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Société

Hervé Bourges : L’amoureux de l’Afrique

Vous croyez à un « effet Macron » ?

L’effet Macron, en Afrique, c’est le même effet qu’en France : la nouveauté, la jeunesse, la surprise. Maintenant, cet « effet » devra s’appuyer sur des relations nouvelles entre la France et l’Afrique. Et je pense que nous allons y être contraints. Rappelez-vous que la chancelière Angela Merkel a exigé au dernier G20 de Hambourg que les États africains soient invités et que la question du développement de l’Afrique y soit inscrite. Pas seulement le problème des flux migratoires !

N’êtes-vous pas étonné que cette initiative vienne de l’Allemagne, alors que la France est considérée comme un pilier…

Oui, vous avez raison, c’est étonnant. Mais cela prouve bien que l’Allemagne est un pays réaliste, qui sait se projeter dans l’avenir. Je pense que demain, les relations franco-africaines compteront moins que les relations entre l’Europe et l’Afrique, grâce à l’initiative de Madame Merkel, et peut-être à l’intelligence du président Macron.

Vous avez un destin particulier . Qu’est ce qui explique chez vous cette envie de vivre des situations aussi particulières ? Vous vous êtes « prêté » à l’Algérie, on vous a appelé « Mohamed Bourges ».

D’abord, pour une raison très simple : je ne suis pas dans le même cas que tous ceux qui ont eu les mêmes carrières que moi, qui ont intégré l’École normale supérieure ou l’ENA. J’ai intégré l’école supérieure de journalisme de Lille, et je n’ai jamais eu des choix professionnels à faire : ma vie est venue tout à fait par hasard. Je vous donne un exemple : j’étais contre la guerre d’Algérie et j’ai écrit dans Témoignage chrétien, un magazine issu de la Résistance, qui était très engagé. Après mon service militaire comme seconde classe en Algérie, pendant trente mois, je me suis trouvé fiché par la Sécurité militaire pour m’être opposé à la guerre.

Il se trouve qu’une fois rentré en France, Edmond Michelet qui était ministre de la Justice du général de Gaulle, me propose de rentrer à son cabinet. Je deviens ainsi le « geôlier » de Ben Bella, d’Ahmed Khider et de Boudiaf, les leaders de la révolution algérienne, dont l’avion avait été arraisonné par l’armée française le 20 octobre 1956. Après l’indépendance, je reçois un coup de téléphone de Ben Bella qui était devenu président de la République algérienne ; il me propose de venir travailler à son cabinet pour, me dit-il, les aider à construire l’Algérie nouvelle. J’accepte sa proposition. Je reviens en France en 1967, où, cette fois, on me demande de créer l’école de journalisme de Yaoundé.

Je retourne en Afrique, je passe six ans au Cameroun et je parcours tout le continent. Et puis, on me demande de diriger l’École de journalisme de Lille. Je vais à Lille. Un jour, en 1980, je reçois un coup de téléphone d’Amadou Mahtar Mbow qui était directeur général de l’Unesco, qui me félicite pour mon livre Décoloniser l’information et qui me propose le poste de directeur de l’information et de porte-parole de l’Unesco. Vous imaginez ! Ça ne se refuse pas…

Et en 1981, Michèle Cotta – je ne la connaissais pas – cherche quelqu’un pour Radio France internationale. Jean Lacouture, Jean Daniel et Paul-Marie de la Gorce lui avaient donné mon nom. On me demande donc de diriger RFI. Et ainsi de suite… France Télévisions, etc. Toute ma vie a été une succession d’évènements qui m’a permis d’avoir plusieurs vies : une vie professionnelle, puisque j’ai occupé plusieurs fonctions importantes dans l’audiovisuel français, mais aussi une vie en Afrique, dans laquelle je me suis totalement impliqué et qui m’a permis d’apprendre beaucoup de choses.

Comment se transfigure l’individu, lorsqu’il vit ainsi au coeur du réacteur?

J’ai appris deux choses en Afrique : la patience et la fraternité. La patience était une notion que je n’avais guère dans ma vie personnelle, et la fraternité une notion que je ne trouvais guère en France.

Vous avez été patron de chaînes de télévision : pourquoi a-t-on en France une difficulté à traduire sa sociologie, sa diversité ?

Ah, vous soulevez un vrai problème… vous savez, il y a deux choses sur lesquelles je continue de me battre. À 84 ans, je n’ai plus rien à demander ni à attendre. La première chose, c’est sur la langue française. Et la deuxième, c’est la diversité. La télévision française n’est pas à l’image de la société française. Pour ma part, lorsque j’étais aux affaires, j’ai fait tout ce que j’ai pu. Quand je suis arrivé à TF1, en 1983, Bruno Masure a fait un petit trait humoristique en disant que mon arrivée allait obliger la rédaction à parler de l’Afrique. L’Afrique, c’était quelque chose qui n’existait pas ! Et encore maintenant, on a beaucoup de mal.

Pourquoi cette élite blanche a-t-elle enfermé la France dans ce carcan qui tourne le dos à la diversité ?

Parce que c’est l’entre-soi qui prévaut, dans ce domaine comme dans bien d’autres. Lorsque les énarques se cooptent entre eux et quand les journalistes se méfient de tout ce qui ne vient pas de chez eux ou que la société politique ne donne pas place à des gens qui parlent différemment… eh bien, on vit entre soi. J’ai eu beaucoup de difficultés à combattre tout cela. Je ne dis pas que j’ai fait mieux que d’autres, mais j’ai essayé.

D’un point de vue journalistique, comment voyez-vous le monde dans lequel on vit aujourd’hui ?

Le journalisme a bien du mal à s’adapter au net, d’abord, et aux réseaux sociaux ensuite, et au final, à une information qui va très vite, dont on ne vérifie pas toujours la véracité, la source, etc. C’est un problème qui risque de s’aggraver. Aujourd’hui, lorsqu’on confond l’information et la rumeur, il est bien évident que le journalisme a du mal à se frayer un chemin. Nous évoluons vers un nouveau journalisme, il va falloir s’y adapter en essayant cependant de ne pas oublier les règles essentielles qui ont été définies par les maîtres de cette profession. Hubert Beuve-Méry, le fondateur du Monde, disait que le journalisme, c’est la proximité et le doute. La proximité, c’est savoir de qui on parle, de quoi on parle. Et le doute, c’est s’interroger sur la manière dont on va parler de la question qu’on évoque.

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