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Société

Awa Coll Seck : une bonne CMU

Aux commandes de la politique de santé au Sénégal, Awa Coll Seck milite pour un droit à la santé pour tous que cristallise la Couverture maladie universelle. L’une des réformes les plus attendues dans un pays où 80 % de la population ne dispose pas d’assurance maladie.

Elue « Homme de l’année » (sic) en 2014 pour sa lutte acharnée contre le virus Ebola, nommée ambassadrice de la campagne « Unis pour l’Afrique », lors de la 11e réunion annuelle du Clinton Global Initiative, en marge de la 70e assemblée générale des Nations unies, en septembre 2015, Awa Marie Coll Seck, ministre de la Santé du Sénégal, est une femme d’action. Pionnière en Afrique francophone : première Sénégalaise interne des hôpitaux, première agrégée de médecine, le professeur Awa Marie Coll Seck poursuit son engagement indéfectible pour un droit à la santé pour tous. Cette nièce du président Léopold Sédar Senghor, qui clame « je suis fière de mon pays, je me battrai pour mon pays », est issue d’une famille de médecins. Attirée par la médecine dès sa prime enfance, elle aime évoquer « la blouse de médecin, la panoplie de docteur demandée comme cadeau à Noël ». Après un parcours qui la mène à l’international avec des responsabilités au sein du programme Onusida en 1996, elle s’engage aux côtés du président Abdoulaye Wade comme ministre de la Santé en 2001. Refusant d’adhérer au parti présidentiel de l’époque, elle quitte le gouvernement pour y revenir une dizaine d’années plus tard auprès de Macky Sall en tant que ministre de la Santé et de l’action sociale. Son combat pour l’accès à la santé pour tous se cristal-lise aujourd’hui dans les réformes engagées au Sénégal. De la CMU (Couverture maladie universelle) au déploiement des infrastructures sanitaires, de la gratuité de la dialyse à l’inauguration de nouveaux hôpitaux, elle affiche son ambition : renforcer le système de santé. Car Awa Marie Coll Seck «ressent cette souffrance des populations et leur aspiration à accéder à des soins à moindre coût ». Et l’accès aux soins est une des principales préoccupations des Sénégalais confrontés aux traitements coûteux, à la rupture de médicaments, au manque de médecins particulièrement dans les zones reculées… Une promesse de campagne du candidat Macky Sall que la ministre se plaît à évoquer : « Lorsque le Président a fait le tour du Sénégal, les problèmes qu’on lui posait étaient la Santé : on n’a pas d’ambulance, on n’a pas de poste de santé, les structures sont éloignées, on n’a pas de personnel. Lorsque je suis entrée au gouvernement, beaucoup de réformes étaient à engager. Et parmi elle, la priorité est la CMU pour trouver des réponses aux attentes des Sénégalais. Car il faut que les populations aient les moyens d’accéder à la santé. C’est un enjeu de taille et ma ligne conductrice».

RESSUSCITER LE PLAN SÉSAME 

Parmi les populations les plus fragiles, les plus de 60 ans. En 2006, le président Wade avait lancé le plan Sésame pour rendre les soins accessibles aux personnes âgées. Entre la coquille vide, l’absence de financement et le déficit de gestion, le programme s’est vite essoufflé pour ne laisser qu’un mauvais souvenir. Pour certains hôpitaux publics, l’apurement des dettes se poursuit encore.

Un effort de communication

Promesse de campagne tenue, la CMU voit le jour le 20 septembre 2013. L’objectif visé est que 75 % de la population soit couverte à l’horizon 2017. Un projet ambitieux centré sur la gratuité des soins pour les personnes dites vulnérables, enfants, personnes âgées, handicapés et sur la promotion des mutuelles de santé communautaires, considérées comme le levier adéquat pour développer l’accès aux soins dans les zones rurales et le secteur informel. Pourtant, deux ans après son adoption, le programme reste encore méconnu. Initialement confié à une cellule du ministère de la Santé, le plan CMU est porté depuis janvier 2015 par une « Agence de la CMU » placée sous la tutelle du ministère. Ce type de délégation à une structure dédiée permet d’éviter les lourdeurs administratives et d’attirer des moyens financiers et des compétences. À la clé, le gage de la communication, essentielle pour attirer des spécialistes de l’information, du marketing, des cartes magnétiques… et susciter l’adhésion au dispositif.

