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Société

Imam Mahmoud Dicko : « La solution aux maux du pays ne viendra que des Maliens »

L’imam Mahmoud Dicko, directeur du Centre pour la paix et le vivre-ensemble au Mali, est un critique avisé des dérives de l’élite politique et des mouvements radicaux de son pays. Il souhaite que le peuple se rassemble pour trouver une solution aux maux du Mali.

Par Hichem Ben Yaïche et Nicolas Bouchet

Vous êtes un personnage clé de la scène publique malienne. Pourtant, vous êtes l’objet d’une certaine diabolisation par vos adversaires, comment expliquer qu’ils dénoncent en vous un double langage ?

C’est difficile à expliquer et il faudrait poser cette question à ceux qui me l’attribuent ! Je suis aujourd’hui à la tête du Centre pour la paix et le vivre-ensemble dans les pays du Sahel. Je connais bien ma partition car je suis citoyen malien avant d’être imam.

Le sort de mon pays me préoccupe et les responsables de la situation que nous vivons sont ceux qui m’accusent de beaucoup de choses. Ils n’ont plus de réponse à donner et cherchent des poux dans la tête des uns et des autres. Je crois que ce sont des détails et une manière de nous distraire or cela ne me distrait pas !

Le Mali semble dans une situation que les Maliens eux-mêmes ne comprennent pas. Avez-vous le sentiment que le pays est sur le bon chemin pour résoudre ses problèmes ?

Pour l’instant, le bon chemin semble trop dur à trouver. Il ne faut pas se voiler la face : nous sommes aujourd’hui dans une situation d’impasse. Ceux qui ont mis le pays dans cette situation doivent chercher la solution, mais ils ne se remettent jamais en cause.

Je viens de m’entretenir avec l’Archevêque de Bamako et je vais bientôt rencontrer le président de l’Église protestante et d’autres chefs religieux, pour appeler les Maliens au sursaut. Nous devons parler avec les acteurs politiques, les forces vives qui sont là pour que les gens se rassemblent.

L’élite politique est en faillite et cela explique la faillite de l’Etat. Elle préfère chercher des boucs émissaires ici et là. Tant qu’on ne regardera pas la vérité en face, on ne reconnaîtra pas que nous avons trébuché quelque part, ou peut-être même fauté. Cela n’est pas grave. Ce qui est grave, c’est de ne pas reconnaître ses erreurs. Voilà ce que le Mali vit aujourd’hui.

La prise en main du pays par les militaires est-elle une solution nécessaire à cette incapacité des hommes politiques à trouver des solutions ? Ou faut-il revenir de façon ferme sur une dimension institutionnelle conforme à l’esprit des lois ?

Oui, nous sommes une République et ne pouvons pas le rester si nous ne revenons pas à ces fondamentaux. Seulement, notre problème aujourd’hui est que les fondamentaux mêmes de notre pays sont mis en cause.

Les militaires ne sont pas la solution ni l’idéal, mais que faire dans un pays qui connaît une impasse totale ? D’autres devraient prendre le pays en main d’une manière ou d’une autre.

Par où commencer ? Il faut un point d’entrée. Les élections qui doivent avoir lieu en février 2022 seront-elles une sortie de crise pour le Mali ?

En principe, elles doivent être un début de solution. Mais le problème du Mali ne se résume pas aux élections. On en a fait de tout temps, y compris de très bonnes. Cela n’a rien résolu, parce que l’on occulte le véritable problème. On fuit en avant et cela ne marche pas. La communauté internationale ne prend pas le temps de nous comprendre. On nous oppose des préjugés et on projette notre situation sur d’autres pays.

Nous sommes aujourd’hui face à une situation où la Nation et son existence même sont en cause. L’effritement de la Nation fait que les communautés, les gens qui vivent ensemble s’entretuent. Il faudra s’arrêter pour chercher la solution et diagnostiquer le mal en profondeur. Ça n’a jamais été le cas jusqu’ici. On fait semblant. Or faire semblant ce n’est jamais bien faire.

Quelle est votre place dans les débats qui agitent le pays ?

Le « comment » est une question que tout le monde se pose. Je suis un imam dont on parle parce qu’il faut parler. Nous sommes des citoyens et cela nous intéresse tous.

