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Politique

Valoriser la géopolitique du continent

Chercheurs et militaires français projettent les trajectoires démographiques et sécuritaires du continent pour anticiper sa place dans les politiques des puissances mondiales.

Par Nicolas Bouchet

« Nous devons faire comme la Chine, qui entretient une vision parfaitement politique de son économie », enjoint François Martin, président du Club HEC Géostratégies. La perception stratégique du continent, trop souvent cantonnée aux conflits et aux catastrophes, empêcherait le monde occidental d’en valoriser la géopolitique. L’Afrique devrait en fait susciter l’intérêt d’une prospective variée qui intègre commerce, défense, démographie et innovation.

Experts, chercheurs et militaires ont défendu cette vision lors d’un colloque organisé par HEC Alumni et l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN). Intitulé « Le paradoxe africain » cet événement a pour but de rappeler la profondeur stratégique d’un continent que l’on croit négligé, voire ignoré.

Plutôt que de courir après les urgences sécuritaires, comme au Sahel ou en Centrafrique, il s’agit de donner des solutions aux défis de long terme comme la solidité du couple croissance démographique et croissance économique. Mais il faut d’abord rappeler la capacité d’influence du continent, illustrée récemment par les concessions mémorielles faites par la France au Rwanda et par l’Allemagne à la Namibie. 

Le regard de la jeunesse

Vision politique pour le bailleur AFD (Agence française de développement), le continent bénéficie d’une « affirmation multifactorielle par l’action de leaders charismatiques de plus en plus cités et d’une croissance annuelle moyenne de 7% depuis 2018 alors que les médias se focalisent sur les conflits ».

Contre les inquiétudes récurrentes sur la part écrasante des moins de 18 ans dans une démographie toujours en accélération, le directeur général délégué Bertrand Walckenaer invoque une jeunesse « hyperconnectée et informée sur la vie occidentale ». Et surtout, dans les pays francophones, cette jeunesse « perçoit les dirigeants comme des gens très âgés et éloignés de la réalité ».

Politique encore pour le secteur privé, représenté entre autres par le président de BOAD, Serge Ekue. À ses yeux, les axes stratégiques du jour « sont en phase avec les ODD, au cœur de l’Agenda 2030 ». Il rappelle à l’attention des institutions qui interviennent sur le continent que la BAD (Banque africaine de développement) a estimé pour la seule zone UEMOA des besoins financiers annuels compris entre 100 et 150 milliards de dollars pour combler son manque d’infrastructures.

« Puis-je sérieusement continuer à faire promotion des normes sécuritaires alors que l’on vient de voir deux coups d’État récemment dans des pays parmi les plus soutenus ? », s’interroge Niagale Bagayoko, de l’Africa Security Sector Network.

À cette somme s’ajoutent 10 milliards $ annuels pour les besoins en électrification. Et les conséquences de la pandémie de Covid appellent encore la mobilisation de 60 milliards. Les apports des bailleurs internationaux ne suffiront pas et c’est une des raisons pour lesquelles le portrait du pouvoir en Afrique sera celui des philanthropes et grands dirigeants d’entreprise.

Un nouvel équilibre État – privé

« Le vrai pouvoir va être urbain, régional, privé, celui de dirigeants qui veulent être la nouvelle frontière du libéralisme », prévoit l’historien Jean-Pierre Bat. Celui-ci confère aux leaders africains en pleine ascension une « capacité forte à mobiliser des identités depuis la fin des années 1990 » mais aussi à incarner le « fantasme singapourien » de la transformation rapide de pays pauvres en pays émergents. Ils ont certes à leur avantage « l’échec de la solution originelle du développement africain », programmée de l’extérieur, retardée par l’État.

L’ancien ambassadeur Nicolas Normand participe à cette projection en traçant les lignes de trois scénarios horizon 2050. Du pire où des sous-régions entières échappent aux États et où les populations se tournent vers des groupes armés qui leur fournissent les services qu’elles attendent.

