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Politique

Togo : Nouvelle stratégie présidentielle

Alors que l’opposition, qui a boycotté le scrutin législatif, peaufine sa riposte, Faure Gnassingbé profite du statu quo pour accélérer les réformes qui lui permettront de rester au pouvoir jusqu’en 2030. 

Lomé, Max-Savi Carmel 

Scandaleuses et ridicules. » Brigitte Adjamagbo-Johnson a eu des mots durs pour qualifier les élections législatives boycottées par la C14, la coalition qu’elle préside.

L’opposition estime que la participation ne dépasse pas les 12 % des inscrits alors que la Ceni (Commission électorale nationale indépendante) faisait état d’un taux de 60 %. Une chose est sûre, ces élections modifient profondément la configuration politique : le prestigieux statut de chef de file de l’opposition revenant désormais de droit à l’Union des forces de changement (UFC) de Gilchrist Olympio.

Une situation qui permet à Faure Gnassingbé de redevenir maître du jeu et surtout de procéder à des réformes qui lui permettent de rester au pouvoir jusqu’en 2030. Entre-temps, le Président va précipiter des élections locales dans des conditions qui favorisent sa majorité, mettant en quarantaine l’alternance que le Togo attend depuis plus d’un demi-siècle.

Si elle tient le coup et essaie de résister à une dislocation rapide, la C14 aura perdu, dans la foulée des législatives, un de ses membres. Le Mouvement citoyen pour la démocratie et le développement (MCD) a quitté la principale coalition de l’opposition, laissant place à un houleux débat interne sur la stratégie. 

Au sein de la diaspora, principal soutien de la C14, à laquelle elle a apporté plus de 43 millions de F.CFA (plus de 73 100 euros) en 2018, des voix s’élèvent contre « le diktat hégémonique de Jean- Pierre Fabre », président de l’Alliance nationale pour le changement (ANC) et plus grande force de la coalition. Il est reproché au chef de file de l’opposition d’avoir tout fait pour imposer le boycott dont les conséquences auront été immédiates.

Le parti au pouvoir en a profité pour rafler 59 des 91 sièges et imposer pour cinq ans un parlement monocolore où Unir (Union pour la République, au pouvoir), dispose, avec les 18 élus indépendants qu’il a parrainés, de 77 députés soit largement plus des 4/5e nécessaire à une modification de la Constitution sans passer par la voie référendaire.

À un an de l’élection présidentielle, les législatives décriées de décembre 2018 ne constituent qu’une étape vers 2020. Faure Gnassingbé est candidat pour un 4e mandat dans un contexte périlleux. L’opposition a promis de multiplier les manifestations de longue durée. 

Cette politique de la chaise vide exclut l’opposition de la Ceni qui organisera les prochaines élections (locales et présidentielles) et crée un vide au Parlement où elle disposait depuis 2007 d’une minorité de contrôle et de blocage. Une situation embarrassante pour la C14 elle-même et qui rend moins audible ses appels à manifester.

En appelant ses sympathisants à ne pas s’inscrire sur les listes électorales et surtout, en promettant d’empêcher par tous les moyens les législatives sans y parvenir, elle met en cause sa propre crédibilité. Et ouvre le débat sur sa capacité à continuer le combat.

En attendant, le débat s’intensifie à l’intérieur même de la C14 sur un réajustement de sa stratégie pour préparer les municipales, attendues au dernier trimestre de 2019, et la présidentielle de 2020. 

Faure Gnassingbé vise déjà 2020 

En marge de son sommet du 22 décembre à Abuja, la conférence des chefs d’État de la Cedeao a mis fin à la médiation, assumée pendant 18 mois par les présidents Nana-Addo Akufo (Ghana) et Alpha Condé (Guinée). 

Pourtant, l’opposition insiste pour que continue le dialogue. Ce dont Faure Gnassingbé ne veut pas entendre parler, lui qui estime que « la crise politique a pris fin avec les législatives ».

