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Société

Internet : Comment protéger femmes et enfants

Les femmes et les enfants sont particulièrement vulnérables, sur Internet. Surtout parmi les populations qui maîtrisent mal, ou depuis peu de temps, les outils en ligne. Un cadre législatif précis peine à se dessiner sur ces questions.

Par Paule Fax

Les femmes africaines utilisent de plus en plus les outils internet. Et davantage qu’auparavant pour leur travail. Pour autant, elles sont, de même que les enfants, victimes de cyber-harcèlements, de chantages, d’escroquerie.

Comment, si ce n’est mettre fin, au moins atténuer ce fléau ? Des spécialistes de ces questions présentent des pistes de réflexions. Ils soulignent que les femmes, en Afrique, ont encore peur de porter plainte, du fait de la stigmatisation de leur entourage. Et que si les autorités politiques ont conscience du phénomène, la législation tarde à suivre.

« Internet doit être un endroit sûr et respectueux pour les femmes, sinon, les mères n’encourageront pas leurs enfants à se rendre dans un nid de brouteurs », déclare la secrétaire d’État ivoirienne.

Djamila Ferdjani œuvre chez MedCom au Niger, une ONG qui œuvre à l’émancipation des jeunes filles et des femmes. Progressivement, « la condition de la femme s’améliore », constate-t-elle. Des programmes d’autonomisation sont mis en œuvre. Davantage de femmes accèdent à des postes de responsabilité. Dans cette émancipation progressive de la femme africaine, le digital prend une place plus importante.

De son côté, Sylvia Musalagani supervise la politique de sécurité de Facebook Afrique subsaharienne et Moyen-Orient. Interrogée par I-conférences, elle constate que de plus en plus de femmes utilisent les réseaux sociaux, les plateformes internet, y compris dans leurs activités professionnelles (Instagram, WhatsApp…).

Les femmes créent de communautés de solidarité avec d’autres femmes. Elles recherchent des conseils personnels, de développement de carrière, ainsi que des opportunités professionnelles. « Les plateformes ouvrent une voie qu’elles n’avaient pas auparavant, ne serait-ce que se connecter avec des marchés nouveaux. »

Maxime S. Da est directeur technique de la Commission informatique et liberté, au Burkina Faso. S’il rappelle que le cadre législatif et réglementaire existe depuis 2004, il regrette : « nous n’avons pas encore de dispositions spécifiques aux femmes et aux enfants ». Le responsable « a conscience » que si Internet apporte beaucoup d’avantages, « il expose les plus fragiles à diverses menaces ».

Une sensibilisation nécessaire

Néanmoins, son pays est doté d’un organisme spécifique procède à la prévention et enregistre des plaintes. Elles sont nombreuses de la part des femmes et des adolescents. Elles trouvent leur origine dans la « fracture numérique », car tout le monde n’a pas les mêmes connaissances en informatique. « Nous avons beaucoup de cas de problèmes avec les femmes qui cherchent l’âme sœur et qui se retrouvent face à des escrocs, voire à des réseaux de prostitution. »

Le Burkina Faso a déploré des cas d’enlèvements de jeunes femmes et d’enfants. « Beaucoup de parents n’ont pas les connaissances nécessaires pour accompagner leurs enfants, les surveiller, quand ils vont sur le net. Une éducation, une sensibilisation, est donc nécessaire », précise Maxime Da.

Djamila Ferdjani rappelle que partout, les chiffres montrent que les femmes sont les plus grandes cibles de cyber-harcèlement, extorsion de fonds, chantage, etc. Elle pointe un fait essentiel : le comportement des femmes qui, en Afrique, ont souvent peur de porter plainte. Souvent, les lois ne sont pas adaptées pour les protéger.

Elles existent, certes, mais il demeure un vide juridique sur certaines questions, notamment le cyber-harcèlement des femmes (extorsion des photos, surveillance à distance, etc.). « Pourtant, les menaces sont bien décrites, connues des décideurs politiques. » Cette prise de conscience n’est pas encore arrivée au niveau de la législation, en matière de recours, de sanctions précises, par exemple.

Maxime Da confirme : « Nous avons souvent des cas de rétractations de plaintes, de la part des femmes. Elles ont peur d’être stigmatisées. » C’est un problème sérieux, notamment pour tout ce qui touche à l’intimité, à la sexualité. Les femmes ont peur de la réaction des proches. C’est une limite de la législation qui doit s’adapter à cette question, par exemple en sollicitant l’aide de psychologues.

De leur côté, les plateformes tentent de réagir. Par exemple, le site MedAfrica recueille les témoignages sur ce qui peut entraver la bonne santé des populations. Les jeunes femmes peuvent s’ouvrir à leurs problèmes, leurs difficultés, le cyber harcèlement en fait partie.

Sylvia Musalagani confirme que Facebook sait l’ampleur des dégâts que l’on peut faire via ses plateformes, « et nous essayons de prévenir ». Elle reconnaît que le géant américain n’« est pas exempt de critiques ». Les délits commis « hors ligne » (harcèlement de rue, par exemple) se frayent un chemin pour exister en ligne, ce qui a un impact indéniable sur les femmes. « Notre stratégie vise à surveiller les contenus et à utiliser des outils performants, avec des partenariats adaptés afin de connaître l’expérience des femmes en ligne. »

Le premier responsable est soi-même

Facebook répertorie les abus comme l’utilisation des photos de nudité à des fins de menace ou arnaques en ligne, des partages de contenu en ligne sans consentement, etc. L’outil de signalement permet d’être informés, mais en Afrique subsaharienne, le taux de signalement est encore très faible, car les communautés ne savent pas encore utiliser cet outil. Or, les plateformes doivent avoir un signalement avant d’agir.

