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Société

Imam Mahmoud Dicko : « La solution aux maux du pays ne viendra que des Maliens »

Depuis 2013, le pays vit une situation paradoxale, avec diverses présences militaires internationales. Les Maliens semblent dessaisis de leur destin. Qu’est-ce qui justifie cette incapacité à se prendre en main ?

Nous avons l’impression que les autres doivent faire le pays à notre place, que la faute incombe aux autres. Non ! Nous devons reconnaître les erreurs de notre parcours démocratique. Il ne faut pas en avoir honte. Notre situation est difficile et ce n’est pas la Minusma, la France, la Russie ou d’autres qui doivent venir faire le Mali à notre place.

Ceux qui sont sur le terrain sont des hommes comme nous et pas des extraterrestres. Nous devons leur parler et s’ils ne veulent pas entendre raison, le peuple dans son ensemble va résister. Nous pouvons résister car il s’agit de notre guerre et pas de celle des autres.

Les Maliens se sentent sous-estimés et agressés dans leur chair. Nous sommes des alliés et il faut que la France nous considère comme tels. Elle dicte, donne des ordres et parle sans même consulter le peuple malien !

Permettez-nous une image : le feu de brousse avance et dévaste le pays. Aujourd’hui, les groupes djihadistes tuent et commettent des massacres de masse. Que faut-il faire devant cette dérive sectaire de l’islam ?

C’est une dérive regrettable. Personne ne doit ôter la vie à quiconque pour un motif religieux. La religion est venue préserver la vie et non pas ôter la vie aux gens. Nous avons affaire à des jeunes gens qui n’ont ni l’expérience, ni l’intelligence, ni le savoir. Ils ont besoin qu’on leur parle et qu’on leur dise qu’ils sont à la dérive. Mais si tous refusent les tentatives de parler, nous allons jusqu’à dire que parler ne se limite pas à ceux qui portent les armes.

Mais comment distinguer les niveaux de djihadisme, face à des radicaux intransigeants. Peut-on distinguer les bons des mauvais?

Notre situation a ceci de particulier qu’on ne la trouve pas ailleurs. Si vous prenez le Delta central du Niger, des djihadistes ont des parents sur place qui respectent des chefs communautaires, religieux, coutumiers. Ils les instrumentalisent en leur donnant une légitimité traditionnelle. C’est là notre erreur, d’abandonner la légitimité traditionnelle, les pouvoirs coutumiers et les chefs religieux au sort de ces gens qui les utilisent aujourd’hui.

Ceux qui prennent les villages ne sont pas les djihadistes mais des gens qui les remettent aux légitimités traditionnelles avant de se mettre à l’écart. Il ne faut pas accepter que ces gens nous reprennent les légitimités traditionnelles pour s’en faire des alliés. Il faut parler avec nos chefs coutumiers et traditionnels parce que ce sont dans ces environnements que ces gens-là recrutent. Quand ils ont la sympathie des gens, ils se sentent forts et légitimes. Il faut reprendre ces légitimités au compte de l’État. Voilà ce que nous avons dit et qui n’a pas été fait.

L’État n’est plus présent. Ce vide est rempli par des gens qui font tout et font régner l’ordre, le leur. Comment occuper le terrain avec les idées que vous défendez ?

On peut le faire car ces gens ne sont pas sur le terrain. Dès qu’ils trouvent un village sans administration ni trace de l’État, ils réinvestissent les lieux en confiant la gestion aux légitimités traditionnelles. Elles ont souvent été lésées ou frustrées par l’administration et ils les réhabilitent en leur confiant la gestion du terroir.

Cela leur donne des alliés. Or il faut dire à ces légitimités que l’avenir ne se trouve pas là. Elles peuvent aujourd’hui être alliées des djihadistes mais cela conduit à des situations sans lendemain. Elles ont besoin de gens pour élargir l’horizon.

Trouver des solutions à cette crise gigogne, cela prend du temps…

C’est vrai qu’il faut d’abord essayer des solutions. Nous sommes sûrs que si l’État ou des partenaires nous font confiance, nous pouvons certainement parler avec des gens influents et au moins avoir une accalmie. Nous ne pouvons pas prétendre que dès qu’on va parler, la solution sera trouvée. Mais on peut trouver un mécanisme qui permette vraiment d’apaiser la situation et que l’État souffle un peu. Le harcèlement constant de l’armée finit par la faire céder, ce qui n’annonce pas de bons lendemains.

La France est venue depuis 2013 au secours de la situation. Aujourd’hui, elle est rejetée et contestée. Comment trouver le juste milieu entre cette présence et les exigences des Maliens ?

La France connaît le Mali. Elle a des liens historiques et stratégiques avec le Mali que personne ne peut nier. Il faut avoir une myopie politique pour penser que nous en avons fini avec la France. La France est un allié stratégique et historique avec lequel nous devrons partager beaucoup de choses. L’histoire en a voulu ainsi et il faut le regarder en face.

Maintenant, la France à son tour, doit voir que le Mali est un pays qui évolue depuis soixante ans. Les gens ont une façon de voir les choses. Il ne faut pas penser que parce que quelqu’un est imam, il n’est pas doté de la raison et ne doit pas parler de son pays, qu’il ne faut pas avoir affaire à lui et le rejeter comme islamiste !

Cette façon de faire infantilise un pays et n’est pas une bonne chose. Les Maliens se sentent sous-estimés et agressés dans leur chair. Nous sommes des alliés et il faut que la France nous considère comme tels. Elle dicte, donne des ordres et parle sans même consulter le peuple malien !

Ce qui est discuté aujourd’hui, c’est l’accord de Défense. C’est un outil stratégique entre le Mali et la France. C’est connu, nous ne pouvons pas nous passer de certaines choses. Mais ça doit se discuter, être accepté. Les parlementaires doivent avoir leur mot à dire pour que le peuple se sente concerné.

Or, quand les choses se font en catimini au sein d’une élite, le peuple dans son ensemble ne s’y rapporte pas. On a l’impression que ce n’est pas un partenariat mais un diktat. Au XXIe siècle, on ne peut pas continuer à traiter les peuples de cette manière, il faut que la France l’accepte. On ne peut pas demander aux gens d’être des démocrates, des gens éveillés et éduqués, et vouloir aussi les infantiliser. Ce n’est pas possible. Il faut que la France nous respecte pour que nous respections la France.

HBY & NB

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