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In memoriam Presse

BBY, souvenirs d’un grand patron de presse

BBY, souvenirs d’un grand patron de presse
  • PubliéJune 2, 2022

Béchir Ben Yahmed a disparu le 3 mai 2021. Le fondateur de IC Publications, Afif Ben Yedder, installé à Londres, rend hommage à son compatriote, né dans l’île de Djerba et diplômé HEC Paris, comme lui.

 

Béchir Ben Yahmed (« BBY ») fait partie des bâtisseurs qui ont réussi à créer une Tunisie moderne, dès l’indépendance de notre pays. Il a été le plus jeune secrétaire d’État de Bourguiba – dont il était un grand admirateur –, dans le premier gouvernement de la République, chargé de l’information. Ces jeunes diplômés, sans réelle expérience pour diriger le pays – la plupart des anciens du fameux Collège Sadiki – ont investi dans la santé, l’éducation et l’économie dès 1956.

Afif Ben Yedder est le fondateur du Groupe de presse et de communications panafricain, IC Publications, basé à Londres. Il a été directeur exécutif de Jeune Afrique pendant plus de treize ans. D’abord durant les premières années de l’aventure JA ; et de nouveau au début des années 2000.

Ils ont sorti la Tunisie du sous-développement et permis la formation d’une élite capable de prendre les rênes de l’administration et des entreprises. Les jeunes générations qui ont eu le bonheur de fréquenter les écoles et les universités tunisiennes leur doivent beaucoup, même s’ils n’ont en pas tout à fait conscience.

BBY a été un homme d’affaires pendant de courtes années, avant d’entamer une très longue carrière journalistique qui l’a rendu célèbre dans toute l’Afrique et au-delà.

Installé en Italie, puis en France après son départ de Tunisie, il a toujours suivi de très près les affaires tunisiennes. Il a gardé un vif intérêt pour son pays d’origine et il y a maintenu des contacts étroits avec ses dirigeants.

Pourtant, sa véritable passion était la presse panafricaine. Il y a consacré toute sa vie. Ne prenant quasiment jamais de vacances, il travaillait tous les jours de l’année, du matin au soir, passant toutes ses heures à l’écriture et à la lecture. Il marchait beaucoup pour se maintenir en forme et garder l’esprit clair. Ce travailleur infatigable avait une discipline de fer. Avare de compliments, mais jamais de critiques, il exigeait le meilleur de ses collaborateurs. Il avait l’habitude de les bombarder de notes écrites à l’encre verte. Gare à ceux dont il n’était pas content.

Au tout début de sa carrière, il ignorait tout du journalisme et a appris sur le tas. Il s’est entouré dès le départ d’hommes talentueux qui ont fait Jeune Afrique et qui ont rendu ce magazine le plus lu en Afrique francophone. Cette téméraire prouesse n’a été acquise que par la détermination d’un seul homme, un patron à nul autre pareil.

 

Rechercher l’excellence

Béchir Ben Yahmed a eu l’immense mérite de former des centaines de professionnels dont beaucoup sont devenus des stars de la presse et des écrivains célèbres en France. Parmi eux, l’académicien Amine Maalouf et la lauréate du prix Goncourt, Leila Slimani.

Il avait un solide réseau de relations qu’il mettait au profit de son entreprise.  « JA » a été une magnifique pépinière, une école de journalisme sans en avoir le nom. La sévérité de BBY, qui rejetait toute médiocrité, était un moyen efficace d’obtenir l’excellence de ses rédacteurs. Il était un fanatique du travail bien fait et son objectif a été de rivaliser en qualité avec les meilleurs médias du monde. Il aimait se comparer avec les plus grandes publications internationales, qu’il lisait assidument, en français en anglais et en arabe.

Durant de nombreuses années, Jeune Afrique a perdu de l’argent. Le magazine a connu, année après année, de sévères problèmes de trésorerie. Grâce à la constante ténacité de Si Béchir, il a été toujours soutenu par ses lecteurs, ses annonceurs, ses banquiers et les grands journalistes comme Jean Lacouture, Jean Daniel, Jean-François Kahn et Simon Malley.

À l’apogée de sa gloire sous BBY, le groupe JA employait bien plus qu’une centaine de collaborateurs en France, en Afrique (où il avait des bureaux) et dans le monde. Multicolores, ils venaient de partout. Toutes les religions du monde y cohabitaient en parfaite harmonie. Le racisme était honni et banni.

Pour les jeunes journalistes tunisiens qui n’ont pas vécu et connu les années mémorables de l’épopée Jeune Afrique et son combat héroïque pour les libertés, la démocratie, et le développement social et économique, il faudrait rappeler les deux grands articles de BBY qui ont fait la réputation d’indépendance du magazine et qui concernent les pères fondateurs des républiques tunisienne et ivoirienne.

Le premier est « Le pouvoir personnel », rédigé contre la politique de Bourguiba et le second «  Le prix de l’absence », une charge contre celle d’Houphouët-Boigny, le président de la Côte d’Ivoire. Ces deux éditoriaux n’ont rien perdu de leur force aujourd’hui.

