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Société

Divertir et informer, des succès africains

Divertir et informer, des succès africains
  • Publiédécembre 29, 2023

Les programmes de fiction d’Edutainment, à la fois ludiques et éducatifs, sont nombreux en Afrique. Des scénarios et des histoires africaines transmettent des messages universels ou sensibilisent à de grandes questions de santé ou de société.

 

Une courte étude de l’AFD (Agence française de développement) met en lumière une démarche artistique qui devient une industrie en Afrique, l’Edutainment. Cet anglicisme peu esthétique peut être remplacé par « programmes ludo-éducatifs », rappelle l’AFD.

Cela désigne les pratiques culturelles (films, séries radiophoniques ou télévisées, musiques, livres, spectacles) qui ont une portée éducative, un « bénéfice social prouvé ». Elles doivent être distrayantes comme une œuvre de fiction, et enseigner tel un documentaire. Il ne faut pas confondre leur usage avec les supports d’EduTech qui visent un enseignement ciblé.

Les programmes d’Edutainment, pour conserver leur force, doivent continuer à mettre le divertissement au cœur de leur stratégie de séduction.

La démarche n’est pas nouvelle. Dans les années 1970, des télénovelas, au Mexique, avaient pour thème la planification familiale, l’une des priorités du gouvernement alors. L’impact sur la population sera significatif.

Depuis cinquante ans, ces programmes sont plébiscités, partout dans le monde, par les organisations internationales, les bailleurs, les agences onusiennes, et plus généralement les acteurs du développement. Qui en font des objets d’étude.

Au Nigeria par exemple, une étude de 2017 menée sur 5 000 jeunes a montré que les téléspectateurs de la série Shuga produite par MTV, ont deux fois plus de chance de procéder à un dépistage du sida. Au Kenya, 77% des téléspectateurs cibles de Shampa Shape Up, des agriculteurs, ont signalé une augmentation de leurs revenus à la suite d’un changement dans leur manière d’appréhender l’agriculture. En Afrique du sud, 36% des spectateurs du film The Lucky Specials ont effectué un dépistage de la tuberculose dans les trente jours suivant la vision du film !

 

Tournage d'un épisode de C'est la vie (photo : RAES).
Tournage d’un épisode de C’est la vie, série diffusée par TV5 Monde (photo : RAES).

 

De même, les programmes au service de l’éducation s’imposent, en offrant une amélioration des résultats d’apprentissage, une éducation plus inclusive ou différenciée, un meilleur accès aux ressources pédagogiques, une prise en charge de l’éducation à distance, notamment. Par exemple, au Kenya, la Banque mondiale a constaté une augmentation des inscriptions scolaires de 42% dans les villages où la série My Better World était diffusée. En Côte d’Ivoire, 77% des enfants qui regardent les programmes ludo-éducatifs de la chaîne de télévision Gulli Africa déclarent apprendre quelque chose.

 

Un champ élargi par les nouveaux supports

Si le terme est anglais, c’est aussi que l’offre est essentiellement anglo-saxonne (BBC Media Action, PCI, PSI, Population Media Center, Equal Access International, PCI Media Impact, Soul City Institute etc.) opèrent avec régularité et ont développé leurs propres outils de recherche et d’évaluation, ainsi que des capacités de production, qui rassurent les bailleurs. En Afrique francophone, ce média est la spécialité de l’ONG sénégalaise RAES, « seule entité qui a développé une expertise et des compétences pour la mise en œuvre d’un programme Edutainment », commente un chef de projet de l’AFD.

Le champ d’intervention s’élargit : le recours aux jeux vidéo et applications numériques, souvent associés à de nombreux stéréotypes et dont on dit qu’ils affectent la santé physique et mentale des joueurs et des utilisateurs, sont désormais adoubés par l’ensemble des pédagogues.

Divers pays africains conçoivent et produisent des œuvres de qualité, souligne l’étude. Depuis 1994, le Soul City Institute propose la première grande série de fiction dédiée à des thématiques de santé et sociétales. En douze saisons, la série pionnière, devenue une référence sur le continent, a particulièrement fait avancer la prévention du VIH.

Les comédiens de MTV Shugha.
Les comédiens de MTV Shugha.

 

Depuis 2009, MTV Shuga, proposé par MTV Staying Alive Foundation, enseigne les comportements sexuels responsables et la tolérance. Le succès est immédiat, la série est exportée dans quarante pays africains avant d’être diffusée à l’international par plus de soixante-dix chaînes de télévision. Suivront de nombreuses déclinaisons en Afrique du Sud, Nigeria, Côte d’Ivoire, et Inde.

Produite par RAES, la série sénégalaise C’est la vie est diffusée par TV5 Monde depuis 2018.

Et depuis 2020, des épisodes doublés en haoussa, malinke, wolof, peul et anglais sont également disponibles sur YouTube. Impulsé de Dakar, le projet est rapidement déployé au niveau communautaire dans neuf pays voisins (Côte d’Ivoire, Mali, Burkina, Niger, Togo, Bénin, Tchad, Guinée, Sénégal).

En Côte d’Ivoire, le groupe Magic System a sillonné le pays en 2019 avec une trentaine d’autres artistes ivoiriens, à bord d’un grand bus aux couleurs de la Fondation Magic System et de l’Union européenne. L’évènement a touché près de 300,000 spectateurs à travers le pays pour promouvoir la paix à l’approche d’élections jugées à risque.

 

Subtil dosage

En Tunisie, la fiction télévisée Harga évoque depuis 2020 les risques encourus par les migrants lors de leurs tentatives pour rejoindre l’Europe illégalement. L’OIM n’est pas intervenue dans le contenu de la série mais a apporté son soutien une fois la série produite.

Le bus parrainé par la Fondation Magic System.

Le bus parrainé par la Fondation Magic System.

 

Les Ivoiriens se souviennent de la série L’équipe (2009-2013) racontant les aventures d’une équipe de football. Dans un contexte de conflit civil, la série encourageait son public à surmonter les divisions ethniques, religieuses et socio-économiques, et plus généralement à encourager les Ivoiriens à vivre ensemble en paix.

On le voit, « la promesse de l’Edutainment réside dans un équilibre savant entre divertissement et éducation », résume l’AFD. Si l’un prend le pas sur l’autre, le programme perdra à la fois de son intérêt et de son impact. Et les auteurs de prévenir les auteurs des risques d’une relecture par des ministères, des autorités publiques peu sensibles aux exigences de la narration : « Le public ne veut plus de dialogues écrits dans un bureau de l’ONU ! »

C’est que ce public, qui élargit son horizon grâce aux contenus de l’Internet, est lassé des campagnes traditionnelles autour des questions sociétales : les programmes d’Edutainment, pour conserver leur force, doivent continuer à mettre le divertissement au cœur de leur stratégie de séduction.

Enfin, les professionnels doivent continuer d’impliquer les talents locaux aux postes clés : production, scénarisation, réalisation – et de résister à la tentation de confier ces postes à des professionnels venus de l’étranger – même en l’absence de personnels qualifiés sur place.

Tel est le cas, par exemple, du podcast Dianké, venu du Sénégal. La société de production Making Waves, a fait appel à l’écrivain Insa Sané et au réalisateur Tidiane Thiang.

Concluons, en restant au Sénégal, avec le projet Bruits de Tambours qui a pour objectif de permettre aux populations de devenir elles-mêmes actrices des changements auxquels elles aspirent, en faisant la promotion d’une démocratie plus participative et inclusive, notamment en faveur des femmes et des filles.

@NA

Écrit par
Laurent Soucaille

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