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Politique

Tunisie : Retour sur une page qui s’est tournée

La mort en fonction du président tunisien, Béji Caïd Essebsi, met en relief les limites de la jeune démocratie. Même si l’intérim a été réussi, la passation de pouvoir, comme le quinquennat dans son entier, laisse un goût d’inachevé qui aiguise les appétits des prétendants. Analyse retour sur un évènement tragique.

Tunis, Mathieu Galtier 

Béji Caïd Essebsi, dit « BCE » est mort le 25 juillet, le jour de la commémoration de l’instauration de la République tunisienne. Tout un symbole pour le politicien de 92 ans qui aura été acteur de l’histoire de son pays depuis le combat pour l’indépendance.

Le consensus tant loué n’aura réellement tenu qu’un peu plus d’un an jusqu’à la rentrée parlementaire 2016 où Ennahdha impose sa patte à l’assemblée et les débuts timides de Youssef Chahed au gouvernement. À partir de là, la politique s’est résumée à un combat entre les deux formations. 

Le décès pendant ses fonctions du plus vieux chef d’État démocratiquement élu est une épreuve de plus pour l’une des plus jeunes démocraties du monde. La Constitution de 2014 est pourtant claire : la Cour constitutionnelle « constate » la vacance définitive du pouvoir et intronise le président de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) comme chef d’État par intérim.

Ce dernier a 90 jours maximum pour organiser le prochain scrutin présidentiel. Sauf que la Tunisie n’a toujours pas de Conseil constitutionnel. En cinq ans et huit tentatives de vote, l’ARP n’a jamais réussi à obtenir la majorité qualifiée pour élire les trois juges suprêmes qu’elle envoie (sur douze). Dans les faits, le régime tunisien ne devrait pas être ébranlé.

Au lieu de se dérouler en novembre, les élections présidentielles sont prévues pour le 15 septembre. Personne ne contestera la légitimité de Mohamed Ennaceur, le président de l’ARP, qui a succédé le 25 juillet à BCE.

Le premier à réagir à cette disparition a été son plus fidèle ennemi politique, Rached Ghannouchi, 78 ans. Le président d’Ennahdha, parti islamiste autoproclamé maintenant « démocrate-musulman », a loué en Essebsi « un vrai patriote et un pilier de la transition démocratique en Tunisie ». Durant le quinquennat, le pas de deux entre ces monstres sacrés a lancé la Tunisie démocratique dans une danse acrobatique souvent proche de la chute. 

Une méthode de consensus clivante 

Béji Caïd Essebsi est élu confortablement président de la République en 2014, alors que son parti, Nidaâ Tounes, créé deux ans seulement auparavant, venait de remporter le scrutin législatif.

Deux élections gagnées avec un mot d’ordre : faire barrage à l’islamisme politique prôné par Ennahdha. Divers courants, de la gauche traditionnelle pan-arabe aux anciens alliés de Ben Ali, en passant par des militants révolutionnaires, rejoignent Nidaâ Tounes et le « sage » de 88 ans. Dès février 2015, c’est la douche froide.

Après le premier échec du Premier ministre Habib Essid de constituer son équipe, Béji Caïd Essebsi propose à Ennahdha de former un gouvernement de coalition. Une main tendue acceptée par Rached Ghannouchi, fondateur de la formation des Frères musulmans.

À l’époque, l’alliance est applaudie, car elle renforce l’idée, en Occident, d’un « modèle tunisien unique ». En Égypte, les militants de la Confrérie sont pourchassés par Abdelfattah al-Sissi, à la tête de l’État depuis mai 2014. En Libye, les Frères musulmans dirigent la coalition Fajr Libya, maître de Tripoli depuis l’été de la même année. Mais, rapidement, en Tunisie, l’« entente cordiale » entre les ennemis d’hier est à l’origine de trois maux qui minent encore le pays : la cassure entre la population et les élites, l’absence de réformes emblématiques et l’implosion du parti présidentiel. 

Pourtant, les Tunisiens gardent de l’appétit pour la démocratie : 1,5 million de citoyens supplémentaires se sont inscrits sur les listes électorales. Selon un sondage réalisé par le Think-Tank de politique publique Joussour, 61 % des personnes interrogées voteront pour de « nouvelles personnalités ». Plus que l’absentéisme, c’est le « dégagisme » qui est la rengaine entêtante à la mode dans les cafés tunisiens. 

Des réformes avortées 

Un air du temps qui s’explique aisément, selon Lamine Benghazi, qui suit les travaux parlementaires pour l’ONG Al-Bawsala : « Il y a eu un grand espoir en 2014. Nous pensions que la mise en place de la Constitution serait l’étape la plus difficile, nous étions naïfs. La majorité a failli montrant que rien n’était gagné ».

Pour l’observateur, la faute originelle se nomme « Commission de consensus ». Afin d’éviter toute cacophonie, Ennahdha et Nidaâ Tounes créent cette commission chargée de lisser tous les projets de lois avant leur discussion en plénière. Ses réunions se déroulent dans l’opacité, hors de tout cadre institutionnel.

