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Politique

Camdessus (Ex-DG du FMI) analyse le monde

Homme d’action devenu « sage », Michel Camdessus publie Vers le monde de 2050 (Éditions Fayard). Il analyse les bouleversements planétaires en cours, l’Afrique, les débats autour du franc CFA. Une parole à écouter.

Par Hichem Ben Yaïche

D’où vous vient cette envie de vous lancer dans la prospective, avec Vers le monde de 2050 ?

Essentiellement de l’expérience. Et j’ai retiré de mon expérience, avant même le FMI, lorsque je travaillais au sein de l’administration française, que ceux qui nous gouvernent sont tellement pris par le court terme – la proximité des prochaines élections, les prochaines rencontres, la constitution d’un nouveau gouvernement, etc. Toutes ces perspectives qui relèvent souvent de la politique de bas étage, font qu’ils ne travaillent que le nez sur le guidon. Ils ne rêvent pas, ils ne voient pas, ils ne cherchent pas à voir où on va. Le monde va tellement vite que si vous n’avez pas une vision longue, vous allez dans le mur.

 Mais cela ne date pas d’aujourd’hui. Qu’est-ce qui empêche cette prise de conscience ?

Ayant beaucoup souffert de ce que je viens de vous décrire, d’une vision beaucoup trop euro-centrique du monde, j’ai estimé qu’il valait la peine de travailler avec quelques très bons experts. Je ne suis pas moi-même un expert, mais les 25 personnalités qui ont travaillé avec moi le sont. Le but de ce travail est d’offrir une perspective longue à ceux qui dirigent le monde et aux citoyens conscients. Il est nécessaire de comprendre que des choses doivent changer. Nous sommes dans une culture complètement déphasée par rapport au monde qui se construit. Il faut donc changer cette culture, changer cette politique, et aller vers l’universel là où nous sommes encore autour de notre clocher.

Face à ces nombreuses incertitudes, avons-nous réellement les moyens de changer le monde ?

Précisément, la première urgence est de se donner ces moyens, de permettre aux hommes politiques de se rendre compte des problèmes qui arrivent à toute allure. Ils ne peuvent pas les voir s’ils demeurent penchés sur les conjonctures immédiates.

Concrètement, quels sont aujourd’hui les sujets les plus urgents à traiter ?

C’est difficile à dire. En revanche, ce que nous avons cherché à identifier, avec mes amis des cinq continents, c’est de savoir, dans le monde d’aujourd’hui, quelles sont les forces souterraines puissantes qui nous fabriquent ce que sera 2050. On peut les comparer aux vagues des tsunamis. Elles se forment au loin, et soudainement, elles déferlent sur nous. Il est donc très important d’identifier ces forces, pour être capable de les amplifier si elles vont dans le bon sens, et de les contenir si elles sont dangereuses. Nous en avons identifié onze, que nous détaillons dans ce livre, et que nous appelons « les onze hyper-tendances ». Il faut être bien conscient, bien entendu, qu’il y en aura d’autres, que nous ne discernons pas encore aujourd’hui, mais qui sont là. Il faut savoir que toutes ces forces vont se contrecarrer, s’amplifier, déferler sur nous, et faire que 2050 soit très différent de 2017…

Jugez-vous que le mode de régulation va changer ? Avons-nous les outils pour pondérer ces forces ?

Non, nous ne les avons pas assez. D’autant que nous traversons une crise assez grave du multilatéralisme : nous voyons Monsieur Donald Trump faire preuve d’une désinvolture inquiétante à l’égard des Nations unies, Madame Theresa May abandonner l’Europe, nous voyons que l’État-nation a tendance à se rebeller contre ce que des institutions multilatérales plus lucides – parce qu’elles ont davantage de recul – auraient tendance à lui demander.

La Banque mondiale et le FMI sont-ils encore des instruments capables de penser la réalité complexe du monde d’aujourd’hui ? Leur mode de pensée n’est-il pas déjà dépassé ?

