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Politique

Tunisie : Danger

Une forte tradition étatique

Ce statut d’unique démocratie arabe, la Tunisie ne l’a pas usurpé. Elle l’a plutôt mérité au terme d’un long processus de négociations, parfois houleuses, entre les protagonistes politiques, qui ont permis de préserver les institutions de l’État, de réaliser les aspirations démocratiques de la population et d’instaurer un régime parlementaire qui accorde une large place à la participation citoyenne.

Cela, on le sait, a eu un prix, de sueur et de sang, mais qui peut être considéré comme raisonnable, en com-paraison avec ce qui se passe dans les autres pays du « Printemps arabe ». D’abord, la Tunisie dispose d’une très ancienne tradition d’organisation étatique, instaurée par les beys husseinites il y a trois siècles et demi ; elle lui a permis de traverser les tempêtes (du colonialisme, de la dictature, puis de la transition démocratique) sans faillir, adossée à une administration, certes omnipotente et bureaucratique, mais relativement bien organisée et efficace.

Cette tradition étatique a été renforcée par un processus réformiste qui a pris naissance durant la première moitié du XIXe siècle, avec l’abolition de l’esclavage en 1846, la promulgation de la première Constitution du monde arabe en 1861, l’adoption d’une monnaie nationale et la constitution d’une armée qui a su, tout au long de son histoire, tenir son rôle de protectrice des institutions de l’État et des frontières nationales, tout en se gardant de se mêler des affaires politiques, y compris dans les

Autre élément déterminant : la naissance, dès les années 1920, sous le protectorat français, des partis politiques, syndicats et associations qui mèneront le mouvement pour l’indépendance nationale, obtenue en 1956, par la négociation plutôt que par la guerre, et qui, après l’instauration de la République, en 1957, continueront leur oeuvre d’encadrement politique et de mobilisation citoyenne.

Aussi, et malgré les dictatures imposées par Habib Bourguiba (1956-1987) et Zine El Abidine Ben Ali (1987-2011), qui ont tenté de museler ces partis, syndicats et associations et de les mettre au service de leurs régimes autoritaires respectifs, la société civile tunisienne n’a jamais perdu de sa vitalité, de sa force et de son ouverture sur le monde. Elle a même joué un rôle déterminant dans la mobilisation populaire ayant mené à la chute de Ben Ali et dans la canalisa-tion des forces populaires pour, à la fois, faire avancer le processus de transition démocratique et éviter les débordements pouvant aboutir à l’anarchie.

Un Président sans envergure

Reste que ce tableau mérite d’être nuancé. Car si la transition politique a plus ou moins réussi, les raisons d’inquiétude ne manquent pas. Elles tiennent d’abord aux difficultés qu’éprouve l’actuel exécutif à instaurer la paix sociale et à relancer la machine économique grippée depuis quatre ans et demi. De par sa configuration même, cet exécutif montre des signes de dysfonctionnement.

Dans un pays habitué à un régime présidentiel fort, où le pouvoir a toujours été incarné par le Palais de Carthage, le choix d’un régime parlementaire a remis l’essentiel des pouvoirs entre les mains du chef du gouvernement. Or, Habib Essid, qui dirige la coalition gouvernementale issue des dernières législatives, constituée de quatre partis libéraux (Nidaa Tounes, Ennahdha, l’Union patriotique libre et Afek Tounes), est un simple commis de l’État, sans appartenance politique et, surtout, sans envergure. Et cela pose problème.

Car l’homme, qui dirige un gouvernement constitué d’autant de technocrates que de politiques (pour la plupart inexpéri-mentés), semble isolé, manquant d’appuis politiques et insuffisamment soutenu par ceux-là mêmes qui l’ont nommé. Pour ne rien arranger, le Premier ministre ne brille pas par son charisme ou ses qualités de communicant. Aussi a-t-il du mal à assumer totalement sa fonction et à s’imposer comme l’homme fort du pays. Et bien qu’il soit patriote, dévoué et, surtout, grand travailleur, ses compatriotes ont du mal à percevoir les fruits de son action.

D’autant qu’il n’a aucun répit : les grèves se multiplient – dans le bassin minier de Gafsa, l’enseignement, la santé, etc. – la grogne populaire monte dans les régions déshéritées – notamment celles du Centre et du Sud – et la menace terroriste rôde, alimentée par la crise dans la Libye voisine. Aussi, depuis son entrée au Palais de la Kasbah, son rôle s’est-il limité à celui du pompier qui court d’un feu à l’autre.

Alors que les principaux partenaires et bailleurs de fonds étrangers, ainsi que les acteurs de la société civile nationale attendent qu’il mette en route des réformes profondes des systèmes de santé, d’éducation, de formation, de prévention sociale, fiscal, bancaire, de gestion publique, de gouvernance, etc. Ainsi, la Tunisie doit rattraper en quelques années des retards accumulés en plusieurs décennies, qui plus est, dans un contexte politique, économique et social très difficile. Ce qui explique les atermoiements de ses dirigeants qui n’arrivent pas à établir une échelle de priorités et des plans rigoureux de relance, étant soumis à des pressions issues de toutes parts, et d’ailleurs souvent contradictoires.

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