Pour ce noble combat et cette mission d’informer, JA a payé le prix fort. Ses bureaux ont été bombardés plusieurs fois durant la guerre d’Algérie. Le magazine a été saisi une multitude de fois pour ses articles critiques et ses prises de position (par des pouvoirs frileux, y inclus en France, en Côte d’Ivoire, en Tunisie et au Maroc) et interdit pendant des années et des années dans plusieurs pays dont la Guinée, l’Algérie et la Libye.

Béchir et Danielle Ben Yahmed, le jour de leur mariage, le 2 avril 1969.

 

BBY avait du caractère et une volonté inébranlable. Il cachait sa timidité par sa raideur et sa froideur. Il pouvait être glacial et exécrable quand il n’était pas content d’un journaliste qui par malheur arrivait en retard à la conférence hebdomadaire, laquelle se tenait très tôt le matin. Rigide, il demandait chaque semaine, à tour de rôle, à un  journaliste de faire la critique du numéro précédent, ce qui pouvait être souvent gênant pour les auteurs. À chaque retour de voyage, chaque collaborateur devait soumettre par écrit un rapport détaillé sur sa mission.

 

Un modèle

Pourtant, en réalité, BBY était un homme très généreux et très jovial. Ma femme Emena et moi l’avions connu à Rome, durant l’été 1962, quand le journal a trouvé refuge en Italie après avoir quitté la Tunisie. Depuis cette date, et jusqu’à notre installation à Londres début 1970, pour fonder Africa Magazine, nous avons eu des relations de travail et d’amitié exceptionnelles. Jusqu’à sa disparition due à la Covid-19, le 3 mai 2021, BBY a gardé un fort attachement à Emena, avec qui il partageait une forte complicité. En ce qui me concerne, il m’a reproché vers la fin de sa vie d’avoir employé sans le consulter deux de ses anciens journalistes qui n’avaient plus ses faveurs.

Il a été mon mentor et je l’ai toujours appelé « Maalam » (« Maître »). Il m’a véritablement formé. On était ensemble tous les jours jusqu’à une heure avancée de la nuit. BBY a eu le grand mérite d’être un grand expert de l’Afrique et du monde contemporain. Avec du recul, on constate que ses analyses étaient tout à fait pertinentes et justes. Ne pas s’être souvent trompé durant une période de soixante ans est un exploit remarquable et inégalé.

BBY a su trouver des collaborateurs qui lui ont été très fidèles toute leur vie car il était un personnage très attachant. À Tunis, le premier d’entre eux est mon grand ami Mohamed Ben Smaïl, célèbre rédacteur en chef du magazine. Je citerai aussi Cherif Toumi, le gardien du temple, qui dirigeait le bureau de Tunis et qui a été un grand frère pour moi. Et bien sûr le merveilleux et formidable photographe et artiste Abdelhamid Kahia. Comme un journal a besoin de l’appui inébranlable de ses amis et de ses collaborateurs, plusieurs noms émergent, les banquiers Abdelaziz Mathari et Serge Guetta, les hommes d’affaires Abdelaziz Sassi et Charles Guetta ainsi que de nombreux investisseurs, le directeur financier Elie Fellous, les responsables de la publicité Taieb Brahim et Bernard Chaouat, le chauffeur que tout le monde appelait Saïd et le gardien Farhat Bouzid, et bien d’autres.

Les journalistes tunisiens qui ont collaboré à JA ont été très nombreux et je ne pourrai pas tous les citer. Me viennent à l’esprit Hamadi Bahri, Souhayr Belhassen, Sophie Bessis, Josette Alya, Ismail Boulahia, Habib Boularès, Zyed Limam, Abdelaziz Dahmani, Sonia Mabrouk, Faouzia Zouari, Guy Sitbon, Frida Dahmani, Taoufik Habaieb, Ridha Kéfi, Abdelaziz Driss, Hatem El-Mekki… Que ceux qui n’ont pas été cités ici me pardonnent !

Je peux témoigner que ces journalistes talentueux ont marqué une page de la riche histoire de la presse de notre pays. Leur contribution à la lutte pour la liberté de la presse en Tunisie est immense. Leur motto était d’exercer leur métier en toute indépendance. Ils n’étaient pas à la recherche de l’argent, car on n’était pas très bien payés à Jeune Afrique. Ils voulaient défendre toutes les libertés, au prix de lourds sacrifices personnels. Ils tenaient à donner à leur métier de journaliste toute sa noblesse et on peut dire sans se tromper qu’ils ont pleinement réussi.

Ces précurseurs sont un exemple à suivre par nos jeunes journalistes tunisiens, confrontés désormais à la concurrence effrénée entre les médias et surtout aux fausses informations. Leur réputation est en jeu. Ils ne peuvent pas se permettre de manquer de rigueur professionnelle et par un travail acharné, doivent viser la perfection.

 

Béchir Ben Yahmed, Maria de Silva, Gaby Guetta, Serge Guetta, Danielle Ben Yahmed, Mohamed Masmoudi et Alya Masmoudi.

@NA

 

 

 

Écrit par
Afif Ben Yedder

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