Je dis des choses que je dénonçais ou que je pressentais déjà quand j’étais au FMI. Ces institutions ont été créées en 1945, quand ce qu’on n’appelait pas encore « le Tiers-monde » n’existait pas, puisqu’il était sous l’autorité des puissances coloniales. Elles ont été créées avec un soubassement idéologique et intellectuel qui est celui de l’Occident. Aujourd’hui, l’Occident n’est plus en mesure de gouverner le monde. Nous montrons particulièrement qu’un glissement tectonique d’une puissance formidable s’opère de manière souterraine, qui fait que le monde va vers les pays émergents de l’Asie, qui seront en 2050 à la tête de la puissance mondiale, avec en premier lieu la Chine et l’Inde, suivis par les États-Unis et d’autres pays. Les pays européens comme l’Allemagne ou la France qui, il y a vingt ans, appartenaient à ce G5 qui prétend définir les orientations du monde, n’y seront plus. Elles ne pourront participer à la gouvernance nécessai­rement multipolaire du monde que si elles se réunissent dans une Europe politique beaucoup plus crédible que ce que nous connaissons aujourd’hui.

Les forces qui structurent le monde de demain sont à l’oeuvre. On peut d’ores et déjà prédire que l’Occident n’aura plus l’imperium sur les affaires du monde…

Nous devrons vivre dans un monde à imperium partagé. L’Occident, c’est-à-dire les États-Unis et l’Europe – et le Japon dans une certaine mesure – devra partager son pouvoir avec l’Inde et la Chine en particulier, et probablement avec l’Indonésie. On pourrait même dire qu’il serait habile de commencer à organiser cela, faute de quoi ils se retrouveront avec un pouvoir qui ne leur appartiendra plus. Aujourd’hui, les institutions internationales continuent à rendre de grands services, mais elles doivent s’adapter et se réformer en profondeur – qu’il s’agisse des Nations unies, du FMI ou de la Banque mondiale – pour faire face aux problèmes de demain.

Vous évoquez dans votre livre – à propos de Donald Trump – « le bien commun universel ». On assiste aujourd’hui au détricotage par une Amérique égoïste, des relations entre les nations. Va-t-on vers un antagonisme exacerbé ?  

Nous passons par un point bas du multilatéralisme. Mais Donald Trump représente un état de l’opinion américaine. Nous savons qu’elle est changeante. D’ici à 2050, nous aurons eu sept ou huit élections aux États-Unis. Peut-être aurons-nous pire que Trump, mais j’espère aussi qu’il y aura des hommes plus conscients de ce qu’est la réalité du monde qui se prêteront à cette gouvernance multilatérale.

Vous avez une expérience de terrain de l’Afrique. Ce continent prend-il rendez-vous avec son Histoire ?

D’abord, je crois qu’il y a toute une histoire du continent africain qu’on aurait tort d’oublier. Certains hommes politiques français ont eu des phrases malheureuses sur l’entrée de l’Afrique dans l’histoire. N’oublions pas que l’histoire des hommes a commencé en Afrique ! Ceux qui pensent que l’Afrique est en train de « rattraper » l’histoire feraient bien d’aller faire une petite prière devant notre grand-mère, là-bas, en Éthiopie. Je crois que l’Afrique connaît des problèmes immenses mais je crois qu’une nouvelle génération de leaders africains est aux commandes, beaucoup plus consciente de ce qu’est le monde et des problèmes à résoudre, et surtout beaucoup plus consciente de ce que sont les leçons de l’expérience des pays émergents… qui s’apprêtent maintenant à prendre les commandes du monde ! Ils connaissent parfaitement bien ces leçons, et au milieu des pires difficultés – notamment en matière de sécurité – ils essaient de les appliquer. J’ai très confiance dans leur sérieux et dans leur lucidité. Une des questions décisives est de savoir si les pays les plus avancés soutiendront leurs efforts.

Sans noircir le tableau, quelque chose bloque l’Afrique dans le cercle vertueux de son développement. Quelles en sont les causes ?

Premièrement, n’oublions pas que même s’il y a d’énormes problèmes, l’Afrique est en train d’avancer à pas de géant. L’Afrique est le continent qui a le mieux résisté à la crise, et même si depuis deux ans, nous assistons à un retour de bâton et au fait qu’en raison de la baisse du prix des matières premières, l’Afrique, en 2016, a connu pour la première fois un recul de son revenu par tête. Le continent demeure néanmoins sur un chemin de croissance.

