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Société

L’ Afrique est-elle si bien partie ?

Géographe, économiste, Sylvie Brunel dresse un tableau sans concession de l’Afrique, se gardant d’excès d’enthousiasme ou de misérabilisme déplacé. Si elle n’évite pas certaines contradictions, son regard paraît essentiel pour comprendre le continent.

 Depuis quelques années, l’afrop­timisme a pris le pas sur l’indifférence ou l’afropessi­misme, à l’égard de l’Afrique. Les superlatifs ne cessent de fleurir. L’Afrique est devenue la coqueluche des responsables, des observateurs, des économistes, des investisseurs… et sur­tout de tous ceux qui avaient oublié l’Afrique pendant 15 ans, attirés par les lumières de l’Asie. On se souvient des formules du banquier Lionel Zinsou, « maîtrise des raretés », « les Trente glo­rieuses »…, et on se rappelle les prophé­ties de René Dumont écrites, en 1962, dans L’Afrique noire est mal partie.

Sylvie Brunel va critiquer cet excès d’optimisme : « Encenser l’Afrique aujourd’hui paraît pourtant aussi excessif que l’accablement dont elle était hier l’ob­jet. » Tout en détaillant les signes carac­téristiques de ce renouveau africain, elle analyse les limites de ce mouvement, et présente les défis auxquels est confronté le continent, dans son nouveau livre L’Afrique est-elle si bien partie ?

Sylvie Brunel a raison de poser la question fondamentale : la croissance de l’Afrique est-elle durable ? Ce mouvement va-t-il se traduire par un développement pérenne ?

Les principaux indicateurs de ce regain d’intérêt pour le continent noir sont nombreux, la croissance, le désendettement exemplaire, les inves­tissements étrangers, les convoitises, la métamorphose accélérée des villes, l’émergence de grandes entreprises panafricaines, l’affirmation de grandes universités, l’apparition d’un véritable pouvoir africain…

Depuis 2004-2005, l’Afrique connaît une exceptionnelle croissance, de plus de 5 % l’an, contre 2,6 % dans les années 1980 et 2,3 % durant la décennie 1990. Ce mouvement résulte d’un effet d’aubaine, après le renchérissement des prix des matières premières. L’Afrique continue à faire reposer sa croissance sur une économie essentiellement extravertie, fortement exportatrice de matières premières brutes, sans grande transformation locale. Ses autres sources de revenus sont les transferts des migrants, l’aide internationale, et depuis peu, les inves­tissements étrangers.

Depuis 1994, la dette africaine par rapport à son PIB a été divisée par quatre (elle atteignait 20 % en 2010), et le ser­vice de la dette par trois, pour ne plus représenter en 2010 que 5 % des expor­tations. Cet exceptionnel mouvement de désendettement a conforté les sévères politiques d’ajustement structurel, et constitue une des clés du succès.

Pour Sylvie Brunel, l’Afrique est l’« épicentre de la générosité internatio­nale » avec 55 milliards d’euros d’aides publiques au développemen. Elle n’hé­site pas à critiquer les professionnels de la commisération, les illusions du microcrédit, les spécialistes de la misère humaine, et a le courage de dénoncer les ressorts des famines.

L’Afrique représente, pour les pays industrialisés et notamment pour les émergents, une source de matières pre­mières (95 % du platine mondial, 75 % du phosphate, 50 % du cobalt…), de nouveaux marchés et de nouvelles opportunités de développement. L’au­teur analyse les convoitises internatio­nales, la présence française, la « China­frique », l’« Obamafrique », l’Europe « devenue une super ONG ».

L’attitude de certaines puissances, moins exi­geantes en matière de gouvernance, et leurs fortes demandes en matières pre­mières ne sont pas sans risques, car ils ont tendance à renforcer le caractère déjà très extraverti des économies africaines. Ainsi, les 3M – marchands, militaires, missionnaires – « qui faisaient les beaux jours de la colonisation continuent de pros­pérer activement sur le continent ».

Par leurs excès, certaines critiques atteignent leurs limites, mais le débat est lancé. Bien qu’introduisant dans son ouvrage le concept de « démocrature », Sylvie Brunel ne donne pas la solution miracle pour démocratiser les régimes africains, supprimer la corruption… De même, il lui est difficile de critiquer simultanément les interventions des puissances étrangères, et reprocher à certains pays de composer avec les pou­voirs en place. Difficile de trancher entre interventionnisme et non-ingérence !

Sylvie Brunel a raison de poser la question fondamentale : ce mouve­ment de croissance est-il durable ? Va-t-il se traduire par un développement pérenne ? Ce livre très documenté et rempli d’analyses s’attache à montrer les voies et moyens pour transformer l’essai de cette décennie de croissance.

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