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Société

Comment réussir la transition démographique

Les analystes de Standard & Poors publient une synthèse étayée sur les capacités pour l’Afrique subsaharienne de saisir le « dividende démographique », à l’aune des expériences sud-américaines (ratées) et asiatiques (réussies). Des enseignements à suivre.

Extraits choisis par Laurent Soucaille

Les pays d’Afrique subsaharienne connaissent la transition démographique la plus importante de leur histoire. Des baisses sans précédent des taux de fécondité, une baisse de la mortalité infantile et une augmentation de l’espérance de vie auront des effets cruciaux sur la dynamique démographique de la région pour les décennies à venir.

Pour l’Afrique subsaharienne, aux performances économiques médiocres au cours de la dernière décennie, la transition démographique peut être une chance pour une croissance plus forte, mais elle pourrait aussi être une source majeure d’instabilité et de fragilité.

À l’heure actuelle, l’Afrique subsaharienne semble insuffisamment préparée pour récolter les fruits de la transition démographique. Pourtant, avec une bonne réponse politique, cette situation pourrait rapidement changer. À cet égard, l’avenir est entre les mains de l’Afrique.

On le sait, les taux de fécondité sont en baisse constante depuis 1990, passant de 6,3 en 1990 à 4,6 en 2020. D’ici 2050, dans certains pays d’Afrique subsaharienne, ils chuteront à des niveaux proches du taux de remplacement (2,1 naissances par femme).

Ils pourraient même s’inscrire en dessous, en Afrique du Sud. Bien sûr, certains pays restent à des taux élevés, y compris le Nigeria. La seule région du monde qui devrait avoir des taux de fécondité supérieurs à 2,1 est le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord (MENA), projeté à 2,5 en 2050.

Concrètement, la part relative des personnes en âge de travailler augmentera, car il y aura moins de jeunes, mais le vieillissement de la population n’a pas encore commencé. Actuellement, le ratio des jeunes Africains sur la population en âge de travailler est de 0,82, le plus élevé de toutes les régions du monde. Dans un scénario de fécondité moyenne, ce ratio devrait diminuer à 0,61 en 2050 ; dans un scénario de faible fécondité à 0,54.

D’ici 2050, à l’exception des petites économies insulaires, comme les Seychelles ou Maurice, tous les pays d’Afrique subsaharienne connaîtront une augmentation de la part des populations en âge de travailler. Et la région sera donc le principal moteur de la croissance de la population en âge de travailler dans le monde au XXIe siècle.

Une fenêtre d’opportunités

Cela n’est pas sans risque : il est à craindre qu’à un moment donné, le « dividende démographique » devienne un « fardeau démographique », puisque la baisse de la natalité finit par entraîner le vieillissement de la population. Par conséquent, la fenêtre d’opportunité pour récolter les bénéfices découlant du dividende démographique est limitée. Elle suppose une hausse des emplois, synonyme de croissance économique.

Depuis le début de la transition démographique, l’Afrique subsaharienne a connu une croissance annuelle moyenne du PIB par habitant de 1,8 %, mais la plupart des pays viennent juste de commencer leur transition.

La transition démographique de l’Afrique subsaharienne présente une opportunité de récolter ce dividende démographique. Ce qui suppose une part accrue de population au travail par rapport aux inactifs. Avec moins de personnes à soutenir, un pays a une fenêtre d’opportunité pour une croissance rapide du PIB, avec une politique socio-économique et des investissements appropriés.

Il existe plusieurs canaux. Premièrement, lorsqu’une plus grande partie de la population peut travailler, la part relative des personnes à charge dans l’économie diminue. Si ces personnes en âge de travailler sont employées, le revenu par habitant augmentera.

Deuxièmement, les familles peuvent épargner davantage et utiliser l’épargne pour une meilleure éducation de leurs enfants. Ce qui induit un meilleur capital humain, gage de hausse de la productivité et d’une production à plus forte valeur ajoutée (biens plus sophistiqués). Troisièmement, une augmentation de l’épargne peut entraîner une augmentation du stock de capital dans l’économie.

Miser sur le capital humain

Pour récolter ces bénéfices, les gouvernements doivent judicieusement adapter leurs politiques économiques. Si des emplois ne sont pas créés en parallèle, le dividende démographique pourrait devenir une source d’instabilité, puisque la part relative des jeunes chômeurs augmenterait.

Si les gouvernements n’investissent pas dans l’éducation, l’accès à une éducation de haute qualité n’est pas amélioré. L’exemple récent le plus notable est celui des révolutions du « Printemps arabe » de 2010-2012, lorsque le chômage moyen des jeunes dans les pays de la région MENA a atteint 30%. De même, si les services bancaires ne sont pas largement disponibles et que les marchés des capitaux ne sont pas développés, une augmentation de l’épargne n’induira pas une hausse des investissements.

