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Politique

Une nouvelle méthode, des hommes nouveaux

Après des législatives controversées, des pressions internationales, le président Patrice Talon peaufine une stratégie de reconquête et ouvre les portes à des consultations. Pour l’aider, de nouveaux hommes de confiance et surtout, une nouvelle méthode. 

Cotonou, Max-Savi Carmel 

5 juillet. Le Bénin vient de se qualifier pour les quarts de finale de la Coupe d’Afrique des nations (CAN 2019). Le président Patrice Talon est aux anges ; sa cote bénéficie de la liesse suscitée par les exploits des Écureuils qui n’avaient, lors de leurs trois précédentes participations à la phase finale de cette compétition, jamais franchi le cap de la première partie. Il appelle Oswald Homeky, son ministre des Sports, avec qui il discute pendant une demi-heure, puis parle de vive voix aux joueurs et à l’encadrement.

Benjamin du gouvernement, ce communicateur originaire du sud-ouest du Bénin, a trouvé grâce auprès de Patrice Talon depuis les derniers mois de son exil où il lui rendait régulièrement visite, dans le 16e arrondissement de Paris.

Tout comme lui, ils étaient nombreux dans le premier cercle, dès l’élection de l’homme d’affaires à la tête du Bénin. Pourtant, depuis les législatives controversées, tout a changé. Si quelques rares anciens comme Olivier Boko ou Joseph Djogbénou, président de la Cour constitutionnelle, ont résisté au vent des nouvelles recrues de la « talonmania », d’autres, notamment au sein du nouveau Parlement, ont pris du poids.

Car s’il a fait émerger quelques hommes dans le saint des saints du pouvoir, Patrice Talon a aussi, depuis, assoupli ses méthodes de gouvernance, sous les conseils de Muhammadu Buhari, président du Nigeria. 

À la suite des législatives d’avril 2019, auxquelles seuls deux partis politiques proches du chef de l’État ont été autorisés à participer, la pression s’est accentuée sur Patrice Talon.

D’abord de la Cedeao, que préside le président nigérian, et qui déplore des « scrutins exclusifs et non consensuels ». Puis, la pression est montée d’un cran lorsqu’en marge des violences post-électorales de début mai, l’ancien président et leader de l’opposition, Boni Yayi, est placée en résidence surveillée. 

Inquiétudes pour la démocratie 

Une situation qui a engendré des tensions et manifestations dans tout le pays au point que les présidents des pays voisins, d’habitude peu enclins à l’ingérence, sont intervenus discrètement. Notamment Mahamadou Issoufou (Niger) et Roch Kaboré (Burkina Faso) ou encore Macky Sall (Sénégal) et Allassane Ouattara (Côte d’Ivoire) qui connaissent tous très bien l’ancien président béninois. 

L’Église catholique est aussi sortie de sa réserve, proposant sa médiation dans un communiqué public alors que Mgr Brian Udaigwe, ambassadeur du Vatican à Cotonou, a multiplié des échanges avec le chef de l’État pour l’appeler à « faire des concessions pour la paix ».

Dans la foulée de l’installation, fin mai, du nouveau Parlement, le centre du Bénin a été embrasé par une révolte de groupes ethniques proches de Boni Yayi. Il aura fallu, à cette occasion, l’intervention des rois de Savè et de Tchaourou, village natal de l’ancien président, pour que ce dernier soit évacué à Paris où après des soins intensifs, il poursuit sa convalescence. 

S’il a un temps envisagé d’adouber un dauphin pour lui succéder, Patrice Talon ne s’imagine plus autrement que candidat en 2021. Il devrait, d’ici le début de 2020, procéder à un remaniement afin de mettre en orbite une équipe de reconquête pour l’élection présidentielle.

De leur côté Olusegun Obasandjo et John Kuffor ont écrit au président béninois pour l’appeler à des « gestes forts » à l’endroit de l’opposition, les anciens chefs d’État du Nigeria et du Ghana s’inquiétant pour « la démocratie à la dérive ».

Depuis, Patrice Talon a calmé le jeu et multiplie des rencontres pour le retour à la normale. Le président de la République a même promis de « demander pardon, au nom de tous » à son peuple, au moment venu. Pendant cette crise, des ministres et députés ont été au coeur des grandes décisions dans la discrétion qui a toujours caractérisé les actions du président Talon. 

