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Société

Fuite des cerveaux…

Fuite. Face à un marché de l’emploi globalisé, les Algériens qualifiés sont chaque année plus nombreux à partir à l’étranger. Rien – et surtout pas les autorités – ne semble pouvoir enrayer cette fuite de matière grise.

Il y a sept ans, j’ai tenté un concours pour pouvoir exercer en France. Mais je ne l’ai pas eu. Aujourd’hui, peu m’importe de rester médecin, je veux partir à n’importe quel prix. » Malek, 32 ans, est pédiatre dans un hôpital public. Partir n’est pour lui « pas une question d’argent », mais de « reconnaissance et de progression personnelle ». Selon l’enquête menée par l’Organisation internationale du travail, le Centre de recherche en économie appliquée pour le développement (Cread) et le laboratoire du changement social de l’université d’Alger 2, fuite des cerveaux ou mobilité des compétences ?

Une vision du Maghreb, Malek fera bientôt partie des 5,5 millions de migrants diplômés en provenance du Maghreb à s’installer en Europe. Alors que la fuite des cerveaux, le Brain Drain (terme utilisé depuis les années 1950 quand la migration du personnel qualifié des pays en développement vers les pays développés s’est accélérée), a fait l’objet d’une multitude d’études, d’analyses et de réfl exions dans le monde, cette enquête est la première à étudier le phénomène au départ du Maghreb (Algérie, Maroc, Tunisie, Libye, Mauritanie).

« Nos autorités ne considèrent pas la fuite des cerveaux comme un problème à traiter. Alors elles réagissent au coup par coup, en pompiers. » 

On y apprend que les diplômés de la région ne représentent que 2,4 % de la totalité des migrants internationaux et leur proportion reste faible comparé aux 17,6 % de migrants africains. Ces migrants algériens qualifi és représentent 26 % en moyenne des Algériens installés dans les pays de l’OCDE (soit plus de 267 000 personnes), dont 1,2 % ont un PhD (plus haut niveau d’étude). Parmi eux, 24,8 % des femmes et 27 % des hommes ont un niveau d’étude supérieur. Le Cread, qui relevait déjà au printemps une augmentation annuelle des migrants de niveau supérieur, souligne que la hausse la plus importante est observée en Algérie : plus de 16 % depuis les années 1990, une décennie de grands départs consécutifs à la guerre civile. Pour avoir des exemples concrets de cette hémorragie, faute de statistiques fiables, il faut regarder ce qui se passe dans les grandes entreprises publiques. Chez Air Algérie, par exemple, où les recrutements des pilotes par des com- pagnies étrangères sont régulièrement médiatisés. Fin 2014, 14 pilotes quit-taient l’entreprise pour la compagnie Emirates qui leur proposait l’équivalent de cinq fois leur salaire, une maison et une voiture. Chez Sonatrach, même ambiance. Au point que le départ des ingénieurs (géologues, géophysiciens, spécialistes du forage, etc.) partis chercher des opportunités de carrière et un salaire convenable au Moyen-Orient, au Kazakhstan ou en Australie, commencent à affecter la réputation de la première entreprise du pays.

Un État passif

Ahcène Zehnati, chercheur au Cread et à l’université de Bourgogne, s’est penché sur le cas des médecins. Selon l’Ordre français des médecins (2014), les praticiens originaires du Maghreb représentent 40 % de l’effectif de médecins étrangers inscrits à l’Ordre et plus de la moitié d’entre eux sont originaires d’Algérie. « Si on s’intéresse à tous les médecins nés en Algérie, quel que soit leur lieu de formation, le taux de fuite avoisine 31 %, un taux supérieur à ceux enregistrés par les pays de l’Afrique subsaharienne. Alors même qu’ils ne sont pas mal payés si on les compare avec le reste des catégories socioprofessionnelles. Il serait intéressant de sonder les étudiants en médecine pour apprécier leurs intentions d’émigrer afin de mettre en place des politiques adéquates à l’amont pour permettre leur rétention. » 

Car en Algérie comme dans les autres pays de la région, les gouvernements restent peu actifs face à la perte de compétences, révèle l’enquête. « Nos autorités ne considèrent pas la fuite des cerveaux comme un problème à traiter, note Saïb Musette, le sociologue qui a dirigé l’enquête. Alors elles réagissent au coup par coup, en pompiers. » Pour faciliter le recrutement dans les universités algériennes des professeurs établis à l’étranger, le ministère de l’Enseignement supérieur a introduit dans les décrets de l’enseignant-chercheur et du chercheur permanent, des dispositifs accordant des avantages aux compétences pour conserver les droits acquis au cours de leur expérience professionnelle à l’étranger. 

L’Agence nationale des investissements ferroviaires a également lancé une campagne de recrutement à l’attention des Algériens installés à l’étranger en s’engageant à rémunérer les cadres selon les standards internationaux. « Les politiques n’ont pas compris qu’aujourd’hui, ce ne sont plus eux qui décident, mais le marché, poursuit Saïb Musette. Le marché de l’emploi n’est plus national, il est mondialisé. Les trois quarts des plus grandes entreprises sont internationales. Ce marché peut vous pomper tous les médecins spécialistes et vider vos hôpitaux : il ne regarde pas l’intérêt public ou celui du diplômé, mais uniquement le gain. Autrement dit, le gouvernement est coincé : il peut augmenter les salaires, mais si une compagnie étrangère passe, et qu’elle offre de meilleurs salaires et une maison, les diplômés s’en vont. Même si parfois, c’est la désillusion».

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