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Politique

Pour la vérité et la justice, il faut aller plus loin, assure le philosophe Ki-Zerbo

La France, par la voix de son président Emmanuel Macron, vient de reconnaître sa responsabilité dans le génocide rwandais de 1994. Dans le même temps, l’Allemagne, via son ministre des Affaires étrangères, Heiko Maas, demande pardon à la Namibie pour le génocide des Hereros et des Namas intervenu en 1904 et 1908. Une étape d’un long processus de revendications, qui demande à être prolongé, souligne le philosophe Lazare Ki-Zerbo.

Propos recueillis par Serges David

« Avant de juger les déclarations françaises et allemandes, il faut mentionner la longue marche du mouvement pour des réparations de la traite transatlantique des personnes afro-descendantes, et de la colonisation. Cette quête de 400 ans, comme le chantait Peter Tosh dans le grand album Catch a fire, est-elle en train d’atteindre son objectif ? Et ce, au-delà de la traite transatlantique, avec une incidence sur les vestiges de la colonisation ?

Si la France veut être cohérente jusqu’au bout, elle doit prolonger cette volonté de vérité et de justice en ouvrant, sous l’égide de l’Union africaine ou des Nations unies, des assises sur sa relation avec l’Afrique. Et pas dans un cercle d’intellectuels qu’elle aura elle-même cooptés !

Il s’agit notamment d’obtenir la reconnaissance symbolique de la responsabilité des pays européens et des États-Unis, et des esclavagistes de ces pays, dans la mise en esclavage de millions d’Africains. Il s’agit de dénoncer le rôle de cette longue oppression dans le racisme structurel qui sévit encore aujourd’hui dans le monde, de démontrer la nécessité de réparations d’ordre économique, social et culturel, par exemple à travers l’enseignement, la restitution des biens pillés, et des œuvres de mémoire, et de politiques publiques plus équitables.

Après une gestation commencée dès la résistance à la mise en esclavage, avec des fuites, sabotages, insurrections ou marronnages, interpellations écrites, les clameurs revendicatives n’ont jamais disparu. De plus en plus insistantes et audibles, elles se font entendre, surtout dans la diaspora, mais elles affectent les relations afro-européennes.

Le mouvement Black lives matter, les remobilisations autour du vingtième anniversaire de la loi française du 10 mai 2001 dite loi Taubira – reconnaissant l’esclavage et la traite transatlantique comme crime contre l’humanité –, et de la grande conférence onusienne de Durban contre le racisme et les discriminations raciales (septembre 2001) augmentent la pression sur les gouvernements européens et américain. Les réseaux sociaux représentent une caisse de résonance considérable, malgré des dérives auxquelles il ne faut pas les réduire.

La « décolonialisation » après la décolonisation

L’Assemblée générale des Nations unies, a adopté le 31 décembre 2020, un Appel mondial à une action concrète pour la mise en œuvre intégrale et le suivi de la Déclaration et du Programme d’action de Durban.

Le Parlement européen a reçu le 2 décembre 2020 le grand porte-parole du mouvement pour les réparations, l’historien barbadien Hilary Beckle, président de la Commission caribéenne pour les réparations. Le 19 juin 2020, une résolution historique de l’institution reconnaissait la Traite transatlantique comme crime contre l’humanité. Le 15 avril 2021, le Congrès américain adopte un projet de loi sur les réparations, alors que des universités, des banques commencent à délier les cordons de la bourse en reconnaissant que leur prospérité repose sur l’infâme commerce.

Pour certains observateurs, la compétition avec la Chine serait également responsable de ces signaux de compassion transmis aujourd’hui par les gouvernements et acteurs occidentaux, dans la mesure où Pékin incarne le défunt tiers-mondisme, l’esprit anticolonialiste de la Conférence de Bandung (1955).

En réalité, après une première décolonisation formelle dans les années 1960, il s’agit d’aller plus loin, pour transformer les sociétés contemporaines, du Sud et du Nord, en s’attaquant aux préjugés ancrés, aux facteurs structurels de la dépendance et du racisme, aux traumatismes psychiques dont les traces sont encore visibles, y compris en Afrique. Cette « décolonialisation » pourrait-on dire, car elle reflète la théorie dite « décoloniale », englobe nécessairement la question des réparations dans la mesure où les traumatismes sont comme des blessures, des fractures ouvertes, mais souvent muettes. Aminata Traoré a résumé la situation : les sociétés post-esclavagistes et postcoloniales se sont retrouvées dans un étau.

La démarche de la France et de l’Allemagne s’inscrit donc dans ce contexte. Les deux pays ont notamment commencé à restituer des œuvres d’art, au Bénin et au Nigeria.

Supprimer les nouvelles formes de domination

Dans la résolution du Parlement européen que je viens d’évoquer, un alinéa précise : « Les manifestations ont renforcé le mouvement d’opposition au racisme ciblant les personnes noires et de couleur et sont venues rappeler le passé colonial de l’Europe et son rôle dans la traite transatlantique des esclaves. » Il y a là une allusion au lien effectif entre l’esclavage et la colonisation, puisque la première a détruit les souverainetés antérieures pour les remplacer progressivement par des formations politiques souvent fantoches, assujetties, même si les Africains n’étaient pas purement passifs dans cette réorganisation à leurs dépens.

