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Société

Edgar Morin : Unir le meilleur de l’Occident et de l’Afrique

Edgar Morin est témoin du siècle et des maux de l’égoïsme et du manque de solidarité. Désormais centenaire, le sociologue livre son espoir d’une conscience humaine et d’une symbiose des cultures.

Par Hichem Ben Yaïche et Nicolas Bouchet

 Vous avez fêté vos cent ans en 2021 et avez écrit une soixantaine d’ouvrages dont deux sont cités couramment : La Méthode (six volumes) et La Voie. À l’orée de la nouvelle année, quels sujets reste-t-il à traiter qui vont nous surprendre ?

Le monde étant en pleine transformation, apportant beaucoup d’événements inattendus, je crois que tout cela reste à diagnostiquer et à essayer de comprendre. Je dirais que c’est le monde lui-même qui nous sollicite de penser.

Avec ces deux années de Covid, on voit le désordre s’installer. S’achemine-t-on vers la « Civilisation de l’humanisme » dont vous êtes le promoteur ?

Malheureusement pas. Parce que nous sommes encore dans une grande crise. D’abord, la crise sanitaire n’est pas terminée et connaît un rebond avec omicron. La pratique du « tout-vaccin » a des limites. Nous aurions dû, dès le début, nous consacrer à la recherche des remèdes et à la diffusion des règles d’hygiène alimentaire et de produits favorisant l’immunologie complémentaires à la distanciation des personnes et aux masques.

L’aventure de l’humanité a pris un cours nouveau depuis que la technoscience a créé l’arme nucléaire capable de l’anéantir et que le déferlement technoéconomique a dégradé la planète menaçant vitalement la biosphère et l’anthroposphère, c’est-à-dire l’humanité elle-même devenue son principal ennemi.

En même temps, la situation économique donne de signes inquiétants. L’extrême inégalité s’accroît entre individus et pays riches et pauvres. L’inflation naissante peut s’aggraver. Nous demeurons dans une grande incertitude et imprévisibilité.

Quand la pandémie est arrivée, nous n’étions pas dans une époque calme et tranquille. La France avait eu la crise des gilets jaunes, une révolte syndicale des cheminots. Dans les différents pays, vous avez eu des mouvements de colère, des tragédies dans le monde arabo-musulman. Le monde était agité et d’autre part, on a assisté à une crise générale des démocraties ; celle-ci ne se manifestait pas seulement dans des pays lointains comme le Brésil mais aussi chez nos grands voisins que sont la Turquie et la Russie et même dans l’Union européenne en Hongrie, en Pologne, qui ont des régimes néo-autoritaires,…

Vous avez aussi la crise de la politique et de la pensée politique qui a provoqué en France l’atomisation de pratiquement tous les partis de gauche et même une certaine dislocation du parti Républicain et le surgissement de forces nouvelles, malheureusement surtout réactionnaires. Vous avez eu une conjoncture mondiale assez grave et aggravée dans les cadres nationaux, en ce qui concerne la France. Ne parlons pas des foyers virulents de conflit comme Russie-Ukraine, Chine-Taiwan, Iran chiite-monarchies sunnites

À vrai dire l’aventure de l’humanité a pris un cours nouveau depuis que la technoscience a créé l’arme nucléaire capable de l’anéantir et que le déferlement techno-économique a dégradé la planète menaçant vitalement la biosphère et l’anthroposphère, c’est-à-dire l’humanité elle-même devenue son principal ennemi.

Avec cette crise systémique, a-t-on une tendance de ce qui pourrait ressortir ? Le désordre semble prédominer dans ce mouvement brownien. Avez-vous une idée ou une intuition qui indique qu’on pourrait s’en sortir ?

J’ai essayé de formuler les principes de ce que j’appelle une nouvelle voie. J’ai publié un gros livre qui s’appelle La Voie et après la crise j’ai même écrit Changeons de voie. Le cours mondial nous entraîne vers des régressions généralisées ainsi qu’à des désastres écologiques, politico-religieux (regardez Inde-Pakistan, Arménie-Azerbaïdjan, Soudan, etc.) et militaires.

Nous n’avons même pas les préliminaires d’un élan vers une solution. Nous sommes sur le plan des vœux pieux. Je suis un prêcheur dans le désert ! Il faut aujourd’hui des forces nouvelles, des pensées qui comprennent la complexité du monde, une politique cohérente.

On voit dans le monde d’innombrables bonnes volontés. S’organisent des mouvements de solidarité multiples, associatifs et autres. En France, c’est incroyable toutes ces associations solidaires ! Et pourtant, d’une part, elles ne se fédèrent pas entre elles, d’autre part elles n’arrivent pas à un autre type d’organisation politique, dont nous aurions pourtant besoin.

Par rapport à la pandémie, nous avons dans nos journaux français, des informations sur ce qui se passe dans nos pays voisins comme l’Espagne et l’Italie. Mais rien sur l’Afrique. Nous avons appris, parce qu’il y a Omicron, qu’en Afrique du Sud la crise a été très violente.