Le Président va profiter de l’immense majorité dont il dispose au parlement pour accélérer, dans le sens qui arrange son parti, les réformes et préparer sa réélection en 2020. « Nous allons rapidement limiter à deux les mandats présidentiels », insiste Gilbert Bawara. Le porte-parole du gouvernement promet que la plupart des « revendications de l’opposition seront prises en compte par les réformes ». 

Sauf que ces réformes vont garantir au Président la non-rétroactivité de la limitation des mandats, ce qui remet le compteur à zéro pour Gnassingbé qui aura tout de même bouclé trois mandats en 2020.

Aussi, dans les dispositions réglementaires de la nouvelle Constitution sur laquelle travaille déjà la majorité, le chef de l’État tient-il à verrouiller la possibilité de modification constitutionnelle autrement que par référendum.

Une disposition qui confirmera le caractère irréversible des réformes et garantit son maintien au pouvoir, s’il le souhaite, jusqu’en 2030. Un autre aspect des réformes qui tient à coeur au président togolais, c’est la limitation des mandats des députés.

Une exception dans la sous-région, dénoncée par l’opposition. Mais Faure Gnassingbé entend faire preuve d’intransigeance. Avant même l’installation des nouveaux députés, sa garde rapprochée a déjà apprêté le projet de loi d’une nouvelle Constitution. Elle sera l’une des premières urgences de la 6e législature. 

De fidèles soutiens 

Faure Gnassingbé s’appuie sur une garde rapprochée déterminée, qui s’est resserrée autour de lui depuis le déclenchement des géantes manifestations, le 19 août 2017.

Quelques caciques de la vieille baronnie de son père, Gnassingbé Eyadema, dont Barry Moussa Barqué, principal conseiller spécial, faisant office d’émissaire auprès de la plupart des chefs d’État de la région. Reçu fin novembre et début décembre à Niamey, Abuja, Ouagadougou et Bamako, l’ancien ministre des Finances fait le lien, en ces temps de crise, entre le Palais présidentiel de Lomé et plusieurs chefs d’État africains. 

Pendant ce temps, Gilbert Bawara tient la maison. Le ministre de la Fonction publique détermine, avec Faure Gnassingbé qu’il rencontre quotidiennement, la stratégie à adopter et échange constamment avec la nouvelle opposition parlementaire, constituée de partis modérés.

Le chef de l’État peut aussi compter sur son ministre de l’Administration, Boukpessi Payadowa, qui a réussi à organiser les législatives malgré la résistance de la C14. L’inflexibilité du général Yark Dhamehane a permis de garantir la sécurité face aux poches de contestations qui se sont multipliées dans les régions maritime et centrale, bastions de l’opposition.

Vice-président d’Unir (majorité), Affoh Atcha Dédji, directeur général de Togocom, orchestre la mobilisation des militants et gère le financement des principales activités politiques du parti au pouvoir.

Dans un registre moins rigide, Faure Gnassingbé peut compter sur un ministre des Affaires étrangères toujours à la manoeuvre. Ancien religieux franciscain, Robert Dussey a pour principale mission de rassurer les capitales occidentales alors qu’un vaste plan de réseautage et de communication est mis en oeuvre discrètement par Reckya Madougou.

L’ancienne garde des Sceaux du Bénin officie, depuis cinq ans, en conseillère spéciale auprès du Président. Lequel délivre à ces proches une consigne : « Anticiper sur l’élection de 2020 ». 

À un an de l’élection présidentielle, les législatives décriées de décembre dernier ne constituent plus qu’une étape vers 2020. Faure Gnassingbé est candidat pour un 4e mandat dans un contexte périlleux où l’opposition a promis de multiplier des manifestations de « longue durée ».

Preuve que, malgré le passage en force, rien n’est gagné d’avance et que la crise, loin de s’estomper, n’a fait que changer de visage.

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