Si Joseph Djogbénou, président de la Cour constitutionnelle et Olivier Boko, homme d’affaires proche de Talon, ont été de toutes les décisions, comme c’est le cas depuis le début du mandat en 2016, le Président a dû faire appel à de nouvelles personnes pendant la crise.

En l’occurrence, dans les préfectures les plus hostiles notamment Ouemé (Sud), Plateau (Sud-Est), Borgou (Nord) et Collines (Centre), Louis Vlavonou, depuis imposé à la tête du Parlement et de Jean-Michel Abimbola, tous deux natifs du Plateau.

Dans l’Ouémé, l’ancien pilier du géant Parti du renouveau démocratique (PRD), Augustin Ahouanvoebla, a rejoint dans la foulée la majorité présidentielle, abandonnant le parti d’Adrien Houngbédji au sein duquel il aura milité pendant plus d’un quart de siècle. Patrice Talon peut aussi compter sur Adidjatou Mathys, l’inamovible ministre de la Fonction publique. 

Des hommes sûrs dans les régions 

Si l’hostilité engendrée par le traitement infligé à Boni Yayi a suscité la colère au sein des populations du Borgou, son département d’origine où l’ancien président reste très populaire, Talon recourt aux services d’Adam Bagoudou pour tenir les chefs traditionnels de la zone.

Et à ceux de Rachidi Gnadamassi. Affectueusement désigné en privé par Talon comme « le lion du Borgou », l’ancien maire de Parakou, deuxième ville du Bénin, tient la jeunesse grâce aux inestimables moyens financiers que lui accorde le chef de l’État. 

Quant à André Okounlola, il est l’irremplaçable pion présidentiel dans les Collines. La traque dont Komi Koutché, ancien ministre des Finances, fait objet de la part de la justice qui lui reproche des détournements de fonds publics, a réveillé les vieux démons dans ce département où la paix a toujours été fragile.

Au-delà de ces caciques régionaux, Amoussou Bruno, l’ancien ministre d’État reste écouté par le président Talon. Il en va de même pour le jeune ministre des Sports, Oswald Homeky qui, tout comme le patron de l’Union progressiste, est originaire du Mono (Sud-Ouest). 

Malgré ces hommes sûrs, la stratégie présidentielle se heurte à une forte impopularité dans la capitale économique, Cotonou ainsi que dans le Plateau d’Abomey d’où est originaire la mère du chef de l’État. Idem dans le Nord où l’influence de Boni Yayi reste forte. Ce qui pousse Patrice Talon à changer de stratégie en vue des municipales de 2020 et surtout, de la prochaine présidentielle. 

Talon candidat en 2021 

Patrice Talon avait fait campagne en 2016 sur la promesse d’un mandat unique. Après l’échec de sa première tentative de modification de la Constitution, il n’écarte plus l’idée de briguer un second mandat et tout porte à croire qu’il s’y prépare ardemment.

La première étape, ce sont les municipales qui auront lieu à la fin du premier trimestre 2020. Elles permettront au Président, dont la popularité a été mise à l’épreuve par les incidents qui ont émaillé les dernières législatives, à reprendre le contrôle des communes et collectivités pour compter sur elle lors du grand rendez-vous de 2021.

S’il a envisagé, à un moment, de recourir à un dauphin afin de tenir sa parole de mandat unique, depuis l’échec du dialogue avec l’opposition à la veille des législatives, Patrice Talon ne s’imagine plus autrement que candidat en 2021.

Il devrait d’ailleurs, d’ici le début de 2020, procéder à un remaniement afin de mettre en orbite une équipe de reconquête pour l’année suivante. Plusieurs de ses lieutenants du nord et du centre du pays feront leur entrée dans le gouvernement et le président, qui a déjà décidé de « parler de plus en plus » à son peuple consacrera plusieurs semaines à une grande tournée nationale à la rencontre des Béninois. 

Reste à savoir si tout cela suffira à calmer un peuple très attaché à la démocratie, et dont le pays aura été un modèle ces dernières années. Quoi qu’il en soit, Patrice Talon se définit comme « un compétiteur né » qui n’a pas peur des défis.

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