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Entretien Politique

Pourquoi la France ne comprend plus l’Afrique

Pourquoi la France ne comprend plus l’Afrique
  • Publiémars 22, 2024

Arrivé au pouvoir en 2017 avec la farouche volonté de changer la politique de la France en Afrique, le président Emmanuel Macron a semble-t-il perdu son pari. Retour sur les ressorts profonds de cette politique avec Emmanuel Dupuy, président de l’Institut prospective et sécurité en Europe (IPSE), enseignant en géopolitique (Université catholique de Lille, Institut supérieur de gestion – ISG, EDC Paris Business School)

 

Dès son installation à la présidence de la République, Emmanuel Macron avait manifesté sa volonté d’innover, voire de « disrupter » en matière de politique africaine de la France. Pourquoi cet apparent ratage ?

Le président de la République, a, en effet, cherché, très vite, à se démarquer de la politique africaine de son prédécesseur, caractérisée par un enkystement, voire un épuisement, de la présence de nos forces militaires projetées, notamment au Sahel, depuis 2013. L’on est cependant, obligé d’admettre qu’avec Emmanuel Macron, c’est davantage le verbe que le geste qui l’emporte, le plus souvent. Ainsi, nul étonnement que la politique africaine du président se résume, voire se réduise, à des effets d’annonces, selon la formule consacrée, du « discours qui fait foi ».

Nous connaissons les structures chargées d’assurer la bonne exécution de la politique française : Agence française pour le développement – AFD ; Direction de la coopération de sécurité et de défense – DCSD du ministère des Affaires étrangères, Centre de planification et de conduite des opérations – CPCO du ministère de la Défense ; Directions Afrique et Océan Indien – DAOI / Afrique du Nord et Moyen-Orient – ANMO du MAE ; cellule africaine de l’Élysée…

Les années 2010-2020 voient désormais, d’un côté, l’islam politique véhiculé par l’AKP turc et son « véhicule » idéologique des Frères musulmans tenter de « gagner le cœur et les esprits » des populations africaines musulmanes, reléguant ainsi aux oubliettes, l’héritage de l’école soufie chérifienne.

Ainsi, pour juger et jauger la patte « macronienne » d’une politique africaine qui ne devrait pas, théoriquement, dépendre, plus que de raison, des choix unilatéraux de son prescripteur, mais s’inscrire dans la continuité des structures que je viens de citer, il convient de prendre pour exemples certains discours présidentiels concernant la politique africaine de la France. 

Le plus souvent, ces prises de paroles, solennellement mises en scène par l’Élysée, se contredisent explicitement ou implicitement.

Il en va ainsi, du discours, prononcé, le 28 novembre 2017, devant les étudiants de l’université Ouaga 1 – Joseph Ki-Zerbo, au Burkina Faso, en présence du président burkinabé, auquel lui répond celui prononcé devant les cinq collègues africains du G5 -Sahel (le Malien, Ibrahim Boubakar Keïta ; le Burkinabé, Roch Marc Christian Kaboré ; le Nigérien, Mahamadou Issoufou, le Tchadien, Idriss Itno Deby ; le Mauritanien, Mohamed Ould Abdelaziz) à Pau, le 13 janvier 2020. D’ailleurs, Emmanuel Macron ne dialogue avec aucun de ces derniers, décédés, remplacés « démocratiquement » ou renversés par des putschs militaires, depuis 2020 !

Ainsi ces deux prises de parole, pris pour exemples, dans le contexte aggravé d’un Sahel, de plus en plus aux prises avec une double insurrection djihadiste (Al-Qaïda au Maghreb Islamique – AQMI – devenu le Groupe de soutien à l’islam et aux Musulmans – GSIM / JNIM – auquel lui fait face, parfois violemment, l’Etat islamique dans le Grand Sahara – EIGS) témoignent de réalités différentes et débouchent, dès lors, sur une remise en cause des finalités recherchées.