Au meilleur, où des États enfin stratèges, sur le modèle du Rwanda, procèdent à un ajustement culturel pour faire émerger l’esprit civique, sans oublier d’attirer des investissements venus de l’étranger. Un deuxième scénario médian demande le choix politique de rejeter le fondamentalisme religieux et d’instaurer « une gouvernance par l’intégrité et l’inclusivité ».

Le chercheur Souleymane Bachir Diagne, de l’université de Columbia, enfonce le clou. « On doit voir que la réserve de croissance est importante et que la ruée vers le continent est bien réelle. Il n’y a plus de chasse gardée en Afrique : Chine, Russie… mais aussi un nouveau panafricanisme. Les 16% de commerce intrarégional augmentent de 12% par an. » Mais pour quelles conditions de réalisation ?

Des infrastructures insuffisantes

Des critiques sévères s’adressent à un discours angélique sur le potentiel du numérique en Afrique. Ancien dirigeant d’Elf Aquitaine, Loik Le Floch Prigent cite des durées de délestage dans la capitale du Tchad pouvant atteindre 14 heures. Un exemple éclatant selon lui des bailleurs « qui ne se préoccupent pas du développement industriel ». Cette négligence est aussi à mettre au compte de l’irréalisme des ambitions de transformation locale des matières premières. « Au Togo, on célèbre le Président parce que le phosphate est exporté brut », et donc sans valeur ajoutée au bénéfice du pays.

Sur le plan de l’énergie, le spécialiste Samuel Furfari estime que les capacités installées en Afrique permettent en moyenne la consommation de 530 kWh par an et par personne, contre 6 100 kWh en Europe. Volontiers provocateur, il énonce une corrélation positive entre niveaux d’IDH, de consommation énergétique et d’émissions de CO2.

Or la consommation électrique croît seulement de 3 points de plus que la croissance démographique du continent. Samuel Furfari conseille donc de dépasser la mode des microdispositifs d’électrification pour aller vers la construction d’infrastructures complètes. Un principe de réalité qui vaut pour l’infrastructure comme pour le régalien.

Avec l’IHEDN pour partenaire, la défense a sa place, intégrée et nuancée, dans la discussion prospective. Elle suscite des doutes sérieux, comme en témoigne le dirigeant de feue l’opération Barkhane. Le général de division Pascal Facon, faisant le lien entre sécurité et développement économique, cite le rapport Gaymard Relancer La présence économique française en Afrique, publié en 2019. Celui-ci affirmait que « l’Afrique n’est pas le continent des coups, mais celui de la capacité à résister aux coups ». Il faudrait donc partir pour mieux rester. Certes, mais comment rebondir après l’annonce de la fin de Barkhane comme de la coopération bilatérale avec le Mali ?

Pascal Facon annonce pour cela quelques priorités dont une participation française majoritaire à la force européenne Takuba et une formation des cadres des armées du Sahel recentrée sur l’échelon des sous-officiers, autour d’« écoles nationales à vocation régionale ». Celles-ci formeraient à l’aérien, au matériel, au Génie, c’est-à-dire à des métiers « indispensables pour tenir les jeunes à l’écart de groupes armés ».

En écho à ce besoin de revirement, la Présidente de l’Africa Security Sector Network (ASSN), Niagale Bagayoko, reconnaît l’échec des normes sécuritaires appliquées jusqu’à présent. « Puis-je sérieusement continuer à en faire la promotion alors que l’on vient de voir deux coups d’État récemment dans des pays parmi les plus soutenus ? » Le changement stratégique passera la reconnaissance du terrorisme comme mode opératoire à des fins politiques, voire d’enrichissement.

Les acteurs internationaux devront exercer une pression sur les auteurs de violence et leurs soutiens. Sinon, les terroristes, simplement « parce qu’ils ont osé prendre le pouvoir”, continueront de s’autonomiser. Partir ou pas ? « La question est de mettre nos partenaires face à leurs choix et à leurs responsabilités. On ne peut pas faire l’économie de la sincérité dans les choix à faire dans ces relations avec les pays du Sahel. »

NB

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