Nous avons tous cru au début de ce siècle que l’Afrique allait être le continent de l’avenir. Et elle le reste ! Certes, elle a des problèmes immenses… qui tiennent à quoi ? Il y a bien sûr les problèmes de sécurité, l’excessive dépendance aux matières premières, la balkanisation qui demeure comme un héritage de la colonisation, le pillage des ressources naturelles par une exploitation éhontée à laquelle il faut mettre fin, ou en tout cas corriger, etc. Il y a énormément de problèmes ! Mais il y a aussi des potentialités qu’il faut mettre en valeur.

Mais quand autant de problèmes se posent – la démographie, les questions de développement d’éducation, de santé… – l’Afrique a-t-elle les moyens de les affronter et de hiérarchiser ses priorités ? Certes les choses avancent mais pas suffisamment. Il y a comme l’absence d’une vision de son identité et de son avenir…

Ce n’est pas ce que je discerne lorsque je parle avec des chefs d’État africains. Bon nombre d’entre eux ont une vision de l’avenir extrêmement lucide. Ensuite, les progrès sont là depuis quinze ans. Et si les problèmes sont immenses, ne croyez-vous pas que les pays émergents, qui aujourd’hui ont des performances tout à fait stupéfiantes, ont connu les mêmes difficultés ? Ils les ont connues et ils les ont dépassées ! Évidemment, ils ont dû faire des choix politiques extrêmement précis, qui sont maintenant à la disposition des Africains.

Les Africains savent très bien qu’il faut maîtriser la natalité, mener en même temps le développement de l’agriculture et des grandes infrastructures, qu’il faut maîtriser l’urbanisation, etc. Ils savent tout cela ! Ils savent aussi qu’il faut aller vers plus d’intégration régionale, qu’ils se donnent les moyens de financement qui relèvent de leur propre épargne – qui est beaucoup plus importante qu’on ne le dit et qu’il faut rediriger vers l’Afrique… Tout cela, les autres l’ont fait, et je crois que l’Afrique peut le faire. Mais elle a besoin aussi du soutien du reste du monde.

Vous considérez que l’Afrique est sur la voie de l’émergence ?

Oui, je n’en doute pas. Mais attention, il faut regarder les scénarios que nous détaillons dans ce livre : cette émergence passe par des efforts très soutenus, dans le sens de ce qui a été réalisé par les autres, et aussi, notamment, par la maîtrise des problèmes de sécurité. Et là, elle a besoin du soutien du reste du monde.

Aujourd’hui, beaucoup de voix, en Afrique, critiquent le système de la Zone franc. Quelle est votre position sur ce sujet ?

Au fond, le débat est extrêmement clair. Il y a d’abord des sujets de type idéologique qu’il faut laisser de côté. Nous n’avons pas besoin de nous en embarrasser. Certains voient dans le système une survivance du colonialisme mais j’ai vu vivre la Zone franc depuis longtemps et je continue à observer ce qui s’y passe. Dans les relations entre les pays de la Zone franc et la France, je ne vois pas de trace de colonialisme. C’est une zone monétaire fondée sur la parité, sur la stabilité de la relation entre la monnaie africaine et l’euro. Alors évidemment, de la même manière, pour ceux qui sont dans la Zone euro, il y a des moments où, par exemple, la parité avec le dollar gêne les uns et arrange les autres. Mais la vraie question est de savoir si sur la moyenne période et pour l’avenir, il vaut mieux en faire partie que d’en sortir. Demandez à la Grèce si cela vaut la peine de sortir de l’euro !

Mais faut-il rénover ce système, pour sortir de ce débat ?

Non, je crois simplement que la Zone franc vit sa vie, elle réfléchit sûrement à l’adaptation de ses structures. Il y a bien sûr des problèmes techniques comme le fonctionnement du compte d’opérations, etc. Mais, en définitive, la question est de savoir si cette solidarité qui a bien servi les pays de la Zone franc jusqu’à aujourd’hui va continuer à les servir dans l’avenir. Je ne suis plus aux commandes, mais ma perception d’homme de la rue me dit qu’il vaut mieux renforcer une solidarité qui existe que de la diluer. Sauf, bien sûr, s’il y avait des problèmes insurmontables.

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