L'ex président du Niger Mohamed Bazoum reçu par son homologue français Emmanuel Macron au palais de l’Élysée, le 7 décembre 2022 (photo AFP).
L’ex président du Niger Mohamed Bazoum reçu par Emmanuel Macron au palais de l’Élysée, le 7 décembre 2022 (photo AFP).

Il en va ainsi, de cette volonté de rupture manifeste, avec une présence militaire française, dont les premiers signaux de perception biaisée, sont apparus dès 2016. Sans faire de l’opération Barkhane, le « parangon » de notre engagement civilo-militaire aux côtés des forces armées africaines, et surtout, en soutien auprès des quelque 150 millions de Sahéliens, d’ouest en est du continent africain, sa réussite sur le plan cinétique et conjoncturel, ne peut, ainsi, être dissocié de son échec patent sur le plan politique et structurel.

En somme, à la réussite – relativement peu médiatisée – de l’opération de contre-terrorisme menée contre les groupes armés terroristes dans le cadre de l’opération Serval (janvier 2013-août 2014) répond l’échec – nettement plus décrié médiatiquement –, de l’opération de lutte dans une « approche globale » contre le terrorisme du dispositif Barkhane, concomitant avec l’approche bancale d’africanisation du G5-Sahel (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger, Tchad), à partir de février 2014.

Dès lors, comment s’étonner qu’Emmanuel Macron n’ait cherché qu’à se défausser sur son prédécesseur, François Hollande, quant à une situation sécuritaire faussement stabilisée, en réalité hautement volatile, héritée sur de mauvaises bases ?

 

Des rapports, des études et autres expertises sont publiés ces derniers temps, mais rien ou presque ne semble se traduire dans les faits pour changer la donne. Par où faut-il partir pour rebâtir cette relation ? 

Pour mieux comprendre et accompagner ces changements, ou du moins velléités sincères de changements de paradigme quant à la relation entre la France et le continent africain, un détour vers l’Alsace s’impose, en effet. D’une part, vous faites référence à l’excellent travail mené par le député Modem du Haut-Rhin, Bruno Fuchs, et sa collègue des Alpes Maritimes, la députée Les Républicains, Michèle Tabarot, présenté, le 8 novembre 2023 et ayant servi, le 21 novembre dernier, de base d’un débat parlementaire (à l’Assemblée nationale et au Sénat) portant sur la manière de repenser la politique française en Afrique.

D’autre part, vous pensez à la nomination, le 2 février dernier, de l’ancien ministre Jean-Marie Bockel, comme « Envoyé personnel du président pour l’Afrique », ayant plus spécifiquement la mission de repenser et accompagner le pré-positionnement des bases françaises au Sénégal, Côte d’Ivoire, Tchad et Gabon.

L’on pourrait ajouter, bien évidemment, plusieurs rapports de collègues universitaires et « think-tankers », qui orientent le débat sur de bonnes bases, à l’instar de l’étude « Thématiques, acteurs et fonctions du discours anti-Français en Afrique francophone », menée par le directeur du Centre Afrique subsaharienne de l’Institut français des Relations internationales (IFRI) Alain Antil, avec son collègue, Thierry Vircoulon.

Ex-Opération Barkhane au Mali

Il en résulte une foison de constats convergents quant aux écueils à éviter pour qu’une « francophobie » – qui, bien que le fait d’une ultra-minorité, le plus souvent stipendiée par des acteurs exogènes au continent et étranger aux réelles aspirations des Africains – ne gangrène sérieusement l’image de la France sur le continent africain.

Le constat quant à une certaine forme d’arrogance née d’un substrat post-colonial, insuffisamment appréhendé dans notre relation avec notre ancien « Empire » marginalisant, inutilement et arbitrairement, une grande partie de Français d’origine africaine, est pourtant connu depuis longtemps.

