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Politique

Tchad : Le “Président intégral” à l’épreuve

Le chef de l’État tchadien, Idriss Déby Itno, qui s’est approprié l’ensemble des pouvoirs exécutifs, fait face à de nombreux défis : grognes sociales, crise économique et insécurité.

N’Djaména, Geoffroy Touroumbaye

La nouvelle Constitution du Tchad, promulguée le 4 mai et instituant une ive République, confère au chef de l’État l’intégralité des pouvoirs de l’exécutif. Désormais seul aux commandes et débarrassé d’un Premier ministre, Idriss Déby Itno a formé le 7 mai son équipe gouvernementale, la dirige et coordonne ses activités. Pourtant, il a dû la réajuster cinq semaines après, seulement.

Et c’est par ordonnance que légifère le « Président intégral », comme le surnomme la presse de N’Djaména. Depuis le 22 mai, il en a signé une vingtaine, sur des sujets variés : réorganisation de la Cour suprême, création d’une Haute autorité des médias et de l’audiovisuel (HAMA), établissement d’un nouveau régime de la presse et des médias électroniques, institution de la parité dans les fonctions nominatives et électives, imposition d’un serment confessionnel, révision de la Charte des partis politiques, modification du statut du corps de la police judiciaire, octroi d’amnistie des atteintes à l’intégrité de l’État, etc.

Sur le plan politique, le président Déby a également réussi, fin mai, à instaurer un nouveau Cadre national de dialogue politique (CNDP), réunissant trente membres dont quinze représentants de la majorité présidentielle et quinze de l’opposition, laquelle avait pourtant boycotté tout le processus d’adoption de la nouvelle constitution.

La mission de ce CNDP, à laquelle participe le chef de l’opposition, Saleh Kebzabo, est de redéfinir, de manière consensuelle, le cadre juridique des futures échéances électorales, avec notamment l’élaboration et l’adoption d’un nouveau Code électoral. Avec, en ligne de mire, la tenue de nouvelles élections législatives annoncées pour novembre 2018, suivies des élections locales. Autant d’échéances que le Tchad ne pourra tenir sans l’aide de la communauté internationale.

Depuis la chute des cours du pétrole, en 2014, le Tchad, qui tire l’essentiel de ses ressources de son or noir, est à la peine. Face à cette crise financière et économique sans précédent, le gouvernement a imposé, en août 2016, des mesures d’austérité drastiques, dont la suppression de 50 % des primes et des indemnités des agents de l’État. Cependant, « les seize mesures » n’ont pas réussi à contenir la crise.

Grève générale illimitée

Début janvier, le gouvernement est allé plus loin en s’attaquant directement aux salaires de base de fonctionnaires. Face au tollé général des syndicats, il a feint de se rétracter, et a imposé la suppression des 50 % des primes à tous les fonctionnaires et à tous leurs avantages numéraires, notamment les avances sur salaires.

En représailles, les trois principales organisations syndicales du pays (l’Union des syndicats du Tchad, le Syndicat national des enseignants-chercheurs du supérieur et la Confédération indépendante des syndicats du Tchad qui composent la Plateforme syndicale revendicative) ont déclenché, le 29 janvier, une grève générale illimitée dans les secteurs publics dans l’ensemble du pays. Le 14 mars, sous l’égide du chef de l’État, le gouvernement tchadien et les principales organisations syndicales…

Le Président se prépare à de nouvelles élections législatives, annoncées pour novembre 2018, suivies des élections locales. Autant d’échéances que le Tchad ne pourra tenir sans l’aide de la communauté internationale.

…signaient un accord qui mettait fin à la grève générale qui durait depuis 45 jours. Selon l’accord, le gouvernement s’engageait à payer les salaires du mois de février 2018 à tous les agents de l’État, à supprimer le recensement de ses agents lancé pour contrecarrer les grévistes, à mener l’assainissement des régies financières, la mise à jour du fichier de la solde, ainsi que la réalisation du recensement des agents de l’État par le ministère de la Fonction publique, du travail et du dialogue social, le ministère des Finances et du budget et l’Inspection générale d’État avec la participation active des représentants des organisations syndicales.

