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Politique

Trois dangers, trois défis en Afrique

Guerre au Nord-Mali, chaos en Libye, mobilisation militaire régionale contre Boko Haram…Trois dangers, trois défis en Afrique.

Alors que l’afro-optimisme en vogue donne de l’émergence du continent une image de nouvel eldorado, l’insécurité persistante inquiète. L’Afrique doit mieux assurer sa sécurité pour garantir et protéger sa croissance et son développement. Les États africains en ont-ils la volonté ? En ont-ils les moyens ? Peuvent-ils le faire seuls sans l’appui des partenaires internationaux ? La sécurité de l’Afrique est aujourd’hui un vaste chantier. Une nouvelle donne, un contexte stratégique qui évolue : comment l’Afrique, qui tourne la page des guerres postcoloniales et de la guerre froide, qui digère les effets de l’ajustement structurel, qui découvre l’ampleur de son potentiel économique, doit-elle se mobiliser pour améliorer sa sécurité ? Les armées africaines créées après les indépendances, faiblement dotées, peu formées, structurées prioritairement autour de gardes prétoriennes pour protéger les régimes en place, s’ingérant dans la vie politique en multipliant les coups d’État, se révèlent aujourd’hui inadaptées à ce nouveau contexte stratégique et aux nouvelles menaces. Leur faible valeur opérationnelle, leur manque de ressources, de formation, d’équipement, leur déploiement très souvent limité sur leurs territoires et leurs frontières ont donné la mesure des réformes à accomplir. Des réformes qui s’inscrivent dans une durée longue. Une course contre la montre est engagée contre de nouveaux types d’ennemis qui, eux, disposent de la capacité à s’adapter très rapidement.

Définir les priorités

Principale caractéristique de ce nouveau contexte stratégique africain : la baisse notable des conflits interétatiques. En nombre, et également en intensité. Si des foyers de conflits de ce type persistent dans la plupart des régions du continent, leur ampleur et les moyens qui leur sont dédiés se réduisent. La guerre classique, forces armées étatiques contre forces armées étatiques sur des espaces déterminés, n’est plus la règle dominante, la menace prioritaire. Les crises et les conflits les plus graves sont à présent intra-étatiques. Face aux forces de sécurité des États, se déploie une multiplicité d’acteurs non étatiques, clandestins, imprévisibles, dont la composition est très fragmentée. Ces groupes s’organisent et inter- viennent en jouant sur une grande mobilité transfrontalière. Ils démontrent une inquiétante capacité de recrutements locaux, et de se procurer des ressources financières, des moyens matériels et des armements notamment par le pillage de ressources naturelles (diamants, coltan, café, cacao, pétrole…), par des trafics illicites à grande échelle, par les rançons. Ce que certains désignent – de manière un peu réductrice – par la notion de guerre asymétrique oblige les pays africains à redéfinir en profondeur leurs politiques de défense. Les nouvelles priorités sont nombreuses : meilleure maîtrise des territoires, gestion plus efficace des espaces frontaliers, sécurisation des frontières et des ressources naturelles, continuité entre sécurité intérieure et sécurité extérieure, développement de nouvelles formes plus systématiques de coopérations régionales… Dans le Sahel, aux confins du Nigeria, dans la Corne de l’Afrique, les réactions militaires interviennent dans l’urgence. Elles révèlent les insuffisances à combler, alors que les nouvelles formes de menaces s’additionnent et appellent des réponses simultanées et articulées, qui nécessitent des compétences et des moyens longs et lourds à mobiliser. Trois principales catégories de menaces transversales, qui ont tendance à s’aggraver, dominent le nouvel environnement sécuritaire africain. La première, la plus urgente et la plus médiatisée, est sans conteste la menace terroriste. Elle se répand sur le continent autour de trois grands foyers. Dans la zone sahélo-saharienne, d’abord par les groupes djihadistes, qui depuis l’opération Serval conduite par les armées françaises, se redéploient et profitent du chaos libyen. Ils parviennent à poursuivre leurs activités malgré les pertes subies et les moyens déployés par les Africains et leurs partenaires internationaux. En Afrique de l’Ouest, ensuite, à partir du nord-est du Nigeria, par les groupes Boko Haram et Ansaru dont les actions meurtrières s’étendent aux pays voisins, le Cameroun, le Niger et le Tchad et qui ont stimulé une réaction collective encourageante, soutenue par l’Union africaine. En Somalie et dans les pays voisins enfin, par le mouvement Al Shabbaab al Islami qui démontre ses capacités de résistance aux efforts significatifs et aux résultats obtenus par l’Amisom, la force déployée sous l’égide de l’Union africaine.