Sujet tabou, car abusivement et caricaturalement exploité à des fins électorales, voire électoralistes, longtemps, non ou mal assumé, notre « responsabilité » en tant que puissance ex-colonisatrice doit redevenir une force et non un obstacle à une relation apaisée que nos voisins européens réussissent visiblement mieux que nous, alors que la durée de « leur » colonisation fut plus courte (Allemagne, Italie) ou que la fluidité de la relation post-coloniale soit plus aisée, car plus récente et accompagnée par des perspectives de coopérations économiques bénéficiaires des deux côtés (Espagne et Maroc, Portugal et Angola) .

Le député Bruno Fuchs liste, ainsi, sept « irritants », parmi lesquels les plus récents, n’en sont pas moins, les plus évidents à résoudre, à commencer par l’incompréhensible politique, que l’on pourrait presque considérer comme une mesure presque « punitive », quant à la non-attribution de visas à certains ressortissants de pays africains. La liste est longue des griefs formulés à l’égard de décisions politiques hasardeuses, aux contours flous et conséquences mal jaugées, exacerbées par des prises de déclinaisons administratives aggravantes.

Les solutions restent, quant à elle, peu mises en exergue. Au-delà de certaines mesures, que le rapport de Bruno Fuchs et Michèle Tabarot, propose, au nombre de 27, dans le cadre de l’affirmation d’une nouvelle architecture relationnelle, d’ordre stratégique, réputationnel et opérationnel, c’est surtout une nouvelle méthodologie qu’il conviendrait d’appliquer, caractérisée par une approche plus « inclusive » de notre relation avec nos partenaires africains.

 

Dans ces incompréhensions et malentendus, est-ce que la France qui ne comprend plus l’Afrique ou les Africains qui ne comprennent plus la France ?

Un peu des deux, hélas ! Ce tragique constat puise profondément et puissamment dans nos « inconscients ». Comme remarquablement décrit et analysé par Thomas Borrel, Amzat Boukari Yabara, Benoît Collombat et Thomas Deltombe, dans leur ouvrage collectif « L’Empire qui ne veut pas mourir » (éditions du Seuil), la France se perçoit toujours dans la continuité de l’exclusivité des relations bilatérales avec ses vingt anciennes « bribes d’Empire », que lui espérait le Général de Gaulle, quand il créa la Communauté française, à l’aune du processus de décolonisation, entre 1958 et 1960.

Or, les aspirations des jeunesses et activismes politiques d’aujourd’hui ne sont plus, d’évidence, ceux d’hier. Ces dernières sont remplacées – par substitution – par des ersatz doctrinaires aux croyances idéologiques – par adhésion – des années 1960, 1970, 1980 et 1990. Ainsi, le pan-africanisme « proclamé » de la Camerounaise Nathalie Yamb ou du Béninois Kémi Séba, ne peut dignement être comparé aux aspirations légitimes et hautement estimables des peuples africains à disposer d’eux-mêmes, dans des frontières souveraines et internationalement reconnues, telles que le Ghanéen Kwame Nkrumah, le Malien Modibo Keïta, le Nigérien Hamani Diori, le Camerounais Ahmadou Ahidjo ou le Béninois Emile Zinsou y œuvrèrent ardemment, à partir des timides avancées en matière d’émancipation, nées avec la Conférence de Brazzaville, en 1944, sous l’impulsion de Félix Eboué.

Nathalie Yamb
Nathalie Yamb

Dans un continent africain où il suffit de quelques centaines de personnes malintentionnées et « activées » par des structures spécialisées dans la cyber-propagande, les « infox », la désinformation et les ingérences étrangères, le combat paraît presque perdu d’avance face à un syndrome « françafrique », tenace et fédérateur.

La méconnaissance réciproque de nos histoires, est ainsi, au cœur, du nœud gordien de la relation entre la France et l’Afrique francophone. Il convient désormais d’agir !

