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Société

Cameroun : La rude épreuve de la décentralisation

Quatorze ans après son avènement, le processus de décentralisation est loin de combler les attentes des Camerounais. Les moyens sont insuffisants et les élus locaux réclament davantage d’autonomie. La classe politique propose d’autres modes de gouvernance.

Douala, Frédéric Nonos

Elle était au centre des débats de la présidentielle du 7 octobre. À la lecture des programmes d’une partie des candidats à ce scrutin, la décentralisation est à améliorer. Pour d’autres, il faut changer de cap et engager de nouvelles réformes de gouvernance participative. Et pour cause, le processus de décentralisation au Cameroun est lent et peu appliqué. Quatorze ans après son avènement, « il est inconcevable qu’en 2018, je sois encore obligée de rallier Yaoundé pour suivre mon dossier d’intégration au ministère de fonction publique, alors que je peux le faire au niveau de ma région », se plaint une enseignante résidant à Douala.

Depuis sa consécration dans la Constitution de 1996, la décentralisation rencontre de nombreux écueils. Ce sont principalement les lenteurs administratives et l’insuffisance des ressources humaines et financières. Preuves de cette lenteur, ce n’est qu’en 2004, soit huit ans après son institutionnalisation, que la loi portant orientation de la décentralisation est promulguée. Elle est matérialisée six ans plus tard par le début des transferts des compétences. Depuis 2010, confie-t-on au ministère de la décentralisation et du développement local, 20 ministères ont transféré environ 71 compétences aux communes. Soit, tout de même, 92 % des textes.

Les choix de gouvernance qu’opérera le président élu détermineront sa propre capacité à régler les crises nées de la centralisation des pouvoirs, ou bien permettront un nouveau mode de gouvernance qui accordera plus de démocratie et d’autonomie aux élus locaux.

Sur le plan financier, l’État, par le biais du Fonds spécial d’équipements et d’interventions intercommunales (Feicom), la banque des communes, déclare avoir centralisé et reversé aux communes (360) et communautés urbaines (14), au titre des ressources de péréquation, un montant global de 514,6 milliards de F.CFA (784,5 millions d’euros).

Dans le même temps, la Dotation générale de la décentralisation (DGD) stagne depuis sept ans à 10 milliards de F.CFA par an, soit 0,28 % des recettes de l’État. Et lorsqu’on ajoute la dotation des ministères, la DGD représente moins de 1 % du budget national. Très loin de celle des pays africains de même niveau de développement, tels le Bénin, où elle se situe à 4 % du budget, 3,8 % en Ouganda ou 3,7 % au Burkina Faso, fait remarquer l’universitaire Viviane Madeleine Ondoua Biwole, directrice adjointe de l’Institut supérieur de management public de Yaoundé. Si l’État se réjouit de ses résultats, ce n’est pas le cas des élus locaux et les populations qui réclament plus de moyens et moins de bureaucratie.

Hypercentralisation des pouvoirs

À l’observation, constate Théophile Kwapnang Job, la décentralisation reste un leurre au Cameroun. Le maire de la commune de Douala 3, élu du SDF (Social Democratic Front), estime que la modicité des moyens financiers combinés aux lenteurs administratives, ne sont que des subterfuges d’un pouvoir qui manque de volonté politique. L’hypercentralisation du pouvoir de Yaoundé, considère-t-il, est une manoeuvre pour contrôler les opinions et empêcher aux régions de jouir d’une autonomie certaine au risque de voir l’État fragilisé.

« On parle de transfert de compétences, mais il ne se voit pas », commente un adjoint au maire de la commune de Douala 1. Qui poursuit : « Nous ne passons pas de marchés publics au niveau de la commune, nous ne pouvons pas recruter des enseignants dans les écoles et encore moins les payer. En fait, nous servons seulement de transit entre ce qui s’est décidé au plus haut niveau et les populations. C’est le cas, par exemple, des paquets minimums scolaires qui nous sont remis juste pour transférer aux écoles. »

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