Mais, dans les autres pays africains, dont on dit qu’il faut leur donner des vaccins, nous ne savons pas ce qui s’est passé et si dans certains pays on a trouvé des remèdes. Mais nous sommes dans une ignorance totale de l’Afrique et je pense que vous devriez vous-mêmes essayer de nous informer là-dessus.

Il est possible, par des moyens empiriques et des recettes traditionnelles ou de remèdes connus locaux, qu’une part importante de la population africaine échappe au virus. Mais non dans les grandes agglomérations urbaines, évidemment.

On vous connaît pour votre esprit antisystème. Aujourd’hui, dans ce début d’effondrement du modèle de civilisation occidentale où l’on voit des fractures fortes, allons-nous vers une guerre des systèmes avec la Russie d’un côté et la Chine de l’autre, ou va-t-on vers une convergence permettant de trouver un moyen du vivre-ensemble ?

Tout d’abord, je dirai que la civilisation occidentale connaît une crise profonde au moment où elle se donne en modèle au monde entier. Beaucoup de composants importants de notre civilisation sont à l’image de l’individualisme : positif lorsqu’ils donnent de l’autonomie aux individus, négatifs en provoquant la dégradation des solidarités et l’égoïsme. Les grandes familles ont disparu avec la monogamie. Les petites familles, avec le divorce, sont en crise. Les solidarités de village, de travail, de voisinage que j’ai connues dans ma jeunesse, ont disparu.

Or, beaucoup de sociétés africaines, avec peut-être des vices hérités du féodalisme ou de pouvoirs patriarcaux, ont au moins des vertus de solidarité et d’entraide. Il faudrait aujourd’hui associer et unir le meilleur de l’Occident et le meilleur de ces civilisations qui ont un sens de communauté.

C’est-à-dire l’autonomie individuelle doit être inséparable du sens de la communauté, de la participation, que ce soient la petite communauté familiale, locale ou nationale. Notre civilisation a multiplié les connaissances, mais elle les a morcelées, et elle a donné la prédominance au calcul, qui ignore la douleur et le malheur, nous souffrons d’une crise de pensée terrible parce qu’elle est incapable de concevoir les complexités du réel.

Par exemple, nous voyons un débat interminable entre croissance et décroissance, chacune voyant la solution à tous les maux. Or, je ne cesse de dire qu’il faut lier croissance et décroissance. Il faut faire croître les produits de première nécessité, les produits de qualité, les produits hygiéniques, et décroître les produits malsains de l’agriculture industrielle, les produits artificiels, les produits qui sont uniquement portés par la publicité mais qui n’ont aucune valeur intrinsèque. Il faut faire le recensement de qui doit croître et décroître.

Comme pour la mondialisation, il faut favoriser tout ce qui favorise la coopération et la culture et, en même temps, savoir démondialiser partiellement pour sauver des territoires, des terroirs, des cultures qui sont menacés de désertification. Il faut repenser le monde et c’est cette repensée qui est mon message principal et que j’essaye de propager.

Pour engager ce que vous décrivez, une civilisation de la biodiversité, de l’équilibre et du bien-être, il faut peut-être une forme de gouvernance mondiale. Nous en sommes loin.

Le seul espoir est dans cette formule du poète Hölderlin : « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve. » Or, nous allons vers des dangers de plus en plus considérables. Pas seulement des dangers presque immédiats comme ce qui se passe à propos de Taïwan, que la Chine veut posséder et qui peut provoquer une crise avec les États-Unis.

Pas seulement ce qui se passe avec l’Ukraine que la Russie veut reposséder et qui peut provoquer une crise. Pas seulement ce qui se passe avec l’Iran et les monarchies sunnites. Vous avez la tendance générale à la dégradation de l’écosystème, la tendance générale à l’appauvrissement de la population alors qu’une petite élite s’enrichit d’une façon fabuleuse. Nous avons un monde en chaos.

Dans cette situation, on ne peut pas dire « il n’y a qu’à ». Il faut penser à la lenteur historique pour que des idées prennent corps. Prenez le cas du christianisme. Entre le message de Jésus-Christ et le moment où l’Église est devenue la religion officielle de l’Empire romain, il a fallu quatre siècles.

Aujourd’hui l’histoire semble s’accélérer mais il subsiste une lenteur, compte tenu de l’énorme résistance des intérêts et des conformismes. Il faut que les messages prennent force historique. Malheureusement, aujourd’hui, les esprits ne sont pas prêts et sont trop anxieux.

Cette anxiété fait qu’on se replie sur soi, sur son identité, sur des recettes du passé, au lieu de voir que l’on fait partie désormais d’une communauté de destin et de péril, au moment où on devrait tous prendre conscience que nous sommes tous des humains menacés.

La pandémie est typique de cet enjeu. Elle n’a épargné personne. Mais nous sommes dans une époque de régression. J’ai vécu beaucoup d’époques de régression et j’ai vu notamment la période de l’Occupation. On faisait de la résistance mais cette résistance n’a pu triompher que quelques années plus tard dans des conditions favorables.

