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Sécurité

Moudjib Djinadou* : «L’extrémisme naît d’un réflexe de survie»

Pour le représentant des Nations unies, Moudjib Djinadou, la mauvaise gouvernance explique la carence en matière sécuritaire. Dès lors, la restauration de l’État, dans un cadre démocratique, est un préalable à une sécurité pérenne.

Entretien avec JO

La question de la de la sécurité semble préoccuper les Nations unies ?

Je travaille pour le Bureau des Nations unies pour l’Afrique de l’Ouest. C’est un bureau politique régional qui s’occupe notamment de prévention de conflits, de consolidation de la paix et qui est dirigé par le représentant spécial du secrétaire général des Nations unies pour l’Afrique de l’Ouest et le Sahel. Je suis le directeur politique de ce bureau. C’est dans ce contexte que nous avons été invités, avec quelques collègues, à assister, à participer et à contribuer à cette conférence sur la défense en Afrique. Et depuis, nous débattons de tout ce qui a trait à l’organisation de la sécurité en Afrique, en passant déjà par les causes de l’insécurité et les éventuels concepts qui peuvent être institués pour y remédier d’une façon ou d’une autre.

 Vous êtes dans une position originale. Vous êtes Africain. Vous travaillez pour une organisation internationale. D’après votre double regard, quel doit être un système de défense africain face aux différentes menaces ?

Il m’est très difficile de le schématiser. Si vous posez la question à dix personnes au coeur de cette problématique, elles vous répondront : « La gouvernance. » En effet, le déficit de bonne gouvernance pose beaucoup de problèmes. L’insécurité transfrontalière sur notre continent est énormément liée au fait qu’en Afrique de l’Ouest et du Sahel aucun pays individuellement ne peut assurer la sécurité de ses frontières et faire face seul aux menaces. Il faut absolument une connexion inter-États. Aujourd’hui, les populations sont beaucoup plus au fait de ce qui se passe en raison de la globalisation et elles voient très bien que leur paupérisation grandissante n’est pas le fait d’une fatalité, qu’elle est largement due aux gestions du politique en matière de bonne gouvernance. Et dans des contextes pareils où l’autorité de l’État existe peu, où les populations se sentent abandonnées, il est humain de se tourner vers ce qui est disponible pour survivre. C’est le réflexe de survie qui contribue largement au fait que l’extrémisme violent, la radicalisation, le terrorisme pèsent sur nos sociétés et nous amènent aux diverses situations actuelles.

Étonnant tout de même que certains en appellent à des groupes de vigilance ethniques et à suppléer les forces de l’État par des sociétés de gardiennage et de sécurité privées…

Je partage votre étonnement ! D’ailleurs, se pose une question de légalité et de gouvernance par rapport à ce phénomène. Il faut donc trouver des moyens pour le contrer. Légalement, constitutionnellement et institution­nellement, le recours au privé n’est pas préférable, mais si cette voie contribue à la survie des populations, pour qu’on ne se réveille pas en pleine nuit, parce que des assaillants ont traversé les frontières pour venir semer le chaos, il faudra bien y songer.

La question pourrait se régler très vite si l’État pouvait se déployer partout au-delà de nos capitales et des villes principales ? Pourtant, les populations rurales sont aussi des nationaux à part entière. La preuve, on les sollicite quand il s’agit de voter ! Le recours au privé que vous évoquez relève de réflexes de survie qui ne règlent peut-être pas le problème au point institutionnel, mais qui permettent de survivre.

Ne craignez-vous pas des dérapages avec la promotion de ces groupes d’autodéfense ethniques, notamment dans l’hypothèse de crispations entre différentes ethnies ?

C’est une crainte et c’est inhérent à la situation. Mais encore une fois, il faut que l’État se déploie ! Il est le seul à avoir la prérogative de la force publique. Il faut donc qu’il l’exerce !

Cela ne vous gêne-t-il pas de voir tout autour de vous des soldats étrangers dans un pays souverain comme le Mali et plus globalement en Afrique ?

Je peux vous répondre de deux façons. Je peux juste être idéologue et vous dire : « Oui, cela me gêne » et puis voilà ! Je peux être réaliste et conscient de ce qui se passe et, dans ce cas, je vous dis que d’abord leur présence n’atteint pas la souveraineté de l’État lorsque c’est lui qui a fait la demande. Forcément, il est obligé d’abandonner un peu de sa souveraineté. S’il le fait, c’est qu’il estime qu’il n’a pas la capacité dans l’immédiat de faire face à la menace. On peut juger regrettable l’intervention extérieure au Mali, si on veut privilégier un sentiment national, africaniste ou panafricaniste ! Cette situation illustre le développement malheureux de nos États avec la fin de la bipolarisation. La démocratisation, depuis 25 ans, est une bonne chose, mais, malheureusement, ce processus n’a pas intégré des éléments comme la sécurité, pourtant fonction régalienne première d’un État. Tous ces détails doivent être intégrés comme un élément de la démocratisation.

*Directeur politique du Bureau des Nations unies pour l’Afrique de l’Ouest et le Sahel

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