Les organisations syndicales, quant à elles, décidaient de suspendre la grève générale qui dure depuis un mois et demi et de reprendre le travail après le paiement effectif de tous les agents de l’État. Ce qui est fait. Mais très vite, les frictions vont apparaître. Les banques rechignent à appliquer un moratoire de trois mois (février, mars et avril 2018) que le gouvernement exige sur le remboursement des prêts contractés par les agents de l’État auprès de ces institutions.

Dans les rangs des travailleurs, la désillusion était grande. « C’est un accord de dupes », a reconnu le secrétaire général du Syndicat national des enseignants-chercheurs du supérieur, Mahamat Nour Ahmat Roufaye. Selon le leader syndical, le président Déby ne fait que rouler les travailleurs dans la farine depuis octobre 2016 avec le décret n° 687, les seize mesures d’austérité, la suspension du treizième mois et des frais de transport, le gel des effets financiers des avancements et reclassements, l’abattement des salaires… « et maintenant un moratoire imposé par la force ».

Colère des avocats

L’accalmie qui régnait sur le front social suite à l’accord du 14 mars entre le gouvernement et les syndicats, aura été de courte durée. Le 26 mai, la Plateforme syndicale a lancé une nouvelle grève sèche et illimitée dans tous les services publics. C’est à nouveau la paralysie.

Une autre fronde sociale a été ouverte par les professionnels de la justice. Le 22 mai, dans la ville pétrolifère de Doba, au sud du pays, un avocat et ses trois clients dont il venait d’obtenir la libération, essuyaient des tirs de gendarmes au sein du tribunal. C’est la colère dans les rangs des professions judiciaires.

L’Ordre des avocats, la Chambre nationale des huissiers de justice et l’Ordre des notaires, ont décidé de concert de cesser toutes les activités et exigé que les auteurs et ordonnateurs de cette attaque soient démis de leurs fonctions et traduits en justice. Ils ont été soutenus dans leur mouvement par les magistrats dont le syndicat fait partie de la Plateforme syndicale.

Le gouverneur de la région du Logone oriental, Adam Noucky Charfadine, que les avocats et autres accusent d’être à l’origine de la fusillade de Doba, a été démis de ses fonctions le 6 mai par le président Déby Itno. Il a été auditionné en procédure de flagrant délit par le parquet d’instance de N’Djaména, puis placé sous mandat de dépôt et déféré à la maison d’arrêt d’Amsinéné, à la sortie nord de la capitale, ainsi que trois responsables de la gendarmerie.

Tous ont été inculpés d’une dizaine de chefs d’accusation : attentat à la liberté, destruction de biens, discrédit jeté sur une décision de justice, outrage à magistrat, etc. Après trois jours d’audiences, l’ex-gouverneur du Logone oriental et ses cinq complices ont été condamnés à des peines allant de cinq à six ans de prison. Les deux commandants de la légion et leurs trois subalternes sont radiés du corps de la gendarmerie nationale.

Le 21 juin, les quatre professions judiciaires ont levé leur grève, mais ils maintiennent la menace d’une nouvelle grève si des cas similaires et pendants de violences sur les magistrats ne sont pas résolus. En plus de ces fronts sociaux, le président Déby doit relever les lancinants défis de la relance économique et de l’insécurité.

Ces derniers mois, la capitale tchadienne a renoué avec la criminalité : agressions et braquages sont redevenus le lot quotidien des N’Djaménois. Le summum a été atteint le 14 juin avec le car jacking (piraterie routière) d’une commerçante chinoise en pleine ville, elle a été abattue à bout portant, son véhicule et une importante somme d’argent emportée par ses agresseurs. Ceux-ci ont été appréhendés trois jours après par la police. 

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