Il faut donc continuer à défendre des idées et espérer des conditions favorables. Nous ne sommes pas les maîtres de l’Histoire mais celle-ci, heureusement, est imprévisible.

L’être humain est un être complexe. Il faut que la passion soit contrôlée par la raison, mais que la raison elle-même ne soit pas glacée et inhumaine. Mon espoir n’est pas l’homme augmenté du transhumanisme, ce sont les relations humaines améliorées de l’humanisme.

Tous ceux qui croyaient qu’on pouvait déjà dessiner le futur se sont trompés. L’humanité, la terre risquent terriblement d’être dégradées. Les armes nucléaires sont une menace avec la recrudescence des nationalismes fanatiques. Nous avons des périls incroyables.

Le moment viendra, j’espère, où l’on prendra conscience de tous ces dangers et que se créeront des forces organisées ayant une pensée directrice pour aller dans ce sens-là. Pour le moment, essayons de diffuser cette conscience que nous sommes tous des humains vivant une communauté de destin. Cela pourrait aider les Occidentaux à mieux se pencher sur le sort des Africains au lieu de les oublier.

Vous avez écrit une soixantaine de livres. Votre regard de sociologue et de philosophe nous intéresse. La révolution numérique que nous vivons et à laquelle vous participez d’une certaine manière dans le maniement de l’Internet, peut-elle être utile dans cette relation humaine et surtout dans la manière de communiquer et de partager les connaissances ?

Dans toute l’histoire de l’humanité, les techniques ont été ambivalentes. Les premiers outils préhistoriques étaient en même temps des armes. Cela n’a pas cessé. La découverte de la structure de l’atome, qui est une merveilleuse découverte scientifique, a produit l’arme atomique.

Les machines qui nous ont libérés de beaucoup de peine et de beaucoup de travail ont permis d’asservir beaucoup d’ouvriers et de travailleurs. C’est comme l’intelligence artificielle. Il faut la domestiquer et ne pas être domestiqués par elle.

Si vous pensez que c’est elle qui va régir toute la société, nous aboutirons à un monde anonyme et abstrait où il n’y aura plus d’individualité et de créativité. Ce qui sauve le monde, c’est qu’il y a de l’inattendu et des créateurs. S’il n’y avait pas eu des gens qui, à leur époque, étaient considérés comme des fous, qui pouvaient être le Bouddha, le Prophète, Jésus-Christ, Karl Marx ou Einstein, le monde aurait stagné.

La liberté est le contraire de l’ordre absolu. L’ordre impeccable c’est l’ordre implacable. Nous avons besoin qu’il y ait des mailles ouvertes dans le filet. Faisons de l’intelligence artificielle un très bon outil mais ne lui disons pas que c’est à elle de régler la société, de tout organiser. Au contraire, utilisons-la.

Aujourd’hui, un des grands problèmes de l’humanité est que nous sommes des apprentis-sorciers qui avons créé des machines qui deviennent plus puissantes que nous et qui nous dominent. Nous avons créé des forces capables de nous anéantir.

Nous sommes devenus trop orgueilleux et il faut retomber dans l’humanité de l’humilité. Il faut savoir qu’on a beau avoir des vaisseaux spatiaux et un télescope qui va voir le début de l’univers, nous sommes désarmés devant le chagrin, devant la mort, les maladies. Nous ne les supprimerons pas, nous en vaincrons d’autres. Les virus et les bactéries se reproduisent et sont très malins.

Aujourd’hui, on a tendance à voir, surtout dans le transhumanisme, l’orgueil de l’être humain qui va conquérir la nature au moment même où, à cause de cet orgueil, on est en train de la détruire. C’est pour ça qu’il y a une sagesse qui peut venir des pays africains qui n’ont pas été contaminés par cette folie technique, cette folie de l’orgueil. Il faut une symbiose des cultures. Je suis très heureux quand je lis des romans africains comme le dernier, d’ailleurs merveilleux, qui a eu le prix Goncourt. On se rend compte qu’il y a une vision du monde beaucoup moins orgueilleuse que la nôtre.

Pour terminer sur une note optimiste, qu’est-ce qui vous donne l’espoir ? Où en êtes-vous aujourd’hui en termes de livres ou de projets à entreprendre ?

Dans ma vie assez longue, j’ai vu que ce qui était improbable arrive. Comme notamment la victoire des Alliés, qui était improbable quand l’Allemagne nazie dominait. J’ai vu que l’inattendu arrive. Je mets mon espoir dans l’improbable et l’inattendu. Je le mets aussi dans les facultés humaines créatrices et intelligentes.

L’être humain est un être complexe. C’est homo sapiens, raisonnable, et c’est homo demens, la folie. Il y a ces deux pôles dans l’humain. Il faut que la passion soit contrôlée par la raison, mais que la raison elle-même ne soit pas glacée et inhumaine.

Mon espoir est dans les qualités d’intelligence, de compréhension d’autrui et d’amour qui sont sous-développées mais que l’on peut développer. Mon espoir n’est pas l’homme augmenté du transhumanisme, ce sont les relations humaines améliorées de l’humanisme.

HBY et NB

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