On nous qualifie de tout, à commencer par nos frères occidentaux qui demandent : « Que vient faire un imam dans cette affaire, pourquoi parle-t-il, quel est son agenda ? » Tout le monde est à l’arrêt, on ne sait pas ce qu’il faut faire. Or, le problème n’est pas d’être imam, militaire ou politique. Le problème est l’existence même du Mali.

Ce que je dis à tout le monde et qui m’a valu de rédiger un Manifeste pour demander aux Maliens de se regrouper autour d’un pacte républicain : il faut qu’on se donne la main ! Le fait que l’on soit imam ne doit pas vous disqualifier et laisser dire de vous que vous n’avez pas le bon sens nécessaire à réfléchir au sort de votre pays.

Je n’ai pas cherché à gouverner le pays ou à être élu. Tout simplement, la lutte pour la démocratie a commencé sous mes yeux. J’ai traversé le parcours démocratique de notre pays jusqu’à aujourd’hui. Je suis quelqu’un qui sait les maux que le pays subit et qui viennent en réalité de l’élite.

Aujourd’hui, l’élite politique, administrative et même religieuse du Mali a un problème.

Si nous, Maliens, ne nous rassemblons pas, faisons semblant et donnons l’impression que les autres doivent venir nous sortir de cette situation, nous commettrions une erreur. Je ne charge pas la classe politique, je parle d’un constat qui est là aujourd’hui. Le fait de ne pas vouloir parler et dialoguer avec les gens, de ne pas chercher les solutions avec d’autres est un constat général. C’est ce qui a créé cette situation de crise et de divorce entre l’élite et le reste de la population. Les gens ont compris que ceux qui doivent servir de locomotive sont là pour d’autres considérations. C’est pourquoi ils ne les écoutent pas.

Aux élections, le taux de participation est minime. Il faut nécessairement que d’autres acteurs s’en mêlent pour relancer la participation. On n’a pas le choix et les élections devront se faire. Mais peuvent-elles à elles seules être la solution ?

Comment vous informez-vous sur la situation malienne alors que le pays semble s’arrêter aux limites de Bamako ? Sillonnez-vous l’immense territoire malien ?

C’est vrai et je suis au regret de le constater moi-même. L’étau se resserre sur nous et le pays s’effrite de jour en jour. C’est une réalité. Voir que les gens ne sont pas conscients de ces effets me fait très mal.

Je vais vous confier un secret. Je viens de m’entretenir avec l’Archevêque de Bamako et je vais bientôt rencontrer le président de l’Église protestante et d’autres chefs religieux, pour appeler les Maliens au sursaut. Nous devons parler avec les acteurs politiques, les forces vives qui sont là pour que les gens se rassemblent. Nous ne devons pas donner l’impression que le sort de notre pays ne nous préoccupe pas.

Comme le microcosme politique restera, ces mêmes acteurs qui se présenteront aux élections reproduiront-ils les défauts ?

En effet, on a l’impression que les mêmes choses vont se répéter. Nous avons cessé d’avoir une autonomie de pensée. Or nous sommes des hommes dotés de raison. Nous avons un problème dans notre pays, ayons le courage de nous rassembler et de réfléchir !

Je pense que le génie malien est extrêmement fort et que si on l’interroge, il nous donnera la voie pour sortir de cette situation. Le fait que je sois imam rend les gens hésitants. Ils pensent que suivre un imam pour faire tomber un régime va les diminuer. Je leur ai répondu : « Je retourne dans ma mosquée ! » Mais elle n’est pas ailleurs, elle est ici, au Mali.

Je suis aussi un homme qui vient du nord du Mali, là où je suis né, ainsi que mes parents et mes proches. Je sais aujourd’hui dans quelles conditions les gens y vivent. Je ne peux pas rester insensible à ces problèmes. Mais dès que je parle, les médias occidentaux et d’autres disent : « L’imam ! L’imam ! »

Quand je me tais, on se demande pourquoi l’imam ne dit plus rien, et où il est passé. Pourquoi ne cherche-t-il plus de solutions ? Le devoir citoyen m’impose de chercher ici et là des solutions, aussi minimes soient-elles.

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