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Société

Francophonie…

Francophonie : Du concept à la réalité. Concept en vogue, la francophonie économique peine à trouver sa définition. Et à exister concrètement en un ensemble cohérent. Les axes de réflexion et d’ancrage ne manquent pourtant pas.

La francophonie économique est née à Québec en octobre 2008, lors du 12e Sommet de la Fran-cophonie. Dans leur déclaration finale, les chefs d’État et de gouvernement appelaient au renforcement de la solidarité et de la coopération économique entre les pays membres. Il s’agissait alors de faire sortir la francophonie d’une image exclusivement culturelle, que certains qualifi ent parfois de désuète. Sept ans après, où en est-on ? Le concept – à géométrie variable – semble échapper à une définition claire, sur laquelle nombre d’économistes, de décideurs et de politiques travaillent pour-tant activement.

Francophonie

La Francophonie, c’est au départ, bien entendu, des chiffres : une langue parlée dans 80 pays, sur cinq continents, par 275 millions personnes qui seront 700 millions en 2050, et près d’un milliard à la fin du siècle, faisant ainsi du français la troisième langue la plus par- lée dans le monde, voire peut-être la deu- xième. Un fabuleux potentiel qui correspond déjà aujourd’hui à un espace économique de 7 200 milliards de dol- lars – 16 % du PIB mondial, 14 % des réserves minières et d’énergie – mais qui, précisément, n’est pas encore parvenu à trouver sa concrétisation économique. « La Francophonie, ce n’est pas seulement se retrouver dans des beaux salons pour parler de la beauté de la langue et de l’imparfait du subjonctif. Nos jeunes nous demandent : qu’est-ce qu’elle met dans l’assiette ? », a déclaré le président gabonais Ali Bongo Ondimba au Forum économique de la Francophonie qui tenait sa deuxième édition, le 27 octobre 2015, à Paris. L’équation paraît simple : transformer une communauté linguistique en communauté économique ; sa mise en oeuvre se révèle d’une extraordinaire complexité tant les secteurs d’activité et les champs de réflexion (économiques, politiques, monétaires, diplomatiques, écologiques, culturels, juridiques…) sont nombreux. La Francophonie économique ressemble à la sphère infinie de Blaise Pascal dont le centre est partout et la circonférence nulle part… Une difficulté qu’Hubert Védrine, ancien ministre français des Affaires étrangères, pointe avec ironie : « Il ne suffit pas de se rassembler entre francophones pour se dire les mêmes choses qu’on pourrait se dire en anglais».

La valeur ajoutée de la langue 

Des programmes et des actions sont en cours, fait-on valoir au Quai d’Orsay, centrés sur les trois axes prioritaires que sont l’éducation, la mobilité, et l’harmonisation des systèmes juridiques. L’AFD (Agence française de développement) a, certes, contribué en 2014 à hauteur de 400 millions d’euros aux efforts d’aide aux réseaux d’enseignement en Afrique subsaharienne. Mais pour le reste, les mesures prises ou programmées sont-elles réellement à la mesure des enjeux ? La politique en faveur de la mobilité se résume pour le moment à une modification des procédures de visas (formalités simplifiées, réduction des délais d’obtention, et augmentation de la durée de validité, notamment pour les hommes d’affaires) ; quant au troisième axe, le ministère des Affaires étrangères reconnaît qu’il a été « trop souvent négligé » et se borne, pour l’instant à « appeler à soutenir » l’action de l’Ohada. Un organisme intergouvernemental regroupant 17 pays africains aux moyens forcément limités… 

La Francophonie économique n’est pas qu’un sujet… économique. C’est aussi et d’abord une question de langue. « Il y a une bataille mondiale des langues », rappelle Hubert Védrine. Car comme le souligne l’essayiste Nicolas Baverez, « plus on mondialise, plus on renforce les identités ». Un constat que partage Pouria Amirshahi, député des Français de l’étranger : « Les lusophones – Angola, Mozambique, Brésil, Cap-Vert – l’ont compris. Les hispanophones l’ont compris. Les arabophones l’ont compris : autour de leur langue centrale, à la faveur des médias qui unifient un imaginaire, d’industries communes ou de stratégies commerciales, s’unifient autour de la langue des espaces géoculturels émergents et consolidés. » 

Pour Hubert Védrine, la stratégie de la Francophonie économique doit être avant tout fondée sur la « valeur ajoutée » que la langue représente dans la compétition mondiale. Ce qui implique de sortir des schémas franco-français (la Francophonie économique se distingue de la diplomatie économique qui ne défend que les seuls intérêts de la France) ou exclusivement franco-africains. 

