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Politique

Tunisie : Démocratie, jusqu’ici tout va bien…

Déclassés ou diplômés, ruraux ou urbains, pauvres ou aisés… la défiance envers la classe politique est partagée par une large partie de la population. Résultat d’une élite dirigeante incapable de susciter l’adhésion. Mais l’exemple algérien et les élections à venir pourraient changer la donne. 

Kasserine et Tunis, Mathieu Galtier 

Dans l’arrière-boutique d’un magasin de réparation informatique dans le centre-ville de Kasserine, Rabyia ne cesse de grommeler contre ces « politiques corrompus » qui ont dévoyé la révolution ; l’« absence de débouchés quand on vient des régions intérieures du pays », le Centre-Ouest en l’occurrence ; ou encore contre lui-même et sa décision de ne pas fuir illégalement en Europe en 2011-2012, comme beaucoup de ses amis, «maintenant à 35 ans, je suis trop vieux pour refaire ma vie». 

Ces diatribes, l’activiste, premier sur les barricades en 2011 pendant la révolution, les assènent alors qu’il tente de ramollir une soudure avec un briquet pour remplacer le micro d’un ordinateur frappé d’une pomme. Après près d’une heure : mission accomplie.

Cela ne fera pas évoluer la situation tunisienne mais, sur ce coup, le capitalisme Made in Silicon Valley aura cédé face à l’acharnement du plus faible. La victoire mérite bien une récompense. Rabyia s’octroie une pause au café du coin de la rue. Il y est rejoint par Nooman, enseignant vacataire qui gagne environ 300 dinars par mois après cinq ans d’étude.

« Nous ne regretterons jamais la révolution, mais aujourd’hui, Youssef Chahed [le Premier ministre] ou Nidaa Tounes [le parti du président Béji Caïd Essebsi], sont synonymes de corruption. Il subsiste un certain mépris des gens envers les hommes politiques, comme sous Ben Ali, même pire parce qu’on y a cru », explique celui qui se sent proche du Courant démocratique mené par la députée Samia Abbou, figure populaire de la gauche pour son combat contre la corruption des élites.

L’instituteur cite un chiffre qui illustre selon lui l’échec de la classe politique à entraîner la population vers un avenir meilleur : 103 000 élèves quittent l’école avant l’âge légal, chaque année. 

« Une dictature éclairée » 

En mars, l’institut américain Pew Research Center révélait que près d’un jeune Tunisien sur quatre envisageait de quitter le pays dans les cinq ans. Les deux principales raisons invoquées : une meilleure éducation et des opportunités d’emploi. Le chômage des jeunes a atteint 33,4 % en 2018. 

Les hauts diplômés ne sont pas en reste. Près d’un tiers d’entre eux ne trouve pas de travail. « En 2011, j’ai pensé que les choses bougeraient en un an. Huit ans après, plus personne ne veut célébrer le 24 janvier [anniversaire du départ de Ben Ali du pays en 2011]. Il nous faudrait une dictature éclairée comme à Singapour qu’on renverserait plus tard. Aujourd’hui, la démocratie est un luxe qu’on ne peut pas s’offrir », déplore Farès Derbeli, un ingénieur de trente ans. Lequel redoute que le prochain soulèvement ne soit « sanglant, car la population est plus désespérée qu’en 2011 ». 

Les jeunes médecins sont devenus les porte-étendards de cette désillusion envers les politiques. Ils ont lancé une campagne, « Balance ton hôpital », pour recenser les cas d’insalubrité après le drame vécu par le pays, la mort de quinze prématurés, en raison d’un contrôle sanitaire déficient.

Ce pessimisme ambiant pourrait néanmoins être porteur de renouveau. L’élite politique est décrédibilisée, pas la démocratie. Plus de 90 % des Tunisiens font du modèle démocratique le meilleur régime pour le monde arabe. 

« Nos revendications sont les mêmes depuis 2011, rien n’a changé, malgré les promesses politiques sur les conditions de travail », déclare Zied Bouguerra, de l’Organisation tunisienne des jeunes médecins. Huit ministres de la santé se sont succédé depuis 2014. Le résultat est net : le taux d’émigration des médecins tunisiens vers les pays de l’OCDE est de 22 %. 