Sans doute, dans un premier temps, en privilégiant le principe de « l’équité » plutôt que celui de « l’égalité » dans nos relations transcontinentales, et ce, afin d’équilibrer une relation plus qu’asymétrique et dans un souci d’impartialité, que d’aucuns nous récusent aujourd’hui.

Bref, il s’agit de procéder, urgemment, et avant toute chose, à un inventaire de ce qui marche et oser un « aggiornamento » de ce qui ne marche pas ou plus. Il s’agira ainsi, de repenser notre relation au-delà de la Méditerranée, en s’appuyant autant sur le constat manifeste de nos échecs que les doléances – plus complexes à appréhender – de nos partenaires. On a eu tendance, il est vrai, à reléguer, voire à intérioriser, l’importance de la psychologie sociale qui fonde les nations africaines que sont devenus nos alter ego étatiques de l’autre côté de la Méditerranée. Le constat peut sembler simple. Sa prise en compte est nettement plus complexe. Néanmoins, pour « remettre l’église au centre du village », il convient, en premier lieu, de faire ce constat de mutuelles incompréhensions, ensemble !

Ainsi, les rapports, études, expertises auxquels vous faites référence, ne tiennent que s’ils sont aussi rédigés et pris en compte, sur la rive méridionale de la mer Méditerranée. En somme, pour surmonter les écueils évoqués, générant incompréhensions et tensions palpables, il convient de bâtir de la « réciprocité », sur le plan institutionnel, académique, militaire et diplomatique. C’est ainsi, manifestement dans une logique mutuellement bénéfique d’accompagnement dans l’émergence et de partenariat d’égal à égal, qu’Européens et Africains doivent désormais envisager leurs relations.

C’est ici, que le « gâchis » diplomatique de la « Macronie » est manifeste !

De ses deux meilleurs atouts – sa jeunesse et sa relative pensée « disruptive » – Emmanuel Macron, n’aura su tirer, les fondements d’une narration de rupture avec les ordres établis fermement arrimés aux pouvoirs qu’ils ne veulent quitter – pour certains depuis 1979. C’est pourtant, un discours pourfendeur tant de la kleptocratie, du népotisme, de la corruption, de la concussion, qu’attendaient 70% du 1,4 milliard d’Africains, ceux qui ont moins de 25 ans ! Bien que des mots forts furent prononcés (responsabilité, restitution, réciprocité, partenariat, appartenance et histoire partagée…), ni le discours de Ouagadougou en novembre  2017, ou celui de Yaoundé, en juillet 2022 ne réussirent à « toucher » et  « convaincre » les jeunes d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale !

C’est pourtant en utilisant un langage de vérité quel’on pourra, enfin, faire de la politique africaine de la France ainsi que la politique française des pays africains, un domaine partagé, comme l’est la politique européenne pour la France et la politique subrégionale et panafricaine pour les 54 États africains…

 

La nomination d’un « Envoyé spécial du président », en la personne de l’ancien ministre de la Coopération, Jean-Marie Bockel, est-elle pertinente alors qu’il y a une urgence pour prendre à bras-le-corps ce sujet ? Ne faudrait-il pas inscrire la présence militaire, via ses bases, dans une approche multiple pour apporter des réponses coordonnées et dans la cohérence ?

Cette nomination est particulièrement bienvenue. Elle était attendue, de part et d’autre, des deux rives de la Méditerranée. La personnalité incontestable de celui qui perdit son poste de Secrétaire d’Etat chargé de la coopération et de la francophonie, après seulement neuf mois d’exercice, pour avoir osé pourfendre la « Françafrique », apporte un des éléments les plus probants étayant le profil idoine du sénateur honoraire pour cet emploi singulier de  Missi dominici de la présidence de la République, et par là-même, de l’ensemble des services de l’Etat.

Le décès du fils de Jean-Marie Bockel, le capitaine Pierre-Emmanuel Bockel, en opération dans le septentrion malien, en novembre 2019, vient rappeler à quel point le sacrifice des 58 militaires français décédés au Sahel ne fut vain, pour assurer la sécurité des populations aux prises avec les Djihadistes.