En 2017, la majeure partie de la population aurait enfin accès à des soins de base. Pour lutter, par exemple, contre le diabète et l’hypertension, endémiques au Sénégal, presque tous les citoyens se tourneraient en priorité vers la médecine classique et non pas vers les remèdes traditionnels. Or, même lorsque ces maladies chroniques sont diagnostiquées, les médicaments ne sont pas accessibles, les traitements peu ou pas suivis. Pour ces pathologies, les soins traditionnels, comme le recours aux plantes, ne suffisent pas. Il s’ensuit nombre d’accidents vasculaires cérébraux ou de décès par arrêt cardiaque. La CMU pallierait ce manque de suivi et de traitements. 

Priorité du gouvernement, cette politique de santé publique bénéficie d’un budget de 17 milliards de F.CFA par an alors que la ministre évalue les besoins à 27 milliards de F.CFA. Elle envisage d’ailleurs de faire appel à des financements innovants, qui à l’instar d’autres pays, recourent aux taxes sur le tabac, les boissons alcoolisées, sucrées, voire sur les transactions financières. 

Gratuité des soins 

Mesure phare de la CMU, la gratuité des soins pour les enfants de 0 à 5 ans permettrait au Sénégal d’atteindre un des Objectif du millénaire pour le développement. Car malgré d’importants progrès réalisés ces dernières années, les taux de mortalité infantile et maternelle (liées aux grossesses et aux accouchements, première cause de mortalité pour les femmes en âge de procréer) restent élevés. Selon l’enquête démographique nationale de santé de 2012, le taux de mortalité infantile en 2011 est de 55 pour 1 000. Et le taux de mortalité maternelle est estimé à 401 décès pour 100 000 naissances vivantes. En 1999, selon l’OMS, 41 bébés sur 1 000 n’atteignaient pas le premier mois de vie. En 2012, on ne compte plus que 24 décès sur 1 000 : une avancée. 

Progressivement, les centres de santé et les hôpitaux prennent en charge les consultations et les vaccinations. À l’issue de la première année de lancement de la CMU, le gouvernement se satisfait d’un premier bilan faisant état de 700 000 enfants de moins de cinq ans ayant pu avoir accès gratuitement aux consultations, environ 60 000 hospitalisés et 300 000 vaccinés. Bien sûr, tout n’est pas gratuit et au-delà de cinq ans, les enfants ne sont pas pris en charge. 

Autre défi en matière de santé maternelle et infantile : réduire les disparités régionales qui restent très fortes comme le montrent les derniers résultats de l’enquête démographique et de santé, de 2014. Si les soins prénatals sont dispensés à 80 % par du personnel de santé à Dakar, les régions plus éloignées comme Tambacounda, Kaffrine, Kolda, avoisinent les 30 %. 

La ministre souligne que « le risque de mortalité infantile est étroitement lié à une carence de moyens humains. C’est la raison pour laquelle nous enverrons la majorité des recrutés dans les régions périphériques, là où les gens sont les plus vulnérables, car ils cumulent éloignement et pauvreté. À Kolda, par exemple, 30 à 40 sages-femmes sont en cours d’affectation alors qu’elles n’étaient que trois auparavant ». 

Une commune, une mutuelle de santé 

Les personnes âgées constituent un autre public vulnérable ; Macky Sall a pourtant décidé de l’intégrer dans le dispositif CMU en leur affectant un budget de 1,7 milliard de F.CFA. Une initiative gouvernementale suivie par d’autres acteurs du secteur qui s’intéressent au troisième âge, comme l’Institution de prévoyance retraite du Sénégal (IPRES) qui lancera en 2016 une carre biométrique pour améliorer la prise en charge et la couverture médicale des retraités. 

L’autre volet d’envergure de la CMU repose sur le développement d’un système mutualiste, notamment celui des IPM (Instituts de prévoyance maladie) et des mutuelles de santé ; des mutuelles de santé communautaires implantées sur l’ensemble du territoire qui s’appuient sur la solidarité dans chaque quartier, chaque village… sur le modèle de la tontine où des proches se regroupent pour financer un projet, faire face à un problème. 

Cette stratégie d’adossement à des organismes comme les IPM, qui existent depuis plus de 30 ans, est remise en cause par ceux qui lui reprochent de vouloir ressusciter des organismes sans avoir dressé un bilan ou une évaluation de leur échec. Le président de la Fédération des sociétés d’assurances de droit national africaines (Fanaf), Adama Ndiaye, a regretté lors du congrès de l’organisation en juillet 2015 « l’absence d’une large concertation dans la mise en place des Couvertures maladie universelles ». 