Des politiciens ridiculisés 

Le désamour entre élus et citoyens n’a fait qu’empirer. Le parti présidentiel, Nidaa Tounes, qui avait réussi en 2014 à agréger tous les opposants à l’islamisme politique prôné par Ennahdha, a explosé en vol. C’est le fils du président, Hafedh Caïd Essebsi, qui en a le contrôle, alors qu’il explique lui-même qu’il n’est candidat à rien et que le candidat naturel de sa formation est son père, 92 ans et plus vieux chef d’État élu au monde.

Une figure du passé allègrement moquée lors du Sommet de la Ligue arabe, organisé en mars à Tunis renommé, « Le Sommeil arabe » par une radio nationale après la diffusion de clichés des dirigeants endormis dans leur fauteuil, à commencer par Béji Caïd Essebsi. 

Issue de Nidaa Tounes, Youssef Chahed, a créé son propre parti, pour s’émanciper de BCE. Au parlement et au gouvernement, il est soutenu par Ennahdha. À 49 ans, le Premier ministre veut incarner le renouveau. Il est régulièrement en tête des sondages pour prendre possession de Carthage, le siège de la présidence de la République.

Mais il est loin d’emporter l’adhésion. À son débit, la situation économique qui n’a cessé de se détériorer, saproximité avec les bailleurs de fonds internationaux, et le soutien d’Ennahdha qui hérisse la tendance nationaliste. La formation Ennahdha, héritière de la mouvance des Frères musulmans, semble la seule à maintenir une certaine stabilité :

elle peut s’appuyer sur un socle d’indéfectibles estimé à 25 %-30 % des électeurs, mais ne peut pas espérer remporter un scrutin présidentiel, tant elle clive. D’autant que la justice se penche sur son rôle dans les assassinats de deux militants politiques de gauche, Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi en 2013. 

Ce paysage fragmenté – la Tunisie compte officiellement 216 partis politiques – laisse la place à un troisième homme. Ou plutôt femme. Hormis

Sonia Abbou, Abir Moussi émerge à l’autre champ du spectre politique. Dirigeante du Parti destourien libre (PDL), elle clame son regret de l’ancien régime et son programme s’aligne sur celui des partis de droite européens se qualifiant d’« illibérale ». 

Les regards tournés vers l’Algérie 

« Le désenchantement est réel. L’offre politique traditionnelle symbolisée par Nidaa Tounes et Ennahdha ne suscite aucun espoir. Au contraire, les Tunisiens veulent tourner la page », analyse Chokri Bahria du Think Tank de politique publique Joussour.

L’ONG tunisienne al-Bawsala, qui veille au travail parlementaire, achève de dresser le tableau accablant : le taux de présence des députés n’a fait que chuter passant de 87 % à 65 % lors des séances plénières, pour une efficacité toute relative, car les élus n’ont voté que 52 lois, dont 22 d’ordre technique concernant des accords de prêts.

Ce pessimisme ambiant pourrait néanmoins être porteur de renouveau. L’élite politique est décrédibilisée, pas la démocratie. Un sondage de Joussour montrait que plus de 90 % des interrogés faisaient du modèle tunisien le meilleur régime pour le monde arabe.

Le soulèvement algérien ravive l’enthousiasme des Tunisiens pour les libertés publiques : « La volonté des peuples est au-dessus de tout. La démocratie n’a pas de prix. Ce sont nos voisins, nous devons être solidaires », jubile Asrar Ben Jouira, 25 ans, militante féministe, lors d’une manifestation en faveur de l’Algérie, qui s’est déroulée le 9 mars à Tunis. 

Les élections législatives et présidentielles de l’hiver 2019 seront « déterminantes », juge Choukri Bahria : « Malgré la défiance, on perçoit que les Tunisiens iront voter, par désir de changement de la classe politique. Par contre, s’ils ne perçoivent pas un véritablement changement, une remise en cause de la démocratie est possible. »

 

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