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Religion

Hichem Djaït, spécialiste de l’islam, historien et essayiste

Et le mouvement Ennahdha dans tout cela ?

En Tunisie, Ennahdha n’est pas djihadiste. Ennahdha s’est constitué en parti politique bénéficiant d’un soutien dans les classes populaires. Même dans les moments difficiles des années de lutte. Ce mouvement fait partie de ce courant exprimant, comme je l’ai déjà dit, une réaction contre l’excès de modernisme et une peur de l’aliénation culturelle. Car en Tunisie, il y a eu de fait un excès de modernisation sous Bourguiba. Contrairement à l’Algérie et au Maroc.

Depuis 2016 Ennahdha se revendique de la démocratie chrétienne. Cette dernière est-elle transposable en terre d’islam?

La démocratie chrétienne est apparue en Italie, un pays qui s’est modernisé après son unification. Et dont la modernisation a toujours eu quelque chose d’anti-religieux. Fatalement. On a vu également des partis démocrates chrétiens en Allemagne et en France, du temps de la IVe République. Qu’est-ce qu’il y a dans la démocratie chrétienne ? Il y a d’abord le mot démocratie. Les démocrates-chrétiens adhèrent au système démocratique et jouent le jeu de la démocratie.

La démocratie chrétienne n’est pas bigote nécessairement. Elle se réclame de valeurs chrétiennes. Dont quelques-unes ont contribué au fonctionnement de la démocratie. Mais il y a une différence entre les valeurs et les formes. La démocratie chrétienne est tout à fait différente de l’intégrisme. L’intégrisme qui existe chez les chrétiens aussi est une réaction contre le monde moderne. Ennahdha peut-il se constituer en partie démocrate islamique ? C’est possible. En tout cas, ce n’est pas impossible. Mais il faudra du temps. Car même si elle se réclame des principes démocratiques, cette formation fait peur aux sécularisés parmi les Tunisiens. Les gens n’ont en effet pas oublié qu’à l’origine Ennahdha voulait non seulement un régime où les apparences islamiques sont préservées mais également l’application de certains éléments de la charia qui ne correspondent plus à la vie actuelle et au mode de vie d’une bonne partie des Tunisiens.

Sans doute, les gens d’Ennahdha ont pris une forme d’ivresse, de griserie, et cru qu’ils allaient pouvoir instaurer un régime islamique durable. Il faudra donc du temps pour que Ennahdha se concilie les éléments modernes, c’est-à-dire la moitié de la population. Qu’elle les convainque de sa bonne foi. Je crois que l’évolution de l’histoire, en tout cas en Tunisie, va dans le sens d’une démocratie islamique préservant certaines valeurs islamiques, c’est un problème de valeurs et non pas de forme. La démocratie ce n’est pas seulement une question d’élections et de majorité, mais de principes fondamentaux. C’est ce qui compte. Même en Occident et ailleurs.

Pourquoi la démocratie a-t-elle tant de mal à s’enraciner dans le monde arabe et musulman ?

La Tunisie, qui a connu des monarchies avant la colonisation, où la notion de démocratie est absolument absente, et des régimes autoritaires après l’indépendance, est pour l’instant le seul pays qui expérimente la démocratie. On verra ce qui va se passer en Syrie. La difficulté de l’enracinement de la démocratie vient de la lourdeur du passé. On n’a pas l’habitude de la démocratie. On a l’habitude du chef.

Se pose, ensuite, un problème d’éducation. Enfin, je crois que la démocratie ne peut marcher qu’avec une certaine élévation du niveau de vie. Que nous n’avons pas encore atteint. La Tunisie est confrontée à de nombreux problèmes : incontestable désordre, patriarcalisme, conviction qu’on réussit surtout par la politique, d’où les querelles politiques – alors qu’un pays réussit avant tout par la technologie, la science et une organisation rationnelle –, dissolution de la bureaucratie qui marchait tant qu’il y avait un pouvoir autoritaire, une mauvaise interprétation de la notion de liberté, et absence de discipline sociale. Malgré tout cela, la Tunisie tient. Mais elle tient mal. Ailleurs, c’est catastrophique. Par exemple en Égypte. Les Égyptiens se sont habitués à l’autocratie moderne. À la dictature. Cela dure depuis cinquante ans ou plus.

Occident et islam entretiennent depuis près de treize siècles une forme de guerre froide, ou de guerre larvée…

L’islam, en tant que religion, culture et civilisation n’intéresse plus du tout l’Occident. Ce qui l’intéresse c’est le danger islamiste. D’ailleurs, il n’y a plus d’orientalistes. La grande peur a supplanté l’intérêt. Même les travaux qui se font traitent des mouvements islamistes et djihadistes. Cela devient un problème sécuritaire. Ce n’est plus un rapport de civilisation à civilisation.

De quoi va traiter votre prochain livre ?

J’ai commencé à écrire une centaine de pages. Ce sont, pour le moment, des idées générales sur la philosophie de l’histoire. La manière dont les Occidentaux ont conçu la modernité. Je n’ai pas l’ambition d’interpréter l’histoire. Je m’intéresse aussi aux migrations dans l’histoire humaine, soit de manière pacifique ou par voie d’invasions. À la naissance des grandes religions. Je voudrais faire connaître autre chose que l’islam. Rappeler comment sont nés le christianisme et le judaïsme. Ce sont des impressions plutôt qu’une étude approfondie. Des choses qui ont déjà été écrites. Je n’ai pas inventé. Mais je ne suis même pas sûr de terminer ce livre. Je ne sais pas si j’en aurai la force. Il y a des fois où j’ai envie d’écrire. D’autres où je fais autre chose !

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