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Politique

Sénégal et Mauritanie : Un rapprochement salutaire

Nouakchott et Dakar ont mis de côté leurs différends diplomatiques pour conclure un accord d’exploitation commune du gaz découvert à leur frontière maritime. Un partenariat 50-50, annonciateur d’autres négociations.

Dakar, Seydou Ka

Si chaque pays fait son histoire, il subit sa géographie, dit l’adage. Entre le Sénégal et la Mauritanie, les différends étaient nombreux ces dernières années (lire encadré) mais la raison économique semble, désormais, l’emporter.

Ainsi, Macky Sall s’est rendu, les 8 et 9 février, à Nouakchott, à l’invitation de son homologue mauritanien, pour une visite d’amitié et de travail afin de discuter « de tous les problèmes » entre les deux voisins, dont la question des licences de pêche. Vu la composition de la forte délégation ministérielle (pêche, énergie, élevage, etc.) qui l’accompagnait, le président sénégalais avait à coeur de mettre en avant les intérêts écono­miques communs afin d’aplanir les différends.

50-50 pour le gaz

Si l’on en juge par l’accueil réservé au chef de l’État sénégalais (rues pavoisées de drapeaux des deux pays, liesse populaire), cette visite était aussi très attendue, du côté mauritanien, pour « aller de l’avant ».

En effet, la visite du président sénégalais intervenait dans un contexte tendu entre les deux pays, après la mort d’un pêcheur sénégalais, fin janvier, lors d’un accrochage avec les garde-côtes mauritaniens.

En réaction, des manifestants avaient saccagé des commerces tenus par des Mauritaniens à Saint-Louis, ville d’où était originaire le jeune pêcheur. Nouakchott était donc dans une « dynamique d’apaisement », selon le mot d’un officiel mauritanien, puisque « ce qui nous lie est plus fort que ce qui nous divise ».

Côté sénégalais, Macky Sall estime primor­dial d’avoir des relations « pacifiques et de confiance » entre les deux capitales, « sinon, aucun investisseur ne mettra son argent dans nos projets communs ».

Une allusion aux importantes décou­vertes de gaz à la frontière maritime entre les deux pays, dont celle concernant le champ gazier Grand Tortue-Ahmeyim, mis au jour en janvier 2016 et considéré comme le plus important gisement en Afrique de l’Ouest, avec des réserves estimées à 450 milliards de m3.

Ce gisement est à cheval sur la fron­tière sénégalo-mauritanienne. La visite du président Sall à Nouakchott a permis la signature d’un accord de coopération intergouvernementale entre les deux pays, portant sur l’exploitation commune de ce gisement. Si les détails de l’accord n’ont pas encore filtré, il a été retenu un partage équi­table (50-50) des ressources.

Bien sûr, au Sénégal, le débat autour du pétrole et du gaz est toujours sensible, aussi l’opposition n’a-t-elle pas tardé à attaquer le président Sall sur cette question, lui demandant de publier le contenu de l’accord.

En guise de réplique, ce dernier accuse ses opposants « d’ignorance » concernant les règles de fonctionnement internationales régissant ce genre d’accord, précisant que sa promulgation va suivre « une chaîne » avant d’être présenté au parlement pour validation…

Vers un nouvel accord de pêche

Au sujet de la pêche, qui provoque souvent des incidents mortels entre pêcheurs sénégalais et garde-côtes mauritaniens, les deux parties se sont entendues sur un proto­cole d’accord en cours de finalisation visant à encadrer les conditions d’exploitation des ressources halieutiques et les conditions d’octroi des licences de pêche.

Le précédent accord qui date de 2001, garantissait un quota annuel de 50 000 tonnes de poissons aux pêcheurs sénégalais, mais il n’a pu être renouvelé depuis 2016, faute d’entente. La Mauritanie exige désormais que les débar­quements des prises réalisées par les pêcheurs étrangers se fassent sur place.

Ce dont ne veulent pas entendre parler les pêcheurs sénégalais. Pourtant, les licences de pêche octroyées par les autorités mauritaniennes, qui leur permettaient d’aller puiser dans des eaux réputées parmi les plus poissonneuses de la côte Atlantique, étaient vitales pour la survie de milliers de personnes, notamment à Guet-Ndar, le célèbre quartier de pêcheurs de Saint-Louis.

Un Groupe d’impulsion économique

D’ici à la conclusion d’un nouvel accord de pêche, des mesures ont été prises pour éviter le genre d’incident qui a coûté la vie au jeune pêcheur saint-louisien. Notamment des patrouilles communes en mer.

Selon Macky Sall, la Mauritanie accepte d’accor­der des facilités de pêche aux Sénégalais (à condition d’avoir un regard sur les captures) et de construire un quai de pêche sur son territoire à un endroit proche du Sénégal. En retour, Dakar va aider Nouakchott à acquérir des camions frigorifiques.

Le paradoxe, c’est qu’au moment où le Sénégal négocie l’octroi de licences pour ses pêcheurs artisans avec ses voisins (Mauritanie, Gambie, Guinée- Bissau), des autorisations de pêche sont accordées à des bateaux étrangers. Un accord de pêche lie notamment le Sénégal à l’Union européenne depuis octobre 2014.

Un comité paritaire travaille aussi sur un protocole réglementant la transhu­mance du bétail. La Mauritanie est, avec le Mali, le principal fournisseur du Sénégal en moutons de Tabaski. Enfin, le communi­qué final sanctionnant les travaux des deux délégations fait état d’une « convergence de points de vue » sur les questions de sécu­rité, l’OMVS (Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal), le CILSS (Comité permanent inter-États de lutte contre la sécheresse au Sahel) et la Grande muraille verte.

Un groupe d’impulsion économique sera constitué pour le suivi de la mise en oeuvre de tous ces accords. Signe du dégel, en tout cas dans les déclarations officielles, le président mauritanien a accepté l’invitation de son homologue sénégalais à effectuer, à son tour, une visite au Sénégal. N

ENCADRE

Des relations bilatérales compliquées

C’est un euphémisme. Le Sénégal et la Mauritanie entretiennent des relations pour le moins compliquées depuis 1989, quand ils ont frôlé un conflit armé. « Il y a eu des problèmes. Ils ont existé, existent et existeront toujours », reconnaît le président mauritanien, Mohamed Ould Abdel Aziz. Ces dernières années, les deux pays voisins se sont réciproquement adressés des « reproches», pour ne pas dire se sont opposés, sur certains dossiers : G5 Sahel, Gambie, élection du président de l’Union africaine…

Plus récemment, l’opposant Biram Dah Abeid a été au coeur d’un bras de fer diplomatique entre les deux pays. De plus, Nouakchott ne cache pas son agacement de voir les responsables de certaines organisations mauritaniennes de défense des droits de l’homme faire « la navette entre Nouakchott et Dakar dans le but d’assombrir les relations entre les deux capitales ». Mais avec les découvertes de gaz et de pétrole à la frontière entre les deux pays, les enjeux ont changé.

Dorénavant, le discours est beaucoup plus conciliant, des deux côtés. « Notre seule arme pour résoudre ces problèmes, ensemble, c’est le dialogue », assure le président Aziz. De son côté, Macky Sall assure vouloir « raffermir les relations anciennes et profondes entre les deux pays, fondées sur les liens historiques et culturels féconds et sur le brassage des deux peuples ».

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