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Politique

Togo : Blocage politique

La prochaine réunion des chefs d’État sur la crise est prévue pour le 22 décembre. Sans attendre, l’opposition menace de boycotter le processus électoral. Ce blocage aggrave la crise et rend improbables les législatives prévues le 20 décembre.

Lomé, Max-Savi Carmel

Après une année de crise, le pays connaît une accalmie et place a été faite au dialogue. Un dialogue qui connaît des hauts et des bas. Fin juillet, en marge du sommet des chefs d’État de la Cedeao, une feuille de route a été adoptée pour que, selon Jean-Claude Brou qui dirige la Commission de l’union, « une sortie définitive soit trouvée à cette crise qui a trop duré ». Les manifestations de rue qui avaient rythmé le quotidien des Togolais pendant plusieurs mois, depuis le 17 août 2017, ont pris fin, mais la tension n’est pas moins grande dans les états-majors de partis politiques. Élu dans la foulée de la feuille de route à la tête de l’institution régionale, Mahammadu Buhari s’implique active-ment dans la résolution de la crise.

La Cedeao préconise notamment une série de réformes, mais surtout des élections législatives « consensuelles et sans précipitation », ce qui justifie d’ailleurs la prolongation du mandat arrivé à terme depuis août dernier, des députés togolais. « Ils resteront en place jusqu’à l’élection de nouveaux parlementaires », sont convenus opposition et pouvoir. La feuille de route prévoit des réformes concernant le Code électoral, la limitation des mandats et l’indépendance des institutions notamment la cour constitutionnelle et l’autorité de régulations des médias. Elle prévoit aussi l’accompagnement technique d’experts de la Cedeao pour la constitution d’« un fichier électoral accepté par tous».

À peine l’opposition a annoncé la désignation de ses représentants à la Commission électorale nationale indépendante que la guerre des interprétations est ouverte entre les deux camps. Gilbert Bawara, influent ministre et proche de Faure Gnassingbé, annonce la couleur. « Il n’y aura pas de redécoupage des circonscriptions électorales », affirme-t-il, ajoutant que « les réformes ne concernent en rien les législatives prévues pour le 20 décembre. » De son côté, Brigitte Adjamagbo-Johnson, chef de la C14, principale coalition de l’opposition s’emporte contre « une provocation inutile », qui vise à « éloigner l’opposition de l’essentiel ». Depuis 2007 et les élections législatives auxquelles ont pris part tous les partis, l’opposition n’a de cesse de dénoncer « un découpage électoral biaisé », qui pro-fi te au parti au pouvoir. « Il faut six fois plus d’électeurs à Lomé que dans les fi efs d’Unir au Nord pour élire un député », dénonce Jean-Pierre Fabre.

Faure Gnassingbé multiplie les contacts avec ses pairs

Dans un courrier discrètement parvenu à Alpha Condé, l’un des deux facilitateurs de la crise en septembre dernier, la C14 a demandé au président guinéen d’accentuer la pression sur son homologue togolais notamment en ce qui concerne son éventuelle candidature à la présidentielle en 2020. « La limitation de mandats doit être rétroactive et empêcher Faure Gnassingbé de se représenter en 2020 », pour un quatrième mandat, selon Komi Wolou, membre de l’opposition et enseignant de droit à l’université de Lomé.

« N’importe quoi ! », répond Gilbert Bawara : « Il y a de multiples jurisprudences dans le monde, aucune loi constitutionnelle n’est rétroactive », insiste le ministre, avant de conclure, « Faure Gnassingbé pourrait encore faire deux mandats ». Peut-être mais « le peuple togolais l’en empêchera », met en garde Jean-Pierre Fabre. Au dernier moment, le président togolais a dû annuler sa participation au sommet de la Francophonie qui se tenait à Erevan, Arménie.

Pour cause ? Muhammadu Buhari l’a invité le 9 octobre à Abuja pour évoquer les blocages qui pèse sur le processus électoral. Quelques jours plus tôt, Faure Gnassingbé recevait à Lomé les présidents du Ghana et de la Guinée, Akufor Nana-Addo et Alpha Condé. Puis, mi-septembre, en marge de l’Assemblée générale de l’ONU, Antonio Guterres a fait le point avec la délégation togolaise et confie « suivre la situation de près ». Mais le plus important pour Lomé est de convaincre les chefs d’États de la Cedeao, notamment les deux facilitateurs.

C’est d’ailleurs pour cette raison que début octobre, accompagnée de Reckya Madougou, conseillère spéciale avec rang de ministre et de Gilbert Bawara, le président togolais se rend à Conakry. Dans la foulée du soixantième anniversaire de l’indépendance de la Guinée, Faure Gnassingbé évoque « le boycott du recensement auquel appelle l’opposition » en sachant qu’Alpha Condé entretient avec des personnalités aussi diverses que Jean-Pierre Fabre, Tikpi Atchadam, Brigitte Adjamagbo- Johnson et Yaowi Agboyibo, de « bonnes relations ». Malgré tout cela, l’opposition maintient son appel au boycott dans la région Sud du pays. Pis encore, elle menace de ne pas aller aux législatives « tant que tout le processus électoral n’est pas revu ». Quant au président togolais, il veut convaincre ses pairs de la mauvaise foi de l’opposition. Au-delà des visites qu’il enchaîne, Faure Gnassingbé s’est entretenu avec plusieurs de ses homologues dont Alassane Ouattara de la Côte d’Ivoire qui suit la situation de près, et Macky Sall du Sénégal.

L’opposition prend des risques

Bien qu’elle ait désigné fin septembre, conformément à la feuille de route, ses huit représentants à la CENI, l’opposition prend le risque de boycotter le recensement. Elle pose des préalables pour modifier le processus électoral décidé unilatéralement par le pouvoir qui n’entend pas lâcher du lest.

Jean-Pierre Fabre, chef de file de l’opposition a aussitôt saisi, par un autre courrier confidentiel début octobre, le président du Ghana qui envisage de le recevoir à Accra, ainsi qu’une délégation dans les prochaines semaines. Du côté de l’Union pour la République (Unir) au pouvoir, on décrie « une irresponsabilité ». Gilbert Bawara taxe l’opposition de vouloir « coûte que coûte retarder les élections législatives », pour gagner du temps. « Mais la CENI et le gouvernement ne se laisseront pas faire », prévient-il.

L’opposition demande la recomposition de la Commission électorale constituée en octobre 2017 sans ses représentants. « Nous devons tout revoir, du début jusqu’à maintenant, quand nous n’étions pas à la CENI », exige la C14. Son appel au boycott pourrait avoir pour effet d’impacter sur la mobilisation des populations au recensement.

Cette situation s’était déjà produite en 2013 et avait eu pour effet un faible taux de participation dans le sud du pays, réputé favorable à l’opposition. Ce qui a permis à la majorité de rafler les deux tiers des députés. Aussi, le parti au pouvoir pourra compter sur une frange dissidente de l’opposition notamment Obuts (Organisation pour bâtir dans l’unité un Togo solidaire) de Agbéyomé Kodjo. L’ancien Premier ministre a appelé à plusieurs reprises ses militants à se « mobiliser massivement » pour le recensement.

Malgré le calme précaire qui prévaut dans le pays, tout est encore possible. La Cedeao dont la prochaine réunion de haut niveau est prévue pour le 22 décembre, entend tout faire pour que les législatives aient lieu d’ici là. « Improbable ! », tonne l’opposition qui appelle à prendre le temps nécessaire. « Rien ne presse », temporise Jean-Pierre Fabre.

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