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Société

Cameroun : Contre vents et marées…

Les Camerounais sont pris entre plusieurs feux. Face à l’insécurité, face au chômage, ils s’organisent vaille que vaille. Témoignages.

Yaoundé, Julien M. Evina

Depuis plusieurs années, le Cameroun consacre des dépenses considérables à la lutte contre Boko Haram. Cet impératif de sécurité sert-il de prétexte à l’État pour abdiquer face à ses missions régaliennes ? On pourrait le croire, à considérer la débauche d’énergie des Camerounais à se battre par eux-mêmes pour leur survie.

Au premier rang de leurs soucis trône pourtant l’insécurité, qui fait par­tie depuis fort longtemps de leur quo­tidien. Les Camerounais des villes, afin de préserver leurs biens et intégrité phy­sique contre les braquages, se barricadent dès le soir tombé.

Ceux qui vaquent à leurs activités nocturnes sont davan­tage exposés. « Je dois, avant de prendre un taxi, observer l’attitude du conducteur et des autres occupants du véhicule afin de m’assurer qu’il n’y a rien de suspect », explique Madeleine, une bayam-selam (revendeuse en langage pidjin) du mar­ché Mfoundi à Yaoundé.

Cette précau­tion s’impose pour espérer échapper aux agressions. Car, poursuit-elle « il est inu­tile de compter sur la police qui ne vien­dra pas. Et si elle arrive même à arrêter les malfaiteurs, ils seront relâchés rapidement, de manière incompréhensible ».

Raison pour laquelle depuis quelques années, le phénomène de « justice pri­vée ou populaire » prend de l’ampleur, au Cameroun : les habitants des quar­tiers s’organisent pour se faire justice. Ils n’hésitent pas à lyncher voleurs et violeurs qu’ils arrêtent.

Si on ne peut que condam­ner cette pratique, force est de constater qu’elle se substitue simplement à la justice institutionnelle, devenue laxiste. On a assisté, encore récemment, à des batailles rangées au quartier New Bell à Douala, la capitale économique.

En scène, des habitants qui brûlent des brigands à l’aide de pneus de voiture qu’ils incendient autour de leur corps. Quelques heures seulement après ce spectacle morbide, à la faveur d’un deuxième round, les acolytes des bandits jetés à la vindicte populaire reviennent en représailles.

Le pragmatisme a force de loi

Il s’ensuit alors pendant plusieurs jours des scènes de violence urbaine. En pareilles circonstances, les agents de sécurité, pour ne pas se déplacer sur les lieux du sinistre, invoquent souvent «l’insuffisance de leurs équipements de pro­tection », leur propre protection… La jeunesse se montre pragmatique et fait le dos rond.

Tel est le cas d’Hervé, doctorant en droit public à l’université de Yaoundé II : « J’aide ma mère à vendre du poisson fumé au marché de la cité uni­versitaire de Soa. En attendant un emploi qui se fait désirer, cette activité nous per­met de subvenir à nos besoins».

De nom­breux autres Camerounais n’entendent pas se laisser abattre. « Que voulez-vous que je fasse en ce moment, si ce n’est d’être moto-taximan ? Cela fait plusieurs années que j’ai quitté la fac, ma maîtrise de droit en poche. Ma moto me permet d’être mon propre patron », déplore Martial.

Diplômé d’une école de commerce en Allemagne, Lionel est rentré au Cameroun voilà dix ans. Il a pu acquérir un petit lopin de terre pour lancer une plantation de bananes plantains et débu­ter un élevage de poulets.

Des structures publiques présentes, mais peu efficaces

Ses affaires ont commencé à prospé­rer, à tel point qu’il emploie aujourd’hui une vingtaine de personnes. Et pourtant, ce jeune n’a bénéficié d’aucun finance­ment extérieur.

«C’est juste qu’il faut croire en son étoile et surtout s’armer de patience. Il faut être combatif en évitant de tout attendre du gouvernement. Car il ne dispose pas de ressources illimitées pour s’occuper de tout le monde», conseille-t-il.

Pour autant, l’État a mis en place, ces dernières années, de nombreuses structures d’aide à l’entrepreneuriat. C’est le cas avec le Fonds national de l’emploi (FNE), par exemple. À travers des outils tels que les Groupements d’initiatives communes, le Programme intégré d’appui aux acteurs du secteur informel, le FNE est censé financer l’ini­tiative privée.

Il est lui-même chapeauté par le ministère de l’Emploi et de la for­mation professionnelle. Tandis que le ministère de la Jeunesse et de l’éducation civique propose le Programme d’appui à la jeunesse rurale et urbaine. Ces dispo­sitifs se révèlent pourtant peu efficaces.

Le Cameroun se retrouve englué dans des crises sociopolitiques à répé­tition : le « problème anglophone » est encore loin de connaître son épilogue, les infirmiers battent le pavé. Les ensei­gnants du secondaire sont en grève…

Trois questions à :

Kourra Félicité Owona Mfegue

juriste, enseignante (Yaoundé II, IRIC)

Quelle politique pourrait adopter le Cameroun en faveur de l’emploi des jeunes diplômés ?

Dans le contexte actuel où l’oisiveté est une poudrière propice à la radicalisation des jeunes, l’État n’a plus la mainmise pour régler ce problème. Il faudrait redoubler d’imagination par la création de dispositifs innovants s’adressant aux jeunes diplômés, afin de les rendre plus «employables».

La solution actuelle repose sur l’auto-emploi et l’entrepreneuriat impliquant à la fois les multinationales, le monde de l’entreprise et le monde académique: promotion des activités génératrices de revenus en faveur des jeunes, création des centres de formation aux petits métiers, foires de recrutement etc.

Les contestations sectorielles actuelles traduisent-elles le ras-le-bol des Camerounais face à l’attentisme du gouvernement, ou ne sont-elles qu’une surenchère face au « problème anglophone » ?

Au-delà de la « question anglophone » qui est révélatrice d’un certain malaise identitaire et sociopolitique, force est de constater que certains corps de métiers se sont structurés et s’érigent en agrégateur du ras-le-bol collectif des populations désireuses de profonds changements de leurs conditions de vie.

Les expériences que vivent des pays comme le Sénégal, le Burkina Faso, les pays du Maghreb, doivent pousser les élites politiques traditionnelles à se rendre à l’évidence qu’elles sont appelées à cohabiter avec une nouvelle force citoyenne qui puise sa légitimité de la rue. Dans cet espace urbain, se forgent les espoirs très vite contrariés d’une jeunesse malmenée par la précarité.

Que vous inspire la prolifération des foyers de tensions sociales observée dans le pays, à mesure que l’élection présidentielle approche ?

Nous sommes en face d’une nouvelle conscience citoyenne appelée à demeurer dans le paysage politique par la contestation et la dénonciation des formes anciennes de gouvernance.

La proximité des élections présidentielles ne changera néanmoins rien au fait que sans offre politique alternative crédible ou nouveau leadership pour prendre le relais, ce phénomène contestataire ne fera que prendre du souffle.

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