Cependant, désormais, la question de la présence militaire se pose avec plus d’acuité. Cette dernière fut forte de plus ou moins 8000 militaires, au plus fort de nos OPEX Serval-Barkhane au Mali-Sahel (depuis 2013) et Sangaris en Centrafrique (2013-2016) et nos bases au Sénégal (Forces françaises du Sénégal – FFS) ; en Côte d’Ivoire (Forces françaises en Côte d’Ivoire – FFCI – depuis 2015, dans la continuité de l’opération Licorne, depuis 2002) ; au Gabon (Forces françaises du Gabon – FFG) et au Tchad, où la France est présente depuis 1963, à hauteur de 1200 hommes, et dans le souvenir pérenne des 153 militaires français tombés pour assurer l’intégrité territoriale du Tchad, face aux coups de butoir des hégémonismes libyens et soudanais, hier, et face, aujourd’hui, à la menace terroriste tenace, à la frontière entre le Tchad, le Niger, le Nigéria et le Cameroun. Les différentes pistes que vous évoquez sont, en effet, toutes sur la table.

Jean-Marie Bockel et le président ivoirien, Alassane Ouattara, à Abidjan, le 21 février 2024. (Photo : AFP)
Jean-Marie Bockel et le président ivoirien, Alassane Ouattara, à Abidjan, le 21 février 2024. (Photo : AFP)

 

La mutualisation de nos bases militaires avec nos partenaires traditionnels (américains, allemands, italiens, britanniques, espagnols) et nouvellement impliqués sur le continent africain (hongrois, roumains, tchèques, danois, estoniens…) qui partagent les mêmes engagements que nous, contre les groupes armés terroristes, organisations narco-criminelles, est de plus en plus évoquée. Il s’agit, en réalité, de ce qui était envisagé dans le cadre de la Task Force Takuba, visant à « européaniser » le dispositif de lutte contre les djihadistes au Sahel.

D’autre part, la présence plus discrète – sur le principe du concept anglo-saxon du « light footprint » de nos militaires, au gré des besoins spécifiquement détaillés et exclusivement sollicités par nos partenaires militaires africains, à l’instar des détachements militaires légers déployés actuellement au nord du Bénin et du Togo, à la demande des présidents Patrice Talon et Faure Gnassingbé, est déjà une réalité vivace de l’évolution permanente de notre dispositif militaire.

Emmanuel Dupuy
Emmanuel Dupuy

D’ailleurs, à ce propos, l’on est désormais entré, dans une configuration, encore plus « hybride », à l’aune du partenariat stratégique engagé avec les forces armées rwandaises, à qui nous avons « délégué » certaines missions que les Forces armées françaises ne peuvent ou ne veulent plus assumer, comme c’est le cas au Mozambique, dans la province du Cabo Delgado, au nord-est du pays, aux prises avec une insurrection d’inspiration djihadiste, ayant prêté allégeance à Daesh.

Du reste, la même piste de « délégation » dans le cadre de la formation des formateurs militaires pourrait ainsi parfaitement servir à la réconciliation concrète entre la France et le Maroc, notamment en direction des trois Etats de l’Alliance des Etats du Sahel (AES) que sont le Mali, le Niger et le Burkina Faso, devenus hostiles à la présence militaire française et américaine, dans la foulée de l’offre sécuritaire formulée par Rabat, lors du Sommet de Marrakech en novembre 2023.

Reste, désormais le vaste chantier de la « régionalisation » des emprises militaires, notamment celle du Camp de Gaulle à Libreville, de la base opérationnelle avancée d’Abidjan, du Camp Leclerc à Dakar. À ce propos, le modèle de nos vingt écoles nationales à vocation régionales déployées dans dix pays africains (Sénégal, Côte d’Ivoire, Ghana, Togo, Bénin, Cameroun, Guinée équatoriale, Gabon, Congo, Djibouti) depuis les années 1990 est dans tous les esprits.

