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Santé

Algérie : Pénuries persistantes

Le secteur de la production pharmaceutique, en Algérie, est victime d’une réglementation brouillonne qui désavantage les fabricants et favorise l’importation, l’essor de lobbys et de trafics en tout genre. Pourtant, les acteurs continuent d’investir.

Alger, Samia Lokmane-Khelil

Le Syndicat national algérien des pharmaciens d’officine (SNAPO) tire la sonnette d’alarme. Il s’inquiète de la prolifération de médicaments issus du marché noir. Des produits qui ne figurent pas dans la nomenclature officielle sont vendus dans les pharmacies. Ils proviennent d’un vaste trafic, alimenté par de petits importateurs frauduleux qui les font rentrer au pays dans des cabas.

En dépit des difficultés, l’Algérie attire des investissements. De nouvelles unités entrent en production de médicaments ou sont en phase de construction, parfois avec des partenaires étrangers. Il reste au pays à simplifier le lourd processus administratif.

« Cette pratique représente un danger qui menace la santé des Algériens », déplore un des dirigeants du SNAPO, Belarroussi el Houari. Les pénuries persistantes dans le marché du médicament, expliquent, selon lui, l’étendue du trafic.

Le pharmacien révèle que de nombreux propriétaires d’officines n’ont aucun scrupule à présenter à leurs clients les médicaments provenant du marché noir, tout en sachant qu’ils sont peut-être contrefaits. « Ils n’ont même pas peur d’être contrôlés par les services du ministère de la Santé ! ».

Face à la pénurie, des médecins demandent souvent aussi à leurs clients s’ils ont la possibilité de se procurer des médicaments à l’étranger, en sollicitant des proches. Yougourthen Ayad, propriétaire d’un site collaboratif de prise en charge de colis entre la France et l’Algérie, affirme à ce propos que les demandes concernent souvent l’acheminement de produits et d’équipements pharmaceutiques. Le manque de médicaments pénalise surtout les patients atteints de maladies lourdes comme les cancers.

Des restrictions mal adaptées

En début d’année 2018, le professeur Kamel Bouzid, chef du service d’oncologie du centre Pierre et Marie Curie d’Alger, est sorti de ses gonds pour dénoncer des économies budgétaires qui hypothèquent le traitement de plusieurs dizaines de malades. De son côté, la Fédération algérienne des médicaments (FAM), qui inclut outre le SNAPO, une autre association de pharmaciens (l’UNOP) et les distributeurs, a accusé directement les autorités publiques de provoquer des ruptures de stocks récurrentes, à cause des restrictions qu’elles appliquent en amont sur les autorisations d’importation des médicaments finis. L’État avait pris la décision, en 2008 puis en 2012, de limiter les achats de produits pharmaceutiques. Il souhaitait diminuer la facture des importations dans ce secteur et permettre aux fabricants nationaux d’avoir une part de marché plus importante.

Or, à ce jour, la production pharmaceutique locale reste insuffisante. « Il est important de protéger la production nationale. Mais il faut que cette politique soit balisée par des règles claires, en s’assurant notamment de la capacité effective des producteurs à approvisionner de manière fluide et continue le marché », exige la FAM.

Actuellement, le marché algérien du médicament est estimé à plus de 3 milliards d’euros. Les opérateurs nationaux couvrent un peu moins 50 % des besoins. Le reste des médicaments provient de l’étranger. Des statistiques publiées début octobre, par la direction des Douanes, montrent que la facture d’importation a augmenté au cours des huit premiers mois de 2018. Elle s’élève à 1,2 milliard d’euros contre 1 milliard à la même période, en 2017. L’augmentation a aussi touché la facture des importations des antibiotiques qui a connu une hausse de plus de 24 % entre janvier et août 2018, s’établissant à 68 millions d’euros.

De nouveaux investissements

Pour beaucoup, ces résultats révèlent les lacunes des responsables de la Santé publique qui n’ont aucune emprise sur le marché. Jusqu’à 2015, des progrès ont été pourtant accomplis. Cette année-là, le pays avait réduit ses achats de l’étranger de 25 %. En 2017, on prédisait un essor de l’industrie pharmaceutique algérienne, classant le marché local comme le second le plus important du continent africain derrière le marché sud-africain.

On tablait sur le lancement de mégaprojets. Le dernier en date appartient à Sanofi qui vient d’inaugurer sa troisième usine près de la capitale, Alger. Ce site, le plus grand d’Afrique, a nécessité pour son implantation un investissement de 85 millions d’euros. Il produira 100 millions d’unités par an et permettra à Sanofi de consolider sa place de leader du marché pharmaceutique en Algérie avec une part estimée à 13 %.

Il est prévu aussi que le laboratoire pharmaceutique algérien HUP Pharma ouvre une usine de fabrication de produits ophtalmiques, dans l’est du pays, en partenariat avec l’entreprise de santé saoudienne Jamjoom Pharma. L’investissement est estimé à 110 millions d’euros et la capacité de production à 250 millions de flacons de collyres par an. De son côté, le fabricant national Saidal a annoncé son intention d’augmenter sa gamme de produits, en fabriquant des médicaments pour le traitement du cancer. Cette entreprise emblématique de l’industrie pharmaceutique algérienne est leader du marché. Mais comme ses concurrents, elle fait face à des entraves qui freinent le développement de ses activités.

Face à la bureaucratie

En Algérie, les producteurs se plaignent surtout de la bureaucratie et d’une réglementation défectueuse. Abdelouahed Kerrar, patron du groupe privé Biopharm déplore par exemple l’inertie de la nouvelle Agence nationale du médicament, une entité qui a pour mission d’homologuer les produits pharmaceutiques et de déterminer les prix à la production et à l’importation.

« Le résultat en pratique est que là où nous nous attendions à ce que cette agence apporte un progrès et simplifie considérablement la gestion quotidienne de nos entreprises et leurs relations avec les instances sanitaires publiques, nous assistons au contraire à un surcroît de complications administratives qui affecte négativement la réalisation des programmes de production et de développement. Et le triste résultat, en bout de course, est que les délais de traitement de nos dossiers, qui étaient déjà excessifs et que nous espérions réduire, sont finalement allongés », souligne le fabricant. Le laboratoire danois Novo-Nordisck a subi dernièrement ces dysfonctionnements. La caisse algérienne d’assurance maladie a refusé de rembourser un de ses médicaments de traitement du diabète, menaçant la poursuite de ses activités dans le pays. 

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