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Société

Ebrima Sall, l’Afrique de demain

Le Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique, le Codesria, vient de clore sa 14e Assemblée générale. Son secrétaire exécutif, Ebrima Sall, fait part des travaux de son laboratoire d’idées.

Que peut-on retenir de l’Assemblée générale du Codesria ?

Notre assemblée générale a été une belle rencontre : c’était le Codesria dans son élément ! Un espace de dialogue, de réflexions et d’échanges entre les chercheurs et les intellectuels africains sur les problèmes du continent. Nous avons soulevé beaucoup de questions et le diagnostic a été posé autour des grands défis auxquels le continent est confronté aujourd’hui. Nous avons aussi déterminé ce que la recherche devrait regarder de plus près de manière à contribuer aussi à cet effort visant à sortir l’Afrique des crises et de la projeter dans un avenir meilleur. Nous avons parlé de l’Afrique que nous voulons, pas de celle consignée dans l’agenda de 2063 de l’Union africaine, mais une Afrique transformée, mieux gouvernée et ouverte à tous. Elle n’est pas une « société idéale » ou « un futur idéal » que l’on atteindrait définitivement. L’Afrique est à construire, et nous sommes comme sur une bicyclette : nous n’arrêtons jamais de pédaler ! Nous demandons un effort permanent d’amélioration, ce qui signifie qu’on doit regarder à l’intérieur de nos propres sociétés, toucher là où il faut, conjurer ce qu’il faut, mobiliser les énergies qu’il faut et les ressources africaines.

Ceci dit, on ne va pas prendre un modèle quelque part et pour tenter de le transférer au niveau de l’Afrique ; on ne va pas non plus dire que ce qui se passe ailleurs ne nous intéresse pas. Nous ferons des synthèses… notre démarche est beaucoup plus productive.

 

Tout cela a un air de « déjà-vu ». Concrètement, pourquoi adopter un nouvel agenda de recherche ?

Certes, on peut considérer que ce que je viens d’exprimer n’est pas entièrement nouveau. Mais quand même, des choses ont été dites différemment. Ce qui est certain, c’est que nous ne sommes pas dans l’euphorie; c’est pourquoi nous interrogeons tous ces plans. Nous avons notamment analysé l’agenda 2063 de l’Union africaine de manière très critique, afin d’en comprendre la portée et les conséquences de son application. Ce qui sera mieux pratiqué, c’est l’organisation de la recherche autour de plusieurs thèmes ; nous produirons des connaissances en vue d’approfondir ce que nous savons déjà d’une réalité mouvante. De ce point de vue, le nouvel agenda constitue un regard nouveau ! Il nous faut savoir comment on remobilise les forces, comment on se réorganise pour parvenir à de meilleurs équilibres, de meilleurs processus qui nous sortiront de tous les problèmes et nous donneront les arguments pour faire face aux défis, avec de grandes chances de réussir. Nous sommes interpellés de toutes parts, y compris par ceux qui ont une conception partiale du savoir et veulent l’instrumentaliser de manière étroite. Ce fait n’est pas nouveau, mais il atteint des proportions inimaginables dans le contexte actuel ; dans cette problématique d’instrumentalisation du savoir, nous faisons face, d’une part, à une dimension purement mercantile, celle qui se vend au privé, et d’autre part, au savoir destiné à éclairer les politiques. Nous disons qu’on ne peut limiter l’intervention du Codesria ou la recherche africaine à ces deux extrêmes. Il nous faudra continuer à définir les priorités qui guideront la recherche.

Au cours de votre rencontre, il a été beaucoup question de démocratie, de mémoire, d’histoire…

C’est vrai. Finalement, on regarde l’histoire qui nous aide à mieux vivre le présent et à nous préparer pour l’avenir. Plusieurs travaux sont engagés. Je vous citerai, entre autres, l’écriture de l’histoire du Sénégal ; ce travail interroge tout, il nous amène à revoir la manière dont cette histoire a été produite, comment on l’a expliquée, comment on l’a écrite. La version dominante est la version léguée. À notre niveau, nous ne détachons pas la lecture et le type d’histoire que nous faisons de la volonté et de la dynamique libératrice dans lesquelles nous souhaitons nous engager. Les initiatives précises « SOS histoire africaine », ou « Mémoires africaines » sont des projets qui ont leur place dans cette dynamique. La démocratie en Afrique, comme les systèmes de gouvernance et comme les institutions qu’il faut mettre en place, restera une oeuvre inachevée, une oeuvre à construire et à inscrire dans la durée. Ceci dit, on ne va pas prendre un modèle quelque part et pour tenter de le transférer au niveau de l’Afrique ; on ne va pas non plus dire que ce qui se passe ailleurs ne nous intéresse pas. Nous ferons des synthèses… notre démarche est beaucoup plus productive.

Le Codesria doit-il s’imposer aux gouvernants pour que les idées formulées soient prises en compte ? D’ailleurs, cette démarche a-t-elle un sens ?

Non, elle ne peut pas avoir un sens, parce que le Codesria n’est pas une organisation d’activistes ou un parti politique. Ce que le Codesria a toujours fait et va continuer à faire, c’est justement d’interroger les projets que portent les différentes forces sociales, politiques et mouvements sociaux ; et à partir de cette interrogation, le Codesria pourra évaluer le risque de ce qui est en train d’être mené, ou celui des projets portés. Il pourra observer s’il y a, entre autres, une plus grande marginalisation, une plus grande inégalité entre des secteurs de la société ou une plus grande exploitation (si on suit le marché à tout va où on libéralise les règles d’investissement…). Nous interrogeons et évaluons ce qui se fait. Si on veut que les résultats de nos recherches soient pris en compte, on ne doit pas les imposer aux décideurs. Il nous faut avoir une démarche d’échanges mutuels.

Les chercheurs africains ne doivent-ils pas être plus incisifs face aux politiques ?

Sans doute ! Une manière plus offensive de diffuser les analyses du Codesria permettrait de peser beaucoup plus sur les choix politiques. Si certaines forces sociales, décideurs et mouvements sociaux connaissaient bien nos travaux, ils feraient moins d’erreurs dans la gestion des politiques menées. Soyons clairs : le Codesria est un boxeur poids lourd qui combat avec des adversaires de taille inférieure ! Bien sûr, le rôle du chercheur ce n’est pas de se substituer aux politiques. Il n’a aucune légitimité, face à des personnalités élues ou arrivées à des positions de pouvoir par des processus légitimes reconnus. D’autant que beaucoup de chercheurs n’ont pas qu’une vie de chercheurs ! Ils s’engagent dans des actions sociales ou politiques. La difficulté à ce niveau est que la distinction, souvent, n’est pas très nette…

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