Ce sont ainsi, plus de 20 000 stagiaires africains qui y ont été formés, depuis 1997, à raison de 2800 stagiaires formés chaque année, par seulement quelques centaines de coopérants militaires français, activés par la Direction de la coopération de sécurité et de défense, hautement spécialisés dans des domaines indispensables à la résilience des États africains (déminage et dépollution du champ de bataille, lutte contre le terrorisme, commandement et planification stratégique, cyber-sécurité, action de l’état en mer, lutte contre la piraterie, protection civile, service de santé des armées, maintien de la paix, prévôté militaire, surveillance des frontières, génie militaire…).

Ces pistes sont ainsi au cœur de la mission assumée à bras-le-corps par Jean-Marie Bockel, depuis plusieurs semaines, à l’aune du rapport que ce dernier remettra au président de la république, d’ici à juillet 2024.

Restons ainsi particulièrement attentifs aux dispositifs innovants nécessaires pour que cet indispensable redéploiement se fasse en bon ordre et surtout en parfaite intelligence, avec les sociétés civiles, promptes aux manipulations venues d’en dehors du continent africain !

 

Le désaveu de la diplomatie française en Afrique se passe dans un contexte géopolitique où l’on observe le positionnement d’autres acteurs pour occuper la place et courtiser les Africains (Russie, Turquie, Chine, Maroc, etc.). Dans ce jeu, faut-il craindre que ces rivalités n’avivent les tensions, les crises et les guerres ?

Ce contexte conflictuel dans lequel se meuvent acteurs étatiques et organisations non étatiques, agissant le plus souvent comme relais de puissances aux desseins cachés, dans leurs modalités hybrides et volatiles, qui n’épargne nullement le continent africain, est-il si nouveau que cela ?

Les acteurs et relais utilisés par les pays que vous citez ont évolué, certes, mais la finalité reste la même : mettre un terme à la relation historique entre ex-puissances coloniales et le continent africain. De ce point de vue, étonnement, se rejoue une partition déjà entonnée dans les années 1960, à l’aune des processus de décolonisation et d’émancipation nationales, sous couvert du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. S’y rejoignent, intérêts russes, chinois, turcs, iraniens, des pays du Golfe et américains pour « chasser » du continent africain, les anciennes puissances, notamment britanniques et françaises !

Ce sont ainsi, le plus souvent, des acteurs exogènes au continent africain, qui n’ont jamais quitté le continent africain, à l’instar de la Russie, dans la continuité de la diplomatie du « centralisme démocratique » de Moscou qui firent les grandes heures de l’amitié entre l’URSS, les « peuples » et surtout les partis uniques africains et mouvement d’inspirations marxistes (Frelimo au Mozambique, MPLA en Angola, FLN en Algérie, PRPB au Bénin, PDG en Guinée, PCT du Congo…). La plupart de ces « révolutionnaires » africains fréquentèrent, du reste, l’université moscovite d’amitié entre les peuples, plus connue sous son appellation patronymique d’« Université Patrice-Lumumba » que la Russie a relancé en 2019. Beaucoup d’entre eux ou leurs descendances sont d’ailleurs encore au pouvoir.

La Chine joua, du reste, durant les années 1970-1990, les trouble-fêtes dans cette filiation marxiste-communiste, en appuyant les partis « non-alignés » aux desseins anti-capitalistes de Moscou, tout en s’inscrivant dans l’esprit « tiers-mondiste » de la conférence de Bandung  (18-25 avril 1955), comme ce fut le cas avec nombre de mouvements de libération nationale, à instar du PAIGC cap-verdien, du FNLA en Angola, du DERG éthiopien, de l’UPC au Cameroun ou encore du ZANU du Zimbabwe de Robert Mugabe.

