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Politique

Tunisie : Recours massif au fichage

Pour mener à bien sa lutte contre le terrorisme, le ministère de l’Intérieur a recours au fichage des Tunisiens. Sans définition juridique claire, cette pratique permet aux policiers de restreindre la liberté de mouvement des victimes.

Tunis, Mathieu Galtier

Dans son dos, la stèle de la place des droits de l’homme où figure l’inscription « Les hommes naissent libres et égaux en droits » ; à sa droite, la statue représentant Habib Bourguiba sur son cheval, saluant la foule lors de son retour triomphal au pays le 1er juin 1955. Assis à la terrasse du café Marrakech au centre de Sousse, Ismaël sourit amèrement quand on lui fait remarquer ces deux monuments.

À 49 ans, le père de famille ne se sent plus ni libre, ni chez lui. « Ma priorité, c’est de partir, la Tunisie, c’est fini pour moi », constate-t-il en finis­sant son cappuccino. En août 2013, alors que la situation sécuritaire est des plus critiques – les hommes politiques Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi ont été assassinés en février et en juil­let – Ismaël est arrêté en pleine rue à Tozeur, où il enseigne l’éducation reli­gieuse dans un lycée. Trois jours plus tard, il se retrouve devant un juge, sans avocat. Ismaël passera 2 ans et 7 mois en prison pour avoir influencé des jeunes à partir pour le djihad. Il est finalement relâché après un procès en appel qui l’innocente entièrement : « J’ai toujours été contre le terrorisme, avant les attentats, avant la révolution. Le premier juge n’a écouté que les poli­ciers, c’est à peine si j’ai été interrogé. »

Interdiction de sortir du gouvernorat

Outre les années gâchées et les cau­chemars récurrents, Ismaël subit aussi un fichage S17. Malgré son innocence, le pro­fesseur est depuis sa sortie de prison sou­mis à un contrôle strict. Il n’a pas le droit de sortir du gouvernorat de Sousse, où il réside désormais, sans l’aval de la police et il doit prévenir combien de temps il s’absente, où il va dormir et qui il va ren­contrer. Impossible pour lui de récupérer son passeport. Les policiers peuvent le contrôler à domicile à tout moment. S’il est contrôlé sur la voie publique, même à l’intérieur du gouvernorat, il est systéma­tiquement emmené au poste de police « où je passe au moins trois heures à expliquer où je vais, pourquoi, etc. », explique, exaspéré Ismaël. L’homme, qui a perdu son travail au sein de l’Éducation nationale, en est réduit à demander la charité à ses proches pour subvenir aux besoins de sa famille.

« Ce fichage dépend entièrement du ministère de l’Intérieur. Il n’existe pas de texte clair qui régisse ce procédé, l’opacité est totale. Le ministère a une marge d’ac­tion beaucoup trop importante », dénonce Jamel M’Sallem, le président de la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH) à Sousse. Les policiers ne four­nissent pas de papier au fiché. Ce dernier le découvre souvent au gré d’un banal contrôle. Résultat, personne ne sait combien sont concernées par ces restric­tions. Marwan Jedda, directeur exécutif de l’Observatoire des droits et libertés, proche des islamistes, estime, sur la base d’un recensement interne (lire encadré), qu’au moins une centaine de milliers de Tunisiens sont touchés.

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