Il ne faut pas perdre de vue que la Francophonie englobe 80 pays. L’avantage d’une langue commune dans le monde des affaires ? « Elle fait gagner du temps », répond-il. Uniquement ? « Mais c’est très important ! ». Autre évidence à ne pas perdre de vue : Le temps, c’est de l’argent… Le rapport Attali de 2014 sur la Francophonie comme moteur de croissance révèle en effet que « deux pays partageant des liens linguistiques tendent à échanger 65 % de plus que s’ils n’en avaient pas ». 

Une réalité dont tiennent déjà compte certains décideurs économiques. Atos, leader européen de la cyber-sécurité et qui emploie près de 100 000 ingénieurs informatiques, a ouvert en 2014 sa première plateforme de développement de logiciels à Dakar. L’usage voulait jusqu’à présent que ce type d’entreprise s’installe dans des pays asiatiques. La plateforme emploi aujourd’hui 300 ingénieurs, et probablement un bon millier l’année prochaine. «85% de nos clients sont étrangers. Ils ne veulent pas avoir de développeurs qui développent des logiciels en anglais, parce qu’ils veulent le faire en français », explique l’ancien ministre et ancien président de France Telecom Thierry Breton, aujourd’hui président d’Atos. 

Utiliser la révolution numérique 

Le groupe Accor ouvre chaque jour un nouvel hôtel dans le monde. Sébastien Bazin, son président, exige que le personnel dise systématiquement « bonjour ! » à la clientèle. « Les gens choisissent un établissement parce qu’il est différent. » La french touch est aussi un vecteur d’image de marque. Et, au-delà, un critère déterminant sur le marché de l’emploi, un atout supplémentaire pour trouver du travail. « Notre langue est compliquée, parce qu’elle est exigeante. Elle donne à celui qui la maîtrise une structure intellectuelle qui va lui servir toute la vie », explique Sébastien Bazin. Le réseau professionnel en ligne Viadeo est en compétition permanente avec son principal concurrent, le leader mondial LinkedIn. « Dans les zones francophones, on cartonne, et on est loin devant », se réjouit son fondateur Dan Serfaty, qui bénéficie notamment de la viralité, « ce graal des temps moderne ». Car la révolution technologique et numérique a changé la donne : la langue n’est plus seulement le champ où se déroule la compétition, mais est devenue à la fois l’arme privilégiée du combat et son enjeu, les richesses que l’on se dispute. 

Pour Thierry Breton, « l’espace de la Francophonie économique peut retrouver une matérialité à l’aune de la révolution numérique qui transforme nos comportements : tous les 18 mois, la planète crée plus d’informations qu’il n’en a été créé depuis la nuit des temps. Mais, fait nouveau : on la stocke. » Les secteurs de l’information (au sens large, c’est-à-dire médias et culture, mais aussi tous les flux d’informations éducatives, scientifiques, commerciales, financières, etc.) sont devenus le champ privilégié de la guerre économique : « Ce patrimoine informationnel qui est le nôtre, soyons-en propriétaires avant que d’autres ne le soient, ne nous le volent. Parce que les richesses de demain, c’est bien sûr les hommes et les femmes, mais c’est aussi l’information qu’on traite et l’information qu’on stocke », explique-t-il. 

Une tâche ambitieuse pour laquelle le volontarisme ne suffit pas. Il faudra du temps, notamment pour harmoniser les systèmes juridiques ainsi que les règles spécifiques de gestion des données en langue française. Il faudra aussi, selon Hubert Védrine, multiplier les rencontres et les contacts, pour qu’un réseau digne de ce nom commence à exister, pas immédiatement, mais à moyen terme, à l’horizon des quatre prochaines années : « On pourra dire qu’il s’est constitué un tel réseau d’entrepreneurs, d’investisseurs, de ministres des Finances francophones que ça fonctionne plus vite, on gagne du temps, il s’est créé quelque chose. Il peut en sortir une valeur ajoutée, mais elle est à construire entièrement».

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