Aujourd’hui, le modèle de « parti-armée » que Pékin a importé, par le biais de ses entreprises contrôlées par le Parti communiste chinois, sur le continent africain, depuis une trentaine d’années s’accommode ainsi parfaitement avec le prétorianisme de nombreux pays africains, désormais sous le joug des militaires, à l’instar du Niger, Mali, Soudan, Burkina Faso, et dans une moindre mesure, au Tchad, Guinée et Gabon. Désormais, l’assistance militaire, la formation militaire et le transfert d’armement prodigués par l’Armée populaire de libération (APL) pourraient ainsi constituer, à l’avenir, une menace sérieuse pour les Occidentaux.

Ainsi, se joue, sous le seuil de la confrontation directe avec les forces armées occidentales présentes sur le continent africain (France, USA, GB, Italie, Allemagne, Espagne, Japon…), un jeu d’influence subtil que les puissances dites « souveraines » (illibérales) entendent jouer à plein régime.

Le président sud-africain Cyril Ramaphosa et le président russe Vladimir Poutine.
Le président sud-africain Cyril Ramaphosa et son homologue russe Vladimir Poutine.

Moscou entend ainsi utiliser, aujourd’hui, les mêmes cordes que celles utilisées par Washington, Paris, Londres, Bruxelles, naguère. Néanmoins, elle entend pousser le concept d’externalisation beaucoup plus loin que les Occidentaux le firent, à travers le phénomène du mercenariat d’État qui mit fin prématurément à plusieurs régimes (Comores, Burundi, Centrafrique, ZaÏre-RDC) en abusant du « déni plausible » de ses actions de déstabilisation, de désinformation et d’ingérence, à travers le déploiement de ses sociétés militaires privées, à l’instar de la plus emblématique d’entre elle, Wagner, désormais muée en Africa Corps.

Ce que fait, aujourd’hui, Moscou est en train de donner, du reste, des idées à la Turquie, qui active, elle aussi sa milice privée, « Sadat ». Depuis la mort d’Evgueni Prigojine, en août dernier, intrinsèquement lié aux services de renseignement militaires russes (GRU), la SADAT turque est, elle, un outil, entre les mains des puissants services de renseignement turcs (MIT). Enfin, la dimension de l’influence religieuse atteint désormais de plein fouet le continent africain.

Les années 1980-1990 virent une volée prosélyte de prédicateurs wahhabites formés, financés et instrumentalisés par les monarchies pétrolières du Golfe persique, notamment l’Arabie saoudite, le Qatar, le Koweït et les Émirats arabes unis, envahir l’Ouest africain, notamment le Sénégal et la Mauritanie, ainsi que le flanc occidental du Sahel. Les années 2010-2020 voient désormais, d’un côté, l’islam politique véhiculé par l’AKP turc et son « véhicule » idéologique des Frères musulmans tenter de « gagner le cœur et les esprits » des populations africaines musulmanes, reléguant ainsi aux oubliettes, l’héritage de l’école soufie chérifienne, ancré dans l’Occident africain depuis le XVIIe siècle.

Il convient de prendre pour exemples certains discours présidentiels concernant la politique africaine de la France. Le plus souvent, ces prises de paroles, solennellement mises en scène par l’Elysée, se contredisent explicitement ou implicitement.

D’autre part, une récente poussée irano-chiite s’est matérialisée, à l’aune du regain de conflictualité entre l’Algérie et le Maroc. Alger entend ainsi pleinement et opportunément profiter de la manne financière et l’assistance militaire subséquente des ambitions africaines naissantes de Téhéran à son profit, et ce, pour continuer à armer et soutenir les revendications du Front Polisario au Sahara.

Ainsi, outre la privatisation de la sécurité, en cours depuis plusieurs années au Sahel et au Sahara, la « dronisation » du champ de bataille est également un sérieux défi pour les coopérations militaro-sécuritaires traditionnellement tournées vers l’Occident, que ne garantissent plus les relations détériorées entre Paris et plusieurs capitales africaines. La Turquie et l’Iran ont ainsi pris l’ascendant dans la fourniture des drones que s’arrachent les forces armées africaines.