Surtout, cette recherche constante du plus petit dénominateur commun débouche, soit sur des lois tièdes sans véritable impact, soit sur la disparition pure et simple des réformes. La disparition du projet de loi sur l’égalité homme-femme devant l’héritage, pourtant suscitée par le président Essebsi lui-même, en août 2018, en est la parfaite illustration. 

ENACDRE

Qui pour gouverner la Tunisie ? 
Un magnat de la presse soupçonné de corruption, un professeur de droit constitutionnel qui veut supprimer les élections législatives et une nostalgique affichée des années Ben Ali.

Voici les pedigrees de Nabil Karoui (ci-contre en haut), Kaïs Saïd (ci-contre au milieu) et Abir Moussi (ci-contre en bas), les trois favoris de la présidentielle, selon un sondage de Sigma conseil paru en juin.

Affolés et dans une unité rarement vue ces derniers mois, les partis majoritaires votent le 18 juin des amendements à la loi électorale pour empêcher des dirigeants d’association (Nabil Karoui) et toute personne remettant en cause la révolution (Abir Moussi) de se présenter à l’investiture suprême.

Des retouches dont la constitutionnalité est remise en question. Quoi qu’il en soit, Coeur de Tunisie de Nabil Karoui et le Parti destourien libre de Moussi seront bien présents lors du scrutin législatif d’octobre et ont des chances de supplanter Ennahdha et Nidaâ Tounes.

Le parti présidentiel pourrait même, selon des projections qui circulent sous le manteau, difficilement atteindre les 3 %, seuil obligatoire pour obtenir des députés. Cet automne, la Tunisie pourrait donc offrir au monde un visage radicalement transformé.

Si l’accord entre Béji Caïd Essebsi et Rached Ghannouchi a été scellé bien en amont de son annonce publique, il a froissé de nombreux cadres de Nidaâ Tounes, notamment parmi l’aile gauche, plus encline à composer avec le Front populaire (gauche radicale) pour constituer une majorité. Cette couleuvre à avaler, ajoutée à l’arrogance au sein du parti de Hafedh Caïd Essebsi, « fils de » et se comportant comme l’héritier naturel, a provoqué la première scission du parti présidentiel.

Dès mars 2016, Mohsen Marzouk, jusqu’ici ministre-conseiller de BCE, crée son propre parti politique, Machrouu Tounes, emportant dans ses bagages une quinzaine de députés de Nidaâ Tounes. Ennahdha devient alors la première force parlementaire.

Une cohabitation de fait s’instaure entre le Bardo, siège de l’ARP, et Carthage, où réside le président de la République. Entre les deux, le chef du gouvernement doit choisir : ce sera le Bardo. Youssef Chahed, porté par des sondages flatteurs et assuré de conserver grâce à l’appui d’Ennahdha la majorité au Parlement, donne le feu vert à ses proches pour qu’ils fondent un parti politique, Tahya Tounes, qui voit le jour en janvier 2019. Résultat, entre 2014 et 2019, Nidaâ Tounes passe de 86 à 37 députés, de premier à troisième parti au sein de l’Hémicycle. 

Quelques avancées, à confirmer 

Sur ce quinquennat, le consensus tant loué n’aura réellement tenu qu’un peu plus d’un an jusqu’à la rentrée parlementaire 2016 où Ennahdha impose sa patte à l’assemblée et les débuts timides de Youssef Chahed au gouvernement.

À partir de là, la politique s’est résumée à un combat entre les formations des patriarches Ghannouchi et Essebsi, puis de Youssef Chahed, à mesure qu’il gagnait en assurance grâce à une politique anti-corruption qui a surtout touché des proches de Nidaâ Tounes, comme le sulfureux homme d’affaires Chafik Jarraya. 

Ces cinq dernières années ont charrié leurs lots de coups politiques tordus, mais finalement très peu d’avancées concrètes. Mis à part déclarer l’état d’urgence, enclenché en 2015 après la vague d’attentats et sans cesse prorogé depuis, les autorités n’ont pas su faire preuve de constance.

Parmi les points positifs, Lamine Benghazi (Al-Bawsala) cite les lois contre les violences faites aux femmes, le texte pour la protection des lanceurs d’alerte, ou encore la déclaration obligatoire du patrimoine des personnalités. Sachant que pour le moment, ces textes « restent de l’encre sur du papier », car la volonté politique pour leur mise en oeuvre ne suit pas.

Dans les milieux économiques, on se réjouit de la « Startup Act », l’un des textes les plus innovants au monde concernant l’aide aux jeunes pousses, mais les mécanismes n’ont commencé que cette année. « On nous promet chaque année des réformes libérales, mais à chaque loi de Finance, on continue de creuser les déficits. Que ce soit au Parlement, à la présidence ou au gouvernement, le courage manque », conclut, amer, un grand dirigeant. 

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