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Services publics

Sénégal : Rude concurrence pour le contrôle de l’eau

La compétition à laquelle se livrent Veolia, Suez et la SDE, pour la distribution de l’eau potable, a connu un nouveau rebondissement avec l’attribution provisoire du marché à Suez. La SDE, qui détient le juteux contrat depuis vingt ans, ne s’avoue pas vaincue.

Dakar, Seydou Ka

Durant l’été 2018, alors que la capitale du Sénégal était frappée par une sévère pénurie d’eau, se livrait en coulisse une « guerre » franco-française pour obtenir le contrat d’affermage de distribution de l’eau potable dans les centres urbains et périurbains du pays. Dans cette bataille à trois qui tient en haleine les Sénégalais depuis plusieurs mois, la SDE (Sénégalaise des eaux), filiale du groupe Eranove, qui détient le juteux marché depuis 1996, fait face aux deux géants français, Veolia, numéro un mondial des services à l’environnement et Suez, numéro deux mondial du secteur.

Des concurrents de taille dont la SDE disait ne pas avoir peur. « Nous attendons avec sérénité. Sauf cataclysme, le partenariat entre l’État et la SDE se poursuivra encore longtemps », expliquait Abdoul Baal, le directeur général. C’est dire la déception qu’a suscité l’annonce, le 22 octobre, de l’attribution provisoire du marché à Suez, qui réalise déjà la construction de la troisième usine de Keur Momar Sarr, pour une durée de quinze ans. Pourtant, l’offre de la SDE (277 F.CFA HT le m3) était moins-disante que celle de Suez (298,5 F.CFA HT/m3) et de Veolia (365 F. CFA/m3).

Une décision incompréhensible pour certaines organisations de la société civile. « Comment peut-on confier un marché à une entreprise, alors que sur les offres faites, on constate une différence de 50 milliards de F.CFA (76,2 millions d’euros) au terme du contrat de 15 ans entre l’offre financière de la SDE et celle de Suez ? », s’interroge Mamadou Mignane Diouf, coordonnateur du Forum social sénégalais. « Le plus révoltant », selon lui, est que l’État ait préféré Suez « à une société dirigée par des nationaux et détenue à 42 % par des Sénégalais ».

Les règles du jeu vont changer. Le nouveau contrat sera de quinze ans, vingt ans maximum. L’État va monter au capital, détenant 25 % des parts du prochain distributeur. Et reverra à la hausse ses exigences de qualité et de tarifs.

Désormais, les – maigres – espoirs de la SDE résident sur un hypothétique recours gracieux auprès du ministère de l’Hydraulique et, éventuellement, sur un recours contentieux auprès du Comité de règlement des différends de l’Autorité de régulation des marchés publics. Même si le dossier d’appel d’offres prévoit le maintien de tout le personnel par le nouvel arrivant, les syndicats redoutent les implications liées à ce changement. « Si la SDE fait un recours, cela risque fort de nous entraîner dans une période de turbulences », avertit Elimane Diouf, secrétaire général du Syndicat des travailleurs de la SDE. En effet, le temps presse. Le contrat d’affermage arrive à terme fin 2018. Attendu en juillet, le résultat de l’appel d’offres a connu un retard inhabituel pour ce genre de contrat.

La SDE victime des pénuries d’eau à répétition

Initialement prévu pour une durée de dix ans, le contrat d’affermage liant la SDE à l’État devait arriver à terme en 2006. Depuis lors, il a fait l’objet de multiples avenants. Malgré les difficultés notées dans la distribution de l’eau à Dakar ces derniers temps, la société est créditée d’un « bon bilan », avec une progression du taux d’accès au service de l’eau de 80 % à 98 % entre 1996 et 2017. « C’est l’un des rendements les plus importants en Afrique », reconnaît Mansour Faye, le ministre de l’Hydraulique et de l’assainissement.

Sans doute échaudées par les pénuries d’eau qui affectent régulièrement la capitale depuis 2013 et le mécontentement populaire, les autorités ont décidé de revoir l’ensemble des contrats. « L’État ne maîtrisait pas la gouvernance du secteur, le prix de l’eau flambait. Donc il fallait arrêter et tout recommencer à travers un appel d’offres », explique Mansour Faye.