Mettre fin à la criminalité organisée

La menace terroriste est la plus urgente, mais aussi la plus significative, explique Paul Collier, économiste britannique et éminent connaisseur du continent, « parce que les capacités organisationnelles nécessaires pour répondre efficacement à cette menace exigent un niveau de sophistication et de coûts qui dépasse largement les moyens de la plupart des appareils militaires africains ». Deuxième menace grave et dévastatrice, le cancer protéiforme des réseaux de criminalité organisée, difficilement saisissables, capables à grande échelle de se procurer par la corruption des complicités actives au sein des forces de sécurité, des douaniers, des relais dans les administrations et dans les sphères politiques. Les plus dangereux sont sans doute les réseaux de trafiquants de drogue qui se sont répandus à l’initiative des cartels latino-américains, et qui ont étendu un vaste trafic de transit vers l’Europe (cannabis, héroïne, drogue de synthèses…). Ces réseaux sont puissants en Afrique de l’Ouest et prolifèrent dans le reste du continent. Si puissants qu’ils contribuent à l’affaiblisse- ment des États, qu’ils s’ajoutent à d’autres formes de criminalité. Les trafics illicites, qui brassent des sommes d’argent considérables, sévissent sur tous les fronts : cigarettes, alcools, minerais et produits pétroliers, immigration clandestine, fausse monnaie, armes… Troisième grande menace transversale : la piraterie maritime qui après le golfe d’Aden, à partir de la Somalie, et l’Ouest de l’océan Indien, se développe dans le golfe de Guinée à partir du Nigeria, et s’étend à la plupart des pays de la côte Atlantique. Les pays africains concernés ont, depuis des décennies, négligé la sécurisation de leurs espaces maritimes : pas d’action structurée, des marines faibles et peu dotées, pas de moyens de surveillance et de communication… Une dimension nouvelle pour leurs politiques de défense qui nécessite l’acquisition de compétences, et de moyens matériels coûteux. La piraterie a des effets économiques importants. Elle met sérieusement en péril la fiabilité des routes commerciales maritimes alors que le commerce extérieur africain en pleine expansion est une clé de la croissance. On pourrait ajouter à ces trois grandes catégories de menaces transversales, un autre aspect déterminant pour l’avenir économique du continent : celui de la protection dans le moyen terme des espaces d’exploitation des richesses naturelles, en particulier dans les espaces périphériques et frontaliers, soumis au pillage, suivant des circuits d’exportations clandestines vers d’autres pays, pour la plupart voisins et bénéficiant de fortes complicités militaires. Trois menaces, trois défis majeurs pour la reconstruction des armées africaines, leur modernisation, leur professionnalisation, leur intégrité (ce qui suppose une condition décente pour les militaires, en particulier les hommes de troupes), leur motivation (donc la nécessité de surmonter les handicaps de la composition ethnique des troupes et de forger un fort sentiment national).

