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Politique

Camdessus (Ex-DG du FMI) analyse le monde

Pourtant, le nouveau président français semble s’acheminer vers une décision. Certes, il n’est pas question de quitter la Zone franc, mais faut-il, par exemple, la débaptiser ?

S’il ne s’agit que d’une question de nom ou d’appellation, appelons-la comme vous voudrez… Mais la question est de savoir si les pays africains sont renforcés ou pas par cette solidarité. C’est cela, le sujet ! Je considère que la France, qui est un pays puissant, est renforcée par son appartenance à l’euro. On est toujours mieux dans une zone où d’autres expériences s’exercent et où d’autres gens plus puissants que vous se trouvent. On ne peut qu’y gagner ! Même si c’est dur et très souvent frustrant. Le même raisonnement doit s’appliquer, à mon avis, à la Zone franc. Je vous livre peut-être un sentiment d’homme de la rue, mais je crois qu’il correspond à la sagesse. Et quand je m’entretiens avec mes amis africains en position de responsabilité, je trouve chez eux, non pas un désir de sortir de la Zone franc mais de l’adapter en fonction des besoins qu’ils peuvent rencontrer.

À l’ère des nouvelles technologies, le monde est de plus en plus régenté par les algorithmes. Vous qui professez un réalisme à visage humain, comment voyez-vous cette évolution qui est aussi une source d’angoisse ?

L’homme serait, selon certains, un algorithme… Je vous assure que je me trouve en face de vous, je n’ai pas l’impression de voir un algorithme ! Je vois un homme qui réfléchit et qui se pose des tas de questions… y compris sur l’intelligence artificielle, qu’il doit maîtriser, bien sûr !

Donc, pour vous, la question ne se pose pas ?

Si, il faut se la poser, parce que l’intelligence artificielle est comme la langue des hommes. Elle peut être la meilleure chose possible, ou la pire, si elle aboutit demain à nous donner des armées de robots ou des armes chimiques, ou à ce que nous fabriquions, par je ne sais quel Frankenstein, un « surhomme » qui n’aurait plus rien d’humain. Oui, le risque que la créature nous échappe existe, mais l’intelligence artificielle recèle aussi un potentiel d’avantages fabuleux. C’est la raison pour laquelle il faut une gouvernance mondiale des technologies, y compris de l’intelligence artificielle. Tout cela doit être entrepris dans une perspective mondiale qui ne peut passer, j’insiste là-dessus, que par une gouvernance multilatérale.

Dans une vision planétaire, on voit toujours que les inégalités s’agrandissent. Elles sont une source de tensions et de conflits. Comment les réduire ?

C’est un sujet extrêmement grave, sur lequel je reviens dans ce livre. Jusqu’à présent, nous avons échoué. Nous savons ce qu’il faudrait faire : la lutte contre les inégalités passe d’abord par un effort massif en faveur des plus pauvres et notamment de l’enfant qui vient de naître, des premières années de la vie de l’enfant, des écoles maternelles et des soins qu’il y reçoit, parce que c’est là qu’il garde ses chances. Si nous échouons sur les soins que l’enfance doit recevoir dans ses premières années, nous irons vers des inégalités qui continueront de s’accroître. Nous disposons pour cela d’un outil bien connu, qui est l’impôt progressif sur les plus riches. Tout cela se fait, mais insuffisamment. N’oublions pas – c’est essentiel – que les 17 Objectifs du développement durable comportent un point n° 10 qui porte sur la réduction des inégalités. Les 195 pays qui ont signé cette déclaration se sont engagés en ce sens. Ils l’ont peut-être oublié. Alors, pour qu’ils ne l’oublient pas, je pense qu’il serait bon qu’un jour, les Nations unies, par exemple, adoptent une norme par laquelle les pays qui ont signé cette déclaration de septembre 2015 s’engagent à faire en sorte que chez eux, par leurs propres moyens, les inégalités se réduisent. Et en particulier, que les segments les plus pauvres de la population s’enrichissent plus que les segments les plus riches.

Peut-on identifier la cause de ces inégalités ? Sont-elles un problème de modèle économique ?

Oui, c’est un problème de modèle économique. C’est un problème vieux comme les sociétés humaines. Mais ces sociétés peuvent réguler la redistribution des revenus et faire en sorte que les plus pauvres s’enrichissent un peu plus que les plus riches, de telle sorte que, sur une génération, les choses changent en profondeur.

Êtes-vous un homme optimiste malgré cette montée des périls ? Quels sont vos motifs d’optimisme ?

Beaucoup de gens me disent que je suis optimiste par rapport à beaucoup d’autres. Je crois que cela n’est pas vrai. Peu de gens ont vu d’aussi près que moi l’ampleur des problèmes qui se posent et des menaces qui sont sur nous. Je suis volontariste : je crois à la capacité de l’homme, des pays et de ceux qui les gouvernent, à maîtriser les forces négatives et à amplifier – un peu – les forces positives. Mais lorsque nous regardons le long terme, nous avons trente ans devant nous ! Les petits ruisseaux font les grandes rivières et les petits efforts finissent par changer la face du monde. C’est parce que je crois cela et que je l’ai expérimenté en Afrique avec les hommes que j’y ai rencontrés ainsi qu’un peu partout dans le monde, que je crois que le mieux est possible.

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