Quelque 610 000 personnes supplémentaires seront connectées au réseau. L’autre projet phare est la construction d’une usine de dessalement de l’eau de mer, d’une capacité de 50 000 m3 par jour (extensible à 100 000 m3/jour) sur le site des Mamelles à Dakar, grâce au financement de la coopération japonaise à hauteur de 137 milliards F.CFA (209 millions d’euros).

Ayant pressenti que le vent était en train de tourner, les responsables de la SDE ont multiplié la pression sur les autorités, s’étonnant de la lenteur du processus d’attribution du marché. Une situation « inhabituelle et incertaine » pour le sous-secteur de l’hydraulique urbaine. Ces sorties en répétition dans la presse ont irrité la tutelle qui rappelle que la SDE est un candidat « au même titre que les autres soumissionnaires ».

Une surenchère verbale révélatrice des suspicions que les responsables de la société nourrissent depuis le début à l’endroit du ministre Mansour Faye de vouloir leur ôter l’eau à la bouche. Pourtant, il nie avoir une quelconque influence sur le processus. « Mon rôle consiste à faire en sorte que le processus se déroule dans les règles de l’art sans influence aucune ni de l’intérieur ni de l’extérieur », se défend-il.

Montée en puissance de l’État dans le capital

Le nouveau fermier (entreprise délégataire) devra faire mieux en matière de qualité et de régularité dans la distribution de l’eau. « Au bout du processus, nous allons théoriquement obtenir une baisse du prix de l’eau, pour le bénéfice des populations. En plus, la gouvernance du secteur connaîtra une avancée significative. Nous n’aurons plus à bouger les prix de l’eau ou à déplorer des difficultés dans la fourniture et la qualité de l’eau », explique Mansour Faye.

Pour cela, les règles du jeu vont complètement changer. Alors que l’actuel contrat avec la SDE a fait l’objet de multiples avenants, le contrat sera désormais de quinze ans avec possibilité de le prolonger de cinq ans. Pas plus. L’État va aussi monter en puissance dans le capital, détenant 25 % des actions de la nouvelle société (contre 5 % dans l’actuel contrat), « parce que les investissements publics ont beaucoup progressé », atteignant un cumul d’environ 700 milliards F.CFA (1,07 milliard d’euros) et bientôt 1 000 milliards F.CFA (1,5 milliard d’euros).

L’entreprise – qui « n’investit pas, elle exploite » – devra se contenter de 45 %, contre 57 % actuellement. Les 30 % restants seront répartis entre le public sénégalais (25 %) et les travailleurs de la société concessionnaire (5 %). Le but ? Permettre à l’État d’avoir un meilleur contrôle sur la distribution de l’eau et de rentabiliser ses énormes investissements. « Le fermier n’aura plus la liberté de faire tout ce qu’il veut, il sera contrôlé par les autres actionnaires », assure Mansour Faye.

ENCADRE

Un déficit important à Dakar

Au moment où la « guerre de l’eau » fait rage, les problèmes structurels restent entiers pour une ville qui comptera plus de 4 millions d’habitants en 2025. En 2017, on a déploré un déficit structurel d’environ 54 000 m3/jour à Dakar, ville où la distribution de l’eau connaît régulièrement des perturbations depuis la panne, en 2013, d’un tuyau à l’usine de Keur Momar Sarr (300 km de la capitale).

Pour combler cet écart, l’État a lancé un programme d’urgence de construction de forages d’une capacité de 60 000 m3/j dont 40 000 m3/j dans la première phase. Pour sécuriser l’alimentation de Dakar en eau potable sur le long terme, le gouvernement a lancé la construction d’une troisième usine à Keur Momar Sarr.

D’un coût de 274 milliards de F.CFA (418 millions d’euros) sur financement de bailleurs comme l’AFD, la BID, la BAD, la BEI et de l’État du Sénégal, ce projet permettra d’injecter 200 000 m3 par jour dans le réseau à l’horizon 2019-2030. Dès 2020, cet impact positif touchera 500 000 personnes et 2 millions en 2025.

Quelque 610 000 personnes supplémentaires seront connectées au réseau. L’autre projet phare est la construction d’une usine de dessalement de l’eau de mer, d’une capacité de 50 000 m3 par jour (extensible à 100 000 m3/jour) sur le site des Mamelles à Dakar, grâce au financement de la coopération japonaise à hauteur de 137 milliards F.CFA (209 millions d’euros). Sa mise en service est prévue en 2021.

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