 Prise de conscience, enfin

Les dirigeants africains, dans leur quasi-totalité, acceptent de regarder ces réalités en face. La perception des enjeux sécuritaires a changé. Mais les pesanteurs du passé sont lourdes à surmonter. Les réformes des systèmes de sécurité engagées dans de nombreux pays, et plus ou moins bien soutenues par les partenaires internationaux ne sont pas facilement acceptées (par exemple en Guinée Bissau, ou en RD Congo parce qu’elles remettent en cause de gros intérêts). Pourtant, par nécessité, et parce que les nouvelles menaces s’aggravent, des réactions encourageantes se multiplient. Premier élément positif : l’indéniable prise de conscience politique par les dirigeants africains de cette impérieuse nécessité de revoir leur copie et de se donner les moyens d’améliorer leurs appareils sécuritaires sous peine de voir leurs États défaillir, leur croissance compromise, leurs populations fuir… ou rejoindre massivement les rangs des groupes criminels et terroristes, ou ceux des oppositions radicales. Cette prise de conscience, cette volonté politique émergente, qui s’exprime publiquement de plus en plus clairement (ce fut particulièrement le cas lors des débats à huis clos sur le sujet pendant le Sommet de l’Élysée de décembre 2013) se traduit dans la réalité par des avancées, certes encore trop dispersées, mais de fait de plus en plus significatives. Quelques tendances marquantes de ces avancées méritent d’être soulignées. Les récents conflits et crises de la période post-guerre froide, essentiellement localisés en Afrique de l’Ouest et en Afrique de l’Est ont vu l’engagement des forces africaines s’accroître. Aussi bien dans les opérations régionales menées par l’UA, la Cedeao ou la CEEAC, en Guinée Bissau (Ecomib), au Mali (Misma), en Centrafrique (Misca), en Somalie (Amisom), que dans le cadre des opérations de paix des Nations unies. Actuellement, deux tiers des opérations militaires dans le monde sont déployées en Afrique. Et en leur sein, les contingents africains occupent désormais une place croissante, et sont, comme c’est le cas au Mali et en Centrafrique, issus d’opérations régionales africaines, transformées en opérations onusiennes par le Conseil de Sécurité pour faciliter la solution des problèmes logistiques et financiers auxquels les organisations régionales africaines sont confrontées. La force africaine régionale (Nigeria, Tchad, Cameroun et Niger) qui vient d’être mise en place sous le couvert de l’UA contre Boko Haram, est le dernier exemple en date de la multiplication des engagements africains, de ce processus croissant d’appropriation et d’implication directe des forces africaines.

 Les Africains s’emparent de leur sécurité

En 2014, sachant que sur les 19 opérations de paix onusiennes en cours, neuf sont déployées en Afrique, il s’avère que plus d’un tiers des militaires engagés par les Nations unies viennent des nations africaines. Les plus gros contributeurs : Éthiopie, Rwanda, Nigeria, Burundi, Égypte, Tanzanie, Afrique du Sud, Ghana, Sénégal, Niger, Maroc, Burkina Faso, Togo, Tchad, Bénin, Kenya… Une liste qui s’allonge et qui illustre bien cette dynamique d’appro­priation africaine de leur propre sécurité. Des dizaines de milliers d’hommes qui acquièrent ainsi une expérience certaine, un renforcement de leurs capacités, une professionnalisation largement béné­fique pour les armées africaines.

Autre tendance nouvelle : l’évolution des dépenses militaires. Portées par une croissance économique continue et par un niveau élevé des cours des matières premières (jusqu’à la forte baisse récente des cours du pétrole), les dépenses mili­taires des pays africains ont plus que doublé en une décennie : d’environ 20 à 40 milliards $ selon les estimations du Stockholm International Peace Research Institute (Sipri).

Aujourd’hui, les bailleurs et les parte­naires internationaux ne considèrent plus les dépenses militaires comme un obs­tacle irrémédiable au développement de pays pauvres ! Ce sujet n’est plus tabou. La nécessité d’un effort financier permet­tant d’assurer davantage de sécurité pour mieux favoriser la croissance et mieux protéger les populations est reconnue. L’accent est porté sur la transparence de ces dépenses, sur leur efficacité, et bien sûr, sur la lutte contre la corruption.

