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Religion

Hichem Djaït, spécialiste de l’islam, historien et essayiste

Spécialiste de l’islam des origines, l’historien et essayiste tunisien appartient à une génération d’intellectuels arabes et musulmans ayant essayé de trouver le moyen de concilier modernisation du monde islamique et préservation de son identité.

Propos recueillis par Moncef Mahroug, à Tunis

L’Arab Center for Research & Policy Studies (Doha, Qatar) vous a rendu hommage, en soumettant votre oeuvre au regard critique de dix universitaires dont les interventions ont été regroupées dans un livre paru en janvier 2018, Controverse de l’identité et de l’histoire, lectures tunisiennes dans les recherches du Docteur Hichem Djaït. Vous êtes-vous reconnu dans ce miroir ?

Je remercie ce centre pour l’intérêt qu’il a manifesté pour mes travaux. Ce livre est le premier rassemblant des études de mes travaux faites par des Tunisiens de la jeune génération. Cela est important pour moi, parce que peu de Tunisiens l’ont fait. Cela est peut-être dû au fait que l’intelligentsia n’est pas intellectuelle et qu’on n’a pas l’habitude d’étudier de manière intellectualisée les oeuvres de nos contemporains.Religion

Vous avez écrit neuf livres. Quelle a été, selon vous, votre plus grande contribution à l’étude de l’islam ?

Je n’ai pas seulement écrit des livres. J’ai également donné de nombreuses conférences en Tunisie et dans différentes régions du monde. Je suis à la fois historien et essayiste. Rétrospectivement, je crois que mes études historiques ont constitué l’essentiel de mon apport. Ce sont des contributions scientifiques, selon les normes modernes de l’écriture de l’histoire. Notre contribution, nous autres Arabes, aux sciences de la nature, est minime ou inexistante. Et quand elle existe, c’est à l’étranger qu’elle se produit. Idem dans les sciences sociales. Alors que celles-ci n’ont pas besoin d’investissements, ni de centres de recherches consommateurs d’argent. Mais d’après des témoignages, occidentaux notamment, mon apport surclasse celui des orientalistes. Cette idée a d’ailleurs été bruyamment discutée à un moment donné. Mon oeuvre d’essayiste s’intéresse au monde contemporain, notamment arabe et musulman. J’ai écrit des essais, non pas par mimétisme, mais parce que j’avais envie d’étudier des questions qui me préoccupaient.

Je m’intéressais à l’identité arabo-islamique, aux rapports entre Occident et islam depuis les origines et surtout maintenant, et en particulier aux représentations de l’islam, comme religion, culture et civilisation. À la manière de nous moderniser tout en gardant l’essentiel de notre identité.

J’ai traité de cette équation dans les années 1970-1980. Mais ce problème se pose encore aujourd’hui à tous les pays qui se modernisent. Quelques fois mal et avec difficultés, car la modernisation qui vient d’Occident, touche des sociétés enracinées dans l’histoire et à qui il est difficile d’abandonner leur moi.

Cette question, les Arabes et les musulmans ont été les premiers à se la poser, dès le XIXe siècle. Car étant les plus proches de l’Europe, ils ont été plus profondément sensibles à l’Europe conquérante et créatrice du XIXe siècle.

Ma génération a commencé à écrire après la décolonisation, au moment où, dans les années 1950 ou 1960, s’est accentuée cette offensive de la technologie et des idées occidentales. Elle est différente de celle de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, celle de la Nahdha (Renaissance) et des intellectuels libéraux, dont Taha Hussein, et des dirigeants politiques, comme Attaturk et, plus tard, Bourguiba.

J’en fais partie avec d’autres intellectuels du Maghreb et du Machrek – dont Abdallah Laroui, Mohamed Arkoun, Anouar Abdelmalek, Samir Amin, Hassan Hanafi, etc. Sans compter les idéologues ayant suivi le chemin de Michel Aflak et ceux d’obédience islamistes. Alors que les idéologues islamistes s’y opposaient, nous, nous avons réfléchi à la manière d’introduire la modernité qui n’est pas seulement technologique.

Et cela a posé le problème de la religion. Fatalement. Parce que la religion, très profondément ancrée dans les peuples musulmans, nous attache au passé. Nous nous sommes également interrogés sur la manière de sortir de notre état d’infériorité. Bref, il y avait, au moment où j’ai écrit mes essais, une atmosphère qui incitait l’intellectuel à se poser les problèmes de sa société.

Dans votre premier ouvrage, La personnalité et le devenir arabe et islamique, vous avez exprimé le voeu de provoquer un éveil arabe et islamique, tout en vous demandant si votre appel trouverait l’écho escompté. Quarante-cinq ans plus tard que répondez-vous à cette interrogation que vous aviez formulée ?

Cette interrogation était, en quelque sorte, une prescience, prophétique. Car je n’étais pas sûr que ce travail trouverait un écho immédiat, dans le monde arabe et plus particulièrement en Tunisie. À ce moment-là, je n’étais pas dans le sillage de la majorité des intellectuels arabes qui se sont inscrits dans cette problématique. Dans les années 1960-1970, ceux-ci étaient attirés par le marxisme. C’était la mode. Beaucoup d’entreeux ont pensé que le marxisme pouvait être la solution pour le redressement arabe. Je n’étais pas marxiste. Je n’étais pas non plus pour une marxisation de la société arabe. D’autres étaient particulièrement modernistes et se sont focalisés sur la religion. Je citerai en particulier Mohamed Arkoun, certains essayistes égyptiens, pakistanais et d’autres. Tous ont voulu réinterpréter la religion, selon des canons et des catégories modernes. Je ne me suis pas focalisé sur la théologie islamique et sa critique. J’étais plutôt un esprit synthétique. J’ai présenté ma réinterprétation du religieux, mais sans attaquer ses fondements. J’étais moderniste, mais modéré. Je cherchais une voie d’équilibre. Sans adhérer à aucune des écoles prédominantes à cette époque. En même temps, je m’intéressais aussi à la culture européenne et à ce qu’elle a apporté de valable, et à ses représentations de l’islam en tant que civilisation et religion. Bref, j’écrivais un peu en solo.

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