Pour faire face à cela, divers partenaires, associations, mettent à la disposition des femmes des ressources d’informations, d’alphabétisation numérique, à destination des adolescents et des adultes. Cet aspect éducation à l’utilisation responsable des outils internet est essentiel pour qu’elles sachent ce que sont un contenu et un comportement approprié et non approprié. « Il reste beaucoup de travail à faire en ce sens, nous le savons. » Elle juge regrettable qu’il n’y ait pas assez de soutien « hors ligne » aux femmes.

En écho, Maxima Da rappelle que parmi les grandes règles de sécurité, le premier maillon est « soi-même ». Il faut savoir ce qu’on doit partager et ce qu’on doit garder pour soi. Dans plusieurs pays dont le Burkina Faso, le ministère de la Femme accompagne les femmes à lutter contre la cybercriminalité, ainsi que les organismes spécialités. Une brigade spécialisée vient assainir la situation sur la toile, à ce niveau. « Ainsi, nous pouvons saisir plus facilement les plateformes afin qu’elles suppriment des informations, voire des comptes. »

Le responsable encourage les femmes à utiliser les plateformes « de manière raisonnables ». Beaucoup utilisent aussi le net pour des raisons professionnelles, c’est très bien ! Ainsi, elles prennent aussi conscience de la meilleure manière d’utiliser les réseaux. Dans la jeunesse, se répandent aussi le « bon usage » des réseaux et la manière de se méfier des mauvaises utilisations. L’école aussi participe de cette éducation.

À ce propos, Djamilla Ferdjani plaide pour un programme de prévention développé au sein des écoles africaines. Nous savons que les utilisateurs ne lisent jamais les textes compliqués comme les « politiques de sécurité » que font signer les fournisseurs de contenus, et que peu de gens se servent des outils de protection des données et de sécurité des comptes. L’information doit circuler aussi au sein des familles. Bien sûr, tout cela demande des financements et les associations en manquent souvent.

Sanctionner davantage les abus

« Il faut impliquer toute la maison concernant le fonctionnement du digital », confirme Sylvia Musalagani. Les parents doivent être éduqués pour parler à leurs enfants, et ces derniers doivent avoir confiance en leurs parents pour leur parler de leurs expériences en ligne sans danger. Il est nécessaire de savoir quel type de langage, quels outils, sont à utiliser. Seuls les acteurs de terrain comme les ONG le savent.

Tout cela doit être couplé avec une législation adaptée. «Chez Facebook, nous avons une politique de contenus, mais qu’en est-il de l’action des gens dans la vie réelle ? Que deviennent les gens qui ont commis un abus ? » S’ils ne sont pas poursuivis et sanctionnés, nous ne pourrons pas faire grand-chose car ils reviendront, d’une manière ou d’une autre.

Les femmes doivent avoir des moyens de recours. Normalement, l’information doit circuler très vite entre les ONG, les plateformes, la police, dès qu’un prédateur est signalé, par exemple. « Hélas, la technique n’est pas toujours bien appliquée, sauf peut-être au Kenya qui fait figure de modèle en la matière. »

Myss Belmonde Dogo est secrétaire d’État à l’Autonomisation des femmes en Côte d’Ivoire. Elle confirme l’intérêt de l’État qui, au-delà de la législation, tente de sensibiliser les populations. « Avec la crise sanitaire, les activités se font encore plus en ligne, donc les femmes qui n’ont pas l’habitude d’utiliser l’outil informatique sont encore plus fragilisées. »

En matière de police et de sanction, la Côte d’Ivoire a une plateforme de signalement ; « les femmes l’utilisent encore peu », regrette-t-elle. De leur côté, les enfants, parfois, contournent les interdits pour se rendre sur le Net, à l’insu des adultes ; cette plateforme de signalement permet de prévenir des abus par des adultes.

En matière de législation, il reste un besoin d’amélioration, reconnaît la secrétaire d’État qui juge qu’ «une loi spécifique aux femmes est nécessaire ». Elles sont les principales victimes des cyber-violences, comme l’utilisation de leur image pour des images pornographiques.

Chasser les brouteurs

Les intervenants louent les efforts des pays africains en matière d’ « alphabétisation numérique » qui permet aux populations d’apprendre plus rapidement les usages. Car souvent, les débutantes ou débutants peuvent faire une fausse manipulation, car ils ne connaissent tout simplement la lecture. Elles ont des outils de transferts mobiles par exemple, mais elles peuvent vite se faire arnaquer, par exemple par quelqu’un qui leur demande une manipulation pour leur envoyer de l’argent, sous prétexte d’erreur.

Les menaces sont bien décrites, connues des décideurs politiques. Pourtant, cette prise de conscience n’est pas encore arrivée au niveau de la législation, en matière de recours, de sanctions précises.

Evoquant les investigations numériques, Maxime Da (CIL) rappelle qu’un organisme comme le sien ne peut pas encore « dénicher les cyber-harceleurs, mais nous encourageons les pouvoirs publics à le faire et nous encourageons les plaintes ». Interpol peut agir aussi pour interpeller des individus hors des frontières. Le spécialiste insiste sur la nécessité d’agir à partir des cyber-cafés, qui sont vulnérables, notamment auprès des jeunes.

Sur ce point, Myss Belmonde Dogo concède qu’il faut davantage d’action de sensibilisation et de prévention. L’accent doit être mis sur la surveillance, dans les cyber-espaces, par exemple, qui sont des nids d’attaques en ligne.

En Côte d’Ivoire, la police a fait un grand travail et la criminalité au sein de ces espaces a diminué, mais il faut poursuivre. La législation doit s’adapter. « Internet doit être un endroit sûr et respectueux pour les femmes, sinon, les mères n’encourageront pas leurs enfants à se rendre dans un « nid de brouteurs » », conclut la secrétaire d’État.

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