Les plus grosses augmentations de ces dernières années sont d’abord le fait des pays exportateurs de pétrole : Libye (jusqu’à la chute de Kadhafi), Algérie, Angola, Nigeria, Soudan : un hit-parade des pays dont les budgets militaires sont estimés à une fourchette de 1 à 7 mil­liards $. Deux autres pays restent à un niveau très élevé (environ 5 milliards $), mais sans forte augmentation : l’Afrique du Sud dont l’appareil militaire est vieil­lissant, et l’Égypte qui, dans un contexte régional inquiétant, vient de montrer sa volonté de monter en puissance avec l’achat en France de 24 Rafale et de nouveaux équipements sophistiqués. D’autres pays, comme le Kenya, la Tan­zanie, l’Ouganda, la RD Congo, la Côte d’Ivoire ou le Tchad (très engagé sur plu­sieurs fronts) ont également réalisé, à un niveau moins élevé, un effort budgétaire substantiel en faveur de leur défense.

Il reste que, globalement, quand on compare le volume et l’évolution de ces dépenses à ceux des pays d’Asie ou du Moyen-Orient, l’Afrique reste à un niveau plutôt modéré au regard de ses besoins, du retard à rattraper, des réformes à entreprendre. Lié à cette évolution des budgets militaires, se pose le problème crucial des équipements, et donc des importations d’armes et d’équipements modernes. Pas forcément les plus adaptés et parmi les plus coû­teux, affirment les spécialistes du secteur.

 Inégalités entre les pays

 L’Afrique avait connu un pic dans sa course aux armements durant la Guerre froide, fortement stimulée par l’ex-URSS, la Chine et les États-Unis. Ces matériels sont devenus obsolètes, inopérants, et le plus souvent inadaptés aux nouvelles formes de combat. Aujourd’hui, par exemple, les priorités portent sur les capa­cités de mobilité terrestre, les capacités de mobilité aérienne pour la surveillance, le transport et l’attaque (des avions légers, des hélicoptères, des drones), ou encore sur les matériels navals et les équipements de surveillance maritime, ainsi que, clé de la guerre moderne, les moyens de com­munication.

Si les plus grands pays, en particulier ceux qui bénéficient de substantielles recettes d’exportation, sont en mesure d’accroître dans des délais courts leurs achats d’armes, les plus petits pays afri­cains, qui disposent de ressources finan­cières limitées, ne sont pas vraiment en mesure d’acquérir les armements dont ils ont besoin. Une situation d’inéga­lité stratégique entre pays qui favorise l’émergence de puissances régionales, dont les ambitions et la volonté de puis­sance constituent un nouveau risque pour la paix et la stabilité du continent.

L’Afrique aujourd’hui revendique son indépendance stratégique : « Des solu­tions africaines aux problèmes africains » est devenu le leitmotiv des acteurs africains, porté haut et fort par l’Union africaine qui, avec beaucoup de volontarisme, s’acharne à construire une complexe architecture africaine de paix et de sécu­rité, lourde et bien difficile à mettre en œuvre ; elle nécessitera dans les années à venir d’énormes efforts de réadaptation.

Les Africains réagissent, conscients de la nécessité vitale de revoir leurs politiques de défense. Mais pour de longues années encore, ils auront besoin des appuis des partenaires internationaux : des forces et aides de l’ONU, des financements de l’Union européenne, des apports des coo­pérations bilatérales, en particulier des États-Unis ou de la France, en espérant que les autres – Chinois, Indiens ou Brési­liens – voudront bien accepter de s’enga­ger davantage dans ce domaine.

Mais surtout, il s’avère clairement qu’une bonne part des enjeux sécuritaires africains, tout particulièrement ceux liés aux menaces transversales, ne concernent pas seulement les Africains, et ne peuvent être traités par les seuls Africains. Des formes novatrices de partenariats sécu­ritaires sont impératives. La lutte contre le terrorisme en est un exemple édifiant. C’est là sans doute, en attendant que les Africains puissent, à un niveau satisfaisant, améliorer les moyens de leur sécurité, que doit se reconstruire une relation forte et claire entre l’Afrique et ses partenaires.

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