Cette destruction brutale a été la matrice de la colonisation en termes de stratégie de domination, ou d’intériorisation de la domination, de nouvelles formes de violence dans les systèmes africains, mais aussi dans l’esprit des Africains. La Traite organisée par les États et marchands arabes a eu les mêmes effets durables, par exemple en Afrique du Nord ou au Moyen-Orient.

Pourquoi ce détour ? Simplement pour dire que les choses vont dans le bon sens : celui de la vérité et de la justice. La France, l’Allemagne, l’Union européenne et les États-Unis doivent aller plus loin.

Devoir de mémoire

Oui la demande de pardon de l’Allemagne sera une première avancée ! Toutefois, les pays africains doivent, de mon point de vue, respecter certains principes inhérents à l’approche de la justice réparatrice et à toute la philosophe de l’Ubuntu promue par Desmond Tutu. D’abord le devoir de mémoire : impliquer directement les descendants des victimes, qui sont ceux à qui doit s’adresser cette demande de pardon, au nom des ancêtres disparus.

Par exemple, Zed Ngavirue, l’envoyé spécial namibien chargé de cette question du génocide des Herreros, San, et autres peuples (70 000 à 80 000 victimes) a été longtemps ambassadeur de la Namibie en Europe. On peut se demander si cela le qualifie pour représenter les communautés concernées. Une figure issue des rangs des communautés concernées serait tout aussi légitime. En tout cas, voilà qu’elles rejettent l’accord entre les deux gouvernements, affirmant qu’elles n’ont pas été véritablement associées.

Ensuite, il faut appréhender les réparations de manière systémique : on parle du capital social d’un peuple effacé pour des générations (les guérisseurs, les producteurs, les artisans, les détenteurs de savoirs endogènes…). On parle de la transmission de cette histoire dans les programmes d’enseignement. On parle de réparation foncière puisque les Germano-Allemands détiennent aujourd’hui 70 % des terres ancestrales selon certaines sources, alors que les survivants sont dispersés sur des espaces impropres à la culture et au bas de l’échelle sociale. Un milliard d’euros peuvent-ils compenser cela ? Les mois à venir nous donneront la réponse des Herreros et des Namas.

Il s’agit, au fond, de ce que l’on avait appelé en 1994 en Afrique du Sud une « Reconstruction ». Comme aux États-Unis à la fin du XIXe siècle après l’abolition. Cette Reconstruction serait le nouveau nom d’une refondation de la coopération internationale, avec cependant une dimension interne, nationale, exprimant les exigences des peuples africains à l’égard de leurs dirigeants. En effet, le mouvement des réparations va de pair avec une démocratie véritable basée sur la participation, donc la restauration de la souveraineté et de la dignité des peuples. Il reste donc du travail aussi à l’intérieur de nos États où les classes dirigeantes agissent encore, au XXIe siècle, comme des néo-colons, et n’inscrivent pas la dynamique actuelle dans une deuxième décolonisation, plus approfondie.

Les échanges soutenus entre l’Union africaine et les pays des Caraïbes au sujet des réparations sont de nature à fonder une telle vision concertée, dans l’esprit du panafricanisme.

Des intérêts de la France, dans les années 1990

Le génocide du Rwanda ? C’est une expérience innommable. C’est le résultat d’un processus endogène délétère, qui n’a pas été directement mis en œuvre par une armée coloniale mais qui repose aussi sur des représentations collectives fabriquées par la pseudoscience coloniale. Il s’inscrit malheureusement dans un contexte géopolitique où les calculs et les intérêts économiques des anciennes puissances coloniales et postcoloniales ont joué un grand rôle.

Par exemple, la Francophonie économique franco-belge, voulant persister dans son être déchu, a construit une « Communauté économique des pays des Grands lacs » qui englobe la RD Congo, le Rwanda, le Burundi, alors que l’influence des multinationales britanniques et américaines se manifeste plus directement sur la SADC (Afrique australe). Au nom donc des intérêts de France, le gouvernement de François Mitterrand a pris le grand risque de soutenir un régime dont des factions importantes ont été objectivement génocidaires. Le Rapport Dussert a rendu possible la reconnaissance officielle du président français.

Je pense cependant que si la France veut être cohérente jusqu’au bout, plus globalement, elle doit prolonger cette volonté de vérité et de justice en ouvrant, sous l’égide de l’Union africaine ou des Nations unies, des assises sur sa relation avec l’Afrique. Et pas dans un cercle d’intellectuels qu’elle aura elle-même cooptés ! Une quinzaine au moins de pays africains serait concernée par ces États généraux, qui pourraient déboucher sur un nouveau traité de décolonisation. Cette démarche devrait entrer dans la vision de la Reconstruction, en ce moment au cœur de plusieurs luttes démocratiques ».

SD

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