Deuxièmement, des investissements dans le capital humain sont nécessaires pour récolter les fruits de l’augmentation de l’épargne. Une augmentation du capital humain (défini comme le nombre d’années de scolarité ajustées sur la qualité) est associée à des taux de croissance économique plus élevés pendant une phase de dividende démographique.

Les exemples des pays d’Asie du Sud-Est (Singapour, Corée du Sud) sont édifiants, de ce point de vue. De même que les exemples des pays d’Amérique latine, qui ont connu des améliorations moins significatives de la qualité et de l’accès à l’éducation, et qui n’ont pas pu récolter pleinement le dividende démographique.

Favoriser le déploiement de la finance

D’ici à 2050, la population en âge de travailler en Afrique subsaharienne va plus que doubler.

Les investissements dans les infrastructures sont également très importants, car l’approfondissement du capital augmente la productivité du travail et crée davantage de possibilités de production à plus forte valeur ajoutée. Par exemple, à Singapour, le stock de capital par habitant a été multiplié par 11 en cinquante ans, alors qu’il n’a augmenté que d’environ 50 % au Nigeria et en Afrique du Sud.

Au Ghana, le stock de capital par habitant est resté pratiquement inchangé. Enfin, les politiques de durabilité sont cruciales, car la croissance démographique exerce une pression accrue sur l’environnement naturel. Et l’on sait que la dégradation du sol agricole peut conduire à l’appauvrissement des agriculteurs et à une urbanisation non durable.

Selon les projections, le dividende démographique devrait se poursuivre au-delà de 2050, la seule exception étant l’Afrique du Sud, où cette phase devrait se terminer au milieu des années 2040. De plus, la baisse du taux de natalité au Nigeria devrait être plus lente, le pays poursuivra la quête de son dividende démographique jusqu’au prochain siècle… Jusqu’à présent, cependant, ces processus n’ont pas été soutenus par des augmentations correspondantes des taux d’emploi et de la productivité du travail.

En matière d’emplois, les pays africains sont en retard, certains comme le Nigeria accusant même une baisse de la productivité du travail, et l’accès à l’éducation est peu favorable. Enfin, le secteur financier, qui pourrait favoriser une réallocation efficace de l’épargne privée, est encore sous-développé.

Selon différents modèles, le taux de croissance annuel médian du PIB réel au cours des dix prochaines années ressort à 4,5% en moyenne pour les cinq principaux pays d’Afrique subsaharienne. L’augmentation de la population en âge de travailler continuera d’être le principal moteur de croissance, même si la région accuse un retard en termes de gains de productivité et d’emploi. Il en ressort donc que les pays doivent augmenter les investissements et améliorer le capital humain. Sinon, l’Afrique subsaharienne risque de répéter l’expérience des économies latino-américaines.

Le tournant de la 4e révolution industrielle

Par exemple, le Nigeria pourrait atteindre 45 % du PIB américain par habitant d’ici 2050 s’il réussissait à reproduire l’expérience de la Corée du Sud. Un scénario peu probable sans efforts sur l’emploi et la productivité. Il existe quelques pistes. Par exemple, les taux d’emploi pourraient s’améliorer si la participation des femmes au marché du travail augmentait.

Si l’Asie du Sud-Est est devenue une puissance de délocalisation d’emplois au cours des dernières décennies, la situation n’est pas aussi simple pour l’Afrique subsaharienne. L’éloignement de la région des grandes économies développées, l’instabilité politique et la médiocrité des infrastructures font de la région une destination moins attrayante. En outre, de nombreux emplois à forte intensité de main-d’œuvre peuvent désormais être automatisés, ce qui réduit l’attrait des délocalisations d’emplois chez les entreprises internationales.

Néanmoins, cette « quatrième révolution industrielle » pourrait se révéler une bénédiction pour l’Afrique subsaharienne si les bonnes réponses politiques sont activées. La numérisation pourrait devenir un catalyseur pour la création d’emplois dans le secteur privé et un élan majeur pour les petits entrepreneurs.

La numérisation peut améliorer l’accès aux services bancaires et aux marchés des capitaux, et donc favoriser une allocation plus productive de l’épargne dans l’économie. Si les gouvernements soutiennent ces développements, la numérisation pourrait favoriser des augmentations significatives à la fois des taux d’emploi et de la productivité du travail.

Ainsi, la transition démographique pourrait être source de croissance économique sans précédent, mais aussi d’instabilités nouvelles. À l’heure actuelle, l’Afrique subsaharienne semble insuffisamment préparée pour récolter les fruits de la transition démographique. Pourtant, avec une bonne réponse politique, cette situation pourrait rapidement changer. À cet égard, l’avenir est entre les mains de l’Afrique.

@LS

 

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