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Politique

Une opposition, pour quoi faire ?

Face à la crise préélectorale que connaît le Bénin, les proches du Président veulent aller aux élections sans opposition. Ministres, députés et leaders politiques, ils constituent, autour de Patrice Talon, la nouvelle galaxie dont l’unique objectif est une écrasante victoire pour les prochaines législatives. 

Cotonou, Savi-Max Carmel 

C’est acté. Les prochaines législatives excluent toute l’opposition : le Parti républicain et le Bloc progressiste, tous proches de Patrice Talon, seront les seules formations politiques à y prendre part.

Le président Patrice Talon

Deux grands partis, l’Union sociale libérale (USL) de Sébastien Ajavon, et Forces cauris pour un Bénin émergent (FCBE) de l’ancien président Yayi Boni, ainsi que les autres partis de l’opposition, ne rempliraient pas les conditions, selon la commission électorale. « Montage grotesque de Talon pour écarter tous ses adversaires », dénonce Nicéphore Soglo ; l’ancien président de la République (1991-1996), qui a longuement discuté avec le chef de l’État, dénonce « une dérive dictatoriale ».

Un avis partagé par l’ensemble de l’opposition, rejoint par le Clergé béninois. Mais après de multiples tentatives de rattrapages qui ont échoué au parlement, les principaux proches du chef de l’État le poussent à franchir le rubicond d’un scrutin « unilatéral ». Qui sont ces nouveaux personnages de la galaxie Talon ? 

Le président béninois est arrivé au pouvoir avec divers ténors de sa campagne, dont notamment Joseph Djogbénou qui, après avoir été garde des Sceaux, est placé à la tête de la Cour constitutionnelle. Depuis la rupture consommée entre le Parti du renouveau démocratique (PRD) et la majorité, le chef de l’État a fait émerger dans le fief de la formati

on politique du président de l’assemblée nationale de nouveau barons. C’est le cas des ministres Dona Jean Claude Houssou (Énergie), Mathys Adidjatou (Fonction publique), qui ont pour mission délicate de fragiliser le PRD d’Adrien Houngbédji dans son traditionnel fief de l’Ouémé. À ces noms, s’ajoutent d’autres leaders locaux comme Mathurin de Chacus.

Le président de la Fédération béninoise de football doit compter avec un autre cacique, Gaston Zossou. Ancien ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement sous le défunt président Mathieu Kérékou, Gaston Zossou est directeur général de la Loterie nationale.

Originaire de Porto-Novo, il fait depuis peu partie des visiteurs de soir du Président. Idem pour Robert Gbian. Général de l’armée à la retraite, ce prince du septentrion doit faire face, dans son fief, à la popularité écrasante de Yayi Boni qui devrait mener la liste du FCBE. Finalement, ce principal parti de l’opposition a été écarté, pour raison de « non-conformité » des prochaines législatives. 

Léandre Wilfried Houngbédji fait le tour des médias, aussi bien à Paris que dans des pays voisins comme le Togo ; le directeur de la communication de la présidence doit convaincre de « ce que le Bénin reste une démocratie ». Mission difficile depuis que la Cedeao (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest) et les Nations unies ont exprimé leurs inquiétudes. 

Les inconditionnels du Président 

Fin mars. La crise est à son paroxysme. Patrice Talon décide, tout en laissant une lueur d’espoir à une issue inclusive, d’aller seul aux législatives. Tard dans la nuit et à son domicile privé de Cotonou, non loin du Camp Ganhi, il reçoit Amoussou Bruno et Jean-Michel Abimbola. Ces deux hommes sont devenus les inconditionnels du Président. Le premier, chevronné politique a été président de l’Assemblée nationale et pendant une décennie, ministre d’État. Ancien proche de Yayi Boni, le second incarne la branche dure du talonisme. 

Joseph Djogbénou annoncera les résultats définitifs de toutes les élections d’ici à 2023, date de fin de son mandat. 

Si Olivier Boko n’a aucune fonction officielle, cet ancien disciple d’exil du Président est l’homme le plus influent dans l’entourage présidentiel au point d’hériter du titre ironique de « vice-président ». Peu politique, il est tout de même associé à toutes les décisions et ne manque aucune occasion d’ajouter un « cran de radicalité » aux décisions du chef de l’État.

Wadagni Romuald, le jeune ministre des Finances, ainsi que Abdoulaye Bio Tchané, l’unique ministre d’État, sont devenus, au fil de la situation sans cesse complexe, les hommes incontournables. Au point où il leur arrive de voir plusieurs fois dans la même journée le locataire du palais de la Marina.

Comme dans toutes les situations compliquées, ce que les Béninois appellent « le cabinet parallèle » se resserre autour du Président. Et Patrice Talon écoute beaucoup Claudine, son épouse. Au cours de la première année d’exercice, il l’a tenue à l’écart avant de l’arracher progressivement à la Fondation Claudine Talon pour la placer davantage en posture de «conseillère». Mère de Lionel et Karen, les deux enfants du Président, elle a insisté pour que l’opposition participe aux législatives avant de se rétracter face à l’inflexibilité des plus durs, comme Abimbola ou encore le député Rachidi Gbadamassi. 

Échec de médiations 

Le diplomate ghanéen Mohamed Ibn Chambas a été spécialement envoyé à Cotonou par le secrétaire général des Nations unies, sans succès. Antonio Guterres se dit encore « prêt à aider à une sortie de crise » dans un échange avec le président de la République.

Une mission de la Cedeao est aussi passée, en mars, sans obtenir de grandes avancées selon les membres de l’opposition qu’elle a rencontrés. Très diplomatique et subtil, l’archevêque émérite de Cotonou a multiplié des échanges téléphoniques et rencontres avec Patrice Talon.

Mgr Antoine Ganyè a demandé à la fois une amnistie pour les opposants en exil ainsi que l’application de l’article 62 de la Constitution qui donne pouvoir au chef de l’État de suspendre l’application d’une loi.

Cette hypothèse aurait pu permettre de mettre en quarantaine le nouveau Code électoral, source des frustrations, et d’appliquer les textes précédents. Prévoyant un quitus fiscal et une attestation de conformité pour tout parti politique désireux de prendre part aux scrutins, ces deux pièces ont été les principales raisons de l’élimination de l’opposition. Toutes les tentatives du parlement pour trouver une issue ont été « bloquées par des députés de la majorité », selon Adrien Houngbédji. 

Si les seuls deux blocs qui soutiennent Patrice Talon prennent part aux législatives, comme l’indiquent les bulletins de vote déjà imprimés, ce serait une première dans le pays. Et avec la répression des manifestations de l’opposition par les forces de l’ordre, un inquiétant précédent se serait ainsi invité dans l’histoire de la démocratie béninoise, présentée en modèle de l’Afrique.

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