enseignants, et ce malgré le concours pour le recrutement de plus de 20 000 professeurs, lancé en juillet dernier. Le président de l’association, Ali Benzina, confirme que « les nouvelles recrues n’ont pas encore rejoint leur poste » et réclame la révision du calendrier des concours. Plus grave : sur le déficit de recrutement se greffe un véritable problème de qualification des ensei­gnants, en particulier de ceux recrutés sur concours.

Selon Méziane Mériane, coordinateur du Syndicat national auto­nome des professeurs de l’enseignement secondaire et technique (Snapest), le manque de formation des enseignants et des instituteurs serait à l’origine de 50 % de l’échec scolaire. « S’ils ont de bonnes connaissances techniques, ils manquent de bagages psychopédagogiques », poursuit le coordinateur du Snapest. Lequel pré­conise une année de formation avant le recrutement et le maintien, sur la base de la bonne volonté, des retraités à leur poste pour de la formation. Là où il y a des enseignants, c’est parfois le reste du personnel qui n’est pas nommé. À El Kala, une localité proche de la Tuni­sie, les enseignants d’un lycée sont en grève pour protester contre l’abandon dont ils s’estiment victimes : depuis la rentrée, aucun proviseur et aucun sur­veillant n’a été nommé.

Enfin, quand ce ne sont pas les enseignants ou le personnel de l’Éduca­tion qui protestent, les parents prennent le relais. Dans un village de la banlieue de Ouargla, au sud du pays, les habitants ont décidé de sit-in pour dénoncer pêle-mêle les classes mal équipées, les cantines insalubres, les cours d’école dégradées. Plus au sud, à Adrar, des parents d’élèves de la nouvelle ville ont manifesté devant une école primaire pour dénoncer le manque de places en classe et la double vacation qui s’ensuit, laquelle oblige les enfants à se rendre à l’école aux heures les plus chaudes – en septembre, les tem­pératures dépassent 40 degrés –, ou l’in­salubrité des sanitaires due au manque d’eau ou l’absence de ventilation.

Des classes surchargées

« Je crois qu’on n’a jamais connu une telle situation ! Mais tout cela n’est que le résultat d’une accumulation de problèmes depuis des années », résume Dire Achour, secrétaire général du Conseil des lycées d’Algérie. Qui se déclare « inquiet » pour les mois à venir : « De nouvelles grèves s’annoncent avec en parallèle, le blocage des salaires. Depuis 2003, nos revendi­cations socioprofessionnelles – retraites, recours aux dispositifs d’aide à l’emploi qui entraînent plus de précarité, manque de postes, etc. – n’ont reçu aucune réponse. » Les enseignants ont bien bénéficié de quelques hausses de salaires « vite rattra­pées par l’inflation, faute de véritable poli­tique salariale ».

À ces revendications socioprofes­sionnelles, s’ajoutent les innombrables dossiers sociopédagogiques. Les syn­dicats dénoncent depuis longtemps la surcharge des classes, en particulier des terminales. Dans la capitale, certaines écoles ne sont en mesure d’accueillir les élèves que par demi-journées, voire pour deux petites heures. Au début de l’été, la nouvelle ministre de l’Éduca­tion, Nouria Benghebrit, tentait bien de se défendre : « Les sureffectifs ne touchent que 4 % à 5 % des 26 000 établissements. Il s’agit de certains établissements, de certaines classes et de certains niveaux. » Pourtant, depuis la rentrée, et malgré une série de mesures bien accueillies (refonte des programmes des écoles normales supérieures, introduction de la culture et du théâtre à l’école, ins­tauration du contrôle continu…), les témoignages d’enseignants accablés et de parents désespérés s’accumulent, ajoutant au ras-le-bol général.

Depuis quelques années, tous les indicateurs témoignent du malaise. Le rapport de Nabni (collectif Notre Algé­rie bâtie sur des idées nouvelles) pointe qu’entre 2006 et 2009, les taux de redoublement ont atteint 11,3 % dans le primaire et dépassé les 16 % dans le secondaire, alors que les pays à revenu équivalent ou moindre ont des taux infé­rieurs à 7 % dans le primaire et à 10 % dans le secondaire.

L’échec scolaire demeure consi­dérable, le taux d’achèvement du pre­mier cycle du secondaire s’élevant à seulement 89,8 % sur la période 2006-2009. Il faut ajouter à cela un coût par diplômé prohibitif (plus de 500 % du PIB/habitant) et une faible qualité de l’enseignement, comme en témoignent les performances des jeunes Algériens aux enquêtes d’évaluation (les Timms). Enfin, alors que le taux de chômage des jeunes demeure très élevé, les forma­tions dispensées ne sont pas en adéqua­tion avec les besoins de l’économie. Plus de 30 % des entreprises notent un défi­cit de compétences de la part de leurs salariés, privés des notions de base qu’ils auraient dû acquérir non pas à l’univer­sité, mais à l’école.

Abdelkrim Boudra, porte-parole de Nabni, estime que tous les couacs de la rentrée sont en réalité les symptômes d’un profond malaise. Qui trouve son origine, selon lui, au problème de qua­lification des formateurs mais aussi des méthodes pédagogiques. « La recherche didactique a fait 20 ans de progrès pen­dant que l’Algérie fonctionne avec les mêmes paradigmes qu’il y a 30 ans. Une approche désuète où dominent le “par­coeurisme”, les notations figées, beaucoup de pression sur les évaluations et où il n’y a de place ni pour l’innovation, ni pour l’in­tégration des nouvelles technologies. L’école ne prépare nos enfants ni à la citoyenneté, ni au monde de demain. »

Mouloud Harouche, pédagogue, déplore également : « Notre pédagogie n’a jamais été conçue de sorte à permettre à l’élève d’apprendre, de forger un esprit d’analyse, de synthèse, critique. Nous avons appris à l’élève algérien à lire un texte sans le comprendre. Il faut apprendre à l’ensei­gnant à créer les situations d’apprentissage. Il faut préparer l’élève à apprendre non seulement en classe, mais aussi en dehors des cours. Les nouveaux programmes préco­nisent d’enseigner le savoir, la compétence transversale, les valeurs de citoyenneté et de tolérance ouvertes au monde. »

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