Pour la ministre Awa Marie Coll Seck, l’enjeu est de taille : « Seuls 20 % sont couverts et ce sont des personnes du secteur privé, mais aussi des fonctionnaires qui ont une imputation budgétaire. C’est pour cette raison que nous avons décidé de faire quelque chose pour cette partie de la population qui, en général, est dans le secteur informel et le monde rural. Nous avons choisi l’un des outils utilisés dans le monde pour l’assurance maladie, à savoir les mutuelles de santé, en particulier celles communautaires. » Sur la base d’une cotisation de 3 500 F.CFA annuelle par personne, complétée à la même hauteur par l’État, une personne dispose d’un budget de 7 000 F.CFA, qui lui permet d’accéder aux soins avec une couverture de 80% par la mutuelle de santé. 

Par le biais de cette mesure incitative, le gouvernement a lancé une expérience pilote dans 14 départements sur tout le territoire sénégalais. Depuis le démarrage de la CMU, 106 mutuelles ont été créées dans ces départements pilotes et une vingtaine de mutuelles sont en cours de constitution avec 28 293 nouveaux adhérents et 48 000 ménages bénéficiaires de la première phase de la bourse de sécurité familiale dans les mutuelles. 

En lançant une réforme pour l’accès de tous à la santé, le Sénégal apparaît comme un précurseur en Afrique de l’Ouest. Un pari pour le bien-être de la population qui reste à concrétiser.

Un système complexe 

Ce dispositif, en dépit d’une stratégie volontariste, concerne la frange organisée de la population alors que la majorité, celle qui évolue dans le secteur informel, demeure déstructurée avec des revenus faibles et souvent aléatoires et continue de rester en marge d’un dispositif qui lui est étranger. 

De l’avis de la ministre de la Santé, « le système de santé est très complexe. Parmi les mesures d’accès aux soins, déployer des médecins dans toutes les régions est une priorité. Car nous avons une des meilleures formations avec l’université Cheikh Anta Diop et le Sénégal est un hub au niveau de la Santé. Tous les grands chefs de service dans la sous-région ont fait leurs études au Sénégal. Nous avons formé des praticiens du Maghreb. Le paradoxe est que lorsque nous avons un problème nous envoyons nos malades par exemple au Maroc chez un élève formé au Sénégal, mais qui dispose des équipements. Pour pallier ce problème et former davantage de Sénégalais, nous avons donc décidé d’augmenter le niveau de la bourse pour la porter à environ 150 000 F.CFA. En mettant des moyens entre les mains de boursiers sénégalais, nous réalisons un investissement pour l’avenir, une action qu’il aurait fallu mener depuis longtemps».

Autre credo de l’accès aux soins et de l’amélioration des équipements, celui des plateaux techniques avec l’installation de scanners, mammographes, échographes. Le Sénégal compte aujourd’hui 20 hôpitaux. Certains en construction depuis 2001 ont été inaugurés en 2015 comme ceux de Fatick et Ziguinchor en Casamance, où l’Hôpital de la paix a bénéficié de ressources publiques. Et dans un pays où seulement 50 % à 55 % de la population vivent à moins de 5 km d’un centre de santé, pour une partie importante des Sénégalais, le coût de transport peut être égal voire supérieur au coût de la prestation de soin. 

L’accueil aux urgences et l’accès aux soins demeurent néanmoins un épineux problème dans les structures de santé. Sensible aux demandes des patients, la ministre de la Santé a décidé d’y remédier. « Dans les structures sanitaires, il faut qu’on sache à qui on a affaire et que chaque agent soit identifiable. Un plan de communication et un fléchage seront mis en place dans chaque structure. Tous les directeurs d’hôpitaux ont eu cette directive. Et pour améliorer la communication, un bureau des usagers sera implanté dans chaque hôpital. » L’accent est mis sur le fond et sur la forme car si le dispositif sanitaire est ambitieux, il souffre encore d’un déficit d’information. En lançant une réforme pour l’accès de tous à la santé, le Sénégal apparaît comme un précurseur en Afrique de l’Ouest. Un pari pour le bien-être de la population qui reste à concrétiser.

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