Dès lors, la seule question qui demeure pertinente à se poser, est donc la suivante : comment fait-on pour rester un partenaire attractif économiquement, fiable militairement et solidaire diplomatiquement ?

Faudra-t-il attendre 2027 pour espérer une réponse à ces légitimes interrogations ?

@NA

Écrit par
Hichem Ben Yaïche

4 Commentaires

  • Une excellente analyse que j’approuve entièrement.
    J’ajouterai cependant que les relations Franco-africaine du Président Macron souffrent aussi d’un syndrome invisible ou imperceptible. Je m’en vais citer les Réseaux. Tout comme en Afrique francophone, le réseautage introduit un élement de taille: la personne qui entre en jeu dans la mise en oeuvre de la nouvelle vision pour la mise en place de cette nouvelle politique a un déficit, qui est la mise en orbite non par compétence de la compréhension réelle de la complexité africaine. On observe un agacement des personnes supposée affronter une Afrique ou le réseautage à mis en face de la France une classe de personne parachutée qui n’ont que la facilité comme option. Les deux camps réunis ont ainsi facilité le troisième laron (Russes, Chinois, Monarchie du Golf) qui ne cherchent qu’une possibilité pour dégager ou faire dégager l’occident. L’arrivé de ce troisième laron est facilité par le gain facile par une génération de jeune africains en perdition, dont les repères et les convictions sont e’un autre ordre que la construction d’une société qui se suffit à elle-même. L’école au modèle occidental, une école aux débouchés en déphasage avec les besoins réels de développement de l’Afrique. Pour preuves les écoles n’apprennent pas jeune africain à transformer son quotidient: je ne connait pas une école autour des produits pétrolier au Congo, au Gabon, au Nigéria. Je ne connais pas d’écoles de transformation du Maïs ou du Manioc, de l’igname en Centrafrique. Je ne connais pas d’école de tannerie de peaux de vaches, biche, buffles pour fabriqués des chaussures, pas d’écoles d’études des essences de bois en RCA, pas d’écoles de ravalement de routes, de construction de ponts, pas d’écoles d’électricité. Mais si la France veut refaire sa politique africaine, qu’elle commence par exploiter les potentialités intellectuelles de la diaspora africaine de France

    • Pourriez-vous être plus explicites quand vous parlez des Réseaux ?

  • Article intéressant mais qui manque de mordant vis à vis de Macron mais aussi de la classe politique française.
    Ne faudrait il pas mentionner l incohérence de l attitude de Macron qui soutient le président élu au Niger au nom de la démocratie et qui court apporter sa bénédiction au putschiste du Tchad ?
    Ne faudrait il pas parler des parlementaires absents lors du débat en novembre sur la politique africaine de la France ?
    Ne va t on pas dans le mur?
    Y a t il une réflexion sur une politique alternative pour les relations de la France avec l Afrique ?

  • Merci à Jean-Pierre Mara d’crire « Mais si la France veut refaire sa politique africaine, qu’elle commence par exploiter les potentialités intellectuelles de la diaspora africaine de France »

    Le rôle des diasporas est capitale. La debâcle (je tiens au mot ) française en Afrique (y compris au Bénin dont je reviens !) doit convaincre qu’une partie de la restauration du lien entre Europe et Afrique tient au comportement qui sera adopté par les diasporas et notamment par les cadres d’origine africaine (nés et formés en France). partageront-elles le « sentiment anti français » ou au contraire l’atténueront-elles ? une des clés de l’avenir est dans cette question.
    Le Partenariat Eurafricain privilégie le travail au sein des diasporas qui se fracturent sur cette question. Ce sont de nouveaux rapports de forces qui s’élaborent et il semble évident que le discours démocratico-occidentaliste est périmé et le fossé sociétal se creuse entre les deux continents

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