x
Close
Actualité Politique

Tunisie : « non au FMI », et après ?

Tunisie : « non au FMI », et après ?
  • Publiéavril 8, 2023

Le président Kaïs Saïed a, une nouvelle fois, pris tout le monde de court, en exprimant son refus d’un accord avec le Fonds monétaire international. Plongeant la Tunisie dans l’incertitude, faute de solutions alternatives.

 

« Les diktats du FMI sont inacceptables », a confié le président tunisien à la presse, le 6 avril, à l’occasion d’un déplacement à Monastir. Selon Kaïs Saïed, les « injonctions » du FMI conduisent « à plus de pauvreté ». Depuis plusieurs mois, les autorités tunisiennes et le FMI négocient un accord de prêt de 1,9 milliard d’euros, destiné à relancer une économie au plus mal. Pourtant, en octobre 2022, les deux parties avaient trouvé un accord de principe.

Comme il le fait à l’endroit de tous les pays en développement, notamment les pays africains, le FMI exige la fin des subventions qui permet à l’État de contrôler les prix des produits alimentaires ou de l’énergie. Progressivement, les États acceptent de supprimer ces subventions au profit de dépenses plus ciblées en direction des ménages les plus pauvres.

« La spirale descendante de la Tunisie exacerbe le dilemme régional de l’Afrique du Nord centrale, déchirée entre les flux migratoires illégaux vers l’intérieur et vers l’extérieur », constate Gilles Kepel.

Deux logiques s’affrontent. D’un côté, contrôler les prix – parfois sans y parvenir pleinement – au bénéfice de tous, même de ceux qui n’en ont pas besoin, au risque de dépenser en vain des fonds publics. De l’autre, aider les plus pauvres, au risque qu’une partie d’entre eux passe au travers des « filets sociaux » et que les classes moyennes se trouvent déclassées, subissant les hausses de prix sans bénéficier d’aides.

En Tunisie, le débat est plus aigu qu’ailleurs, dans un pays où la misère sociale conduit régulièrement la population à exprimer sa colère dans la rue. C’est d’ailleurs au nom de cette « paix sociale » à préserver que le président Saïed refuse la politique du FMI. Il entend trouver « des mécanismes pour que la fin de subventions ne pèse sur ceux qui en ont le plus besoin ».

 

« L’être humain n’est pas un chiffre »

Le FMI se prépare aux réunions de printemps du groupe de la Banque mondiale, qui commencent le 10 avril, aussi ses services n’ont-ils pas encore réagi.

Fin mars, l’UE (Union européenne), par la voix de Josep Borrel, avait prévenu d’une situation « très dangereuse » en Tunisie ; le vice-président de la Commission européenne redoutait même un « effondrement » du pays, qui provoquerait de nouveaux flux migratoires. Ceux-ci repartent de plus belle depuis quelques semaines, signalent d’ailleurs les ONG ; les migrants – des Tunisiens et des Subsahariens –, partent de Sfax vers l’Europe dans des conditions très dangereuses.

Le président tunisien Kaïs Saïed visite une boulangerie de Tunis, en mars 2022 (photo Presidential Service via Sipa)
Le président tunisien visite une boulangerie de Tunis, en mars 2022 (photo Presidential Service via Sipa)

« Le monde et le FMI doivent comprendre que l’être humain n’est pas qu’un chiffre », répond aujourd’hui le président tunisien qui réclame que l’« étranger rende l’argent du peuple tunisien ». Une autre réaction est attendue, celle des agences de notation. La puissante Moody’s avait déjà averti que la Tunisie risquait de se retrouver en situation de « défaut de paiement », un statut qui priverait le pays de toute possibilité d’emprunter sur les marchés à des taux soutenables. Avertissement réitéré le 4 avril, de même que l’avis « perspectives négatives » assorti à la peu flatteuse notation « Caa2 » attribuée à la dette souveraine de la Tunisie.

Contrairement à ce que connaît Égypte, et plus encore le Liban, la Tunisie ne bénéficie pas d’importants dépôts d’argent du Golfe dans ses banques, observe le chercheur Gilles Kepel. Aussi, la récente réduction de l’aide régionale par l’Arabie saoudite ne laissait-elle guère d’autre choix que de s’adresser au FMI. Un accord avec ce dernier constituait également une condition préalable à l’aide financière de l’UE.

De son côté, la secrétaire d’État adjointe américaine pour le Moyen-Orient, Barbara Leaf, déclarait le 30 mars que « si le gouvernement décide de ne pas conclure un accord avec le FMI, nous sommes impatients de savoir quels sont ses plans alternatifs ». Signalant au passage l’engagement des États-Unis en faveur d’« un gouvernement démocratique et responsable qui préserve l’espace pour le libre débat et la dissidence ».

Gilles Kepel
Gilles Kepel

En raison des récentes sécheresses, la Tunisie a besoin d’importations massives de denrées alimentaires pour nourrir ses 13 millions d’habitants. Or, l’aide du FMI nécessitera la privatisation de divers services publics, le licenciement d’employés et la limitation des subventions, ce qui entraînerait des hausses de prix, résume Gilles Kepel. Qui rappelle : « Kaïs Saied ne peut risquer de s’aliéner le seul organisme tunisien indépendant encore puissant, à savoir le syndicat des travailleurs de l’UGTT, dirigé par le charismatique Noureddine Taboubi. »

Le chercheur conclut un billet sur le site américain al-monitor : « La spirale descendante de la Tunisie exacerbe le dilemme régional de l’Afrique du Nord centrale, déchirée entre les flux migratoires illégaux vers l’intérieur et vers l’extérieur. Elle entrave la capacité des deux principaux exportateurs d’hydrocarbures, l’Algérie et la Libye, à tirer parti de cette rente pour leur propre développement et pour la prospérité de la région dans son ensemble ; ce dont la Tunisie a bénéficié par le passé. »

@AB

Écrit par
Laurent Allais

Article précédent

Article suivant

Laissez un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *