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Politique

Mariétou Mbaye (Ken Bugul) sans langue de bois

Mariétou Mbaye Biléoma, Ken Bugul de son nom de plume, ne rate jamais l’occasion de se livrer à une critique radicale de la société africaine et de ses dirigeants. L’écrivaine ne mâche pas ses mots.

Propos recueillis à Dakar par Seydou Ka

Pourquoi avez-vous choisi de quitter votre pseudonyme en optant pour l’autobiographie romancée dans vos écrits ?

Peut-être était-ce un prétexte. Quand j’écrivais Le Baobab fou, mon premier roman, j’étais dans une situation de précarité, aussi bien matérielle que physique, enfin existentielle, pour ne pas avoir répondu à des attentes aussi bien de ma famille que de la société. J’étais marginalisée, isolée voire rejetée, parce que je ne répondais pas aux attentes de la société, selon laquelle une femme doit être mariée, avoir des enfants, et si elle a vécu en Europe, elle doit avoir des trésors ! Une situation toujours de mise, puisqu’il y a de plus en plus de migrants africains en Europe dans une situation d’extrême précarité, mais qui n’osent pas rentrer, parce qu’ils n’ont rien et ils savent que la société sera très dure avec eux. Pourtant, à l’époque, dans les années 1970, je suis rentrée, parce que je n’en pouvais plus, j’ai traversé des périodes difficiles à cause d’histoires personnelles, d’amour. La société sénégalaise est devenue de plus en plus réductrice, nous n’utilisons plus les moyens traditionnels d’aides aux gens en marge de la société.

Comment l’Afrique a-t-elle perdu cette vertu de la thérapie du groupe ?

On la trouve encore à certains endroits en Afrique, dans le golfe de Guinée, notamment au Bénin, au Togo, au Ghana, au Nigeria et dans une partie du Cameroun. Ailleurs, s’il y avait des garde-fous pour ne pas marginaliser des individus et des moyens pour récupérer ceux qui sont en marge, on ne les utilise plus. Tout a changé avec l’arrivée des religions révélées et la colonisation qui ont entraîné une re-hiérarchisation et une re-catégorisation de la société ; elles ont amené avec elles des notions d’aumône et de charité, alors qu’avant, dans la société traditionnelle africaine fondée sur le partage, on ne pouvait pas distinguer le riche du pauvre. Finalement dans cette société de plus en plus corrompue, pervertie, seul celui qui a les moyens est considéré. Ce qui a été fatal pour les sociétés africaines. Avec le côté pervers de la colonisation et de ces religions révélées, des civilisations ont complètement disparu, comme en Amérique latine. Nous, nous sommes encore là, mais nous vivons dans une société où seul l’argent importe. Tout cela a contribué à créer un Africain névrosé et dépourvu de valeurs.

Comment l’art vous a permis de vous reconstruire ?

Faute de pouvoir communiquer avec qui que ce soit, parce que j’étais marginalisée, il ne me restait que l’écriture comme démarche thérapeutique. Pour sortir de ces moments de doute, il fallait trouver un moyen. J’ai eu l’idée d’acheter un cahier et un stylo pour évacuer tout ce vécu intérieur afin de pouvoir me fabriquer un nouveau personnage. Par conséquent, je n’ai pas écrit Le baobab fou, j’évacuais ! C’était une autothérapie à travers l’écriture.

Jusqu’où doit-on aller dans l’autocritique pour que le continent entre dans la modernité ?

Une société qui refuse la critique ne va pas s’autocritiquer. C’est utopique, mais il faut que nous passions par une thérapie massive de la société. Malheureusement, je pense que pour nos sociétés, inéluctablement, la thérapie passera par une violence physique, mentale et institutionnelle, parce qu’il faut tout réorganiser. Nous…

Le problème de l’immigration n’est pas forcément dû à la démographie africaine. Il faut voir les chiffres. Malgré les fantasmes, le pourcentage d’Africains dans le flot des migrants arrivant en Europe ou ailleurs, chaque année, ne dépasse pas les 2 %.

… assistons déjà à cette violence de façon symbolique et verbale. On cite souvent l’exemple du Rwanda, mais c’est horrible à dire, ce nouveau visage du Rwanda n’est que le résultat du génocide.

Il faut donc en passer par cette horrible étape ?

À moins qu’une certaine illumination éclaire nos esprits meurtris par l’indifférence et la corruption, je me demande s’il est possible qu’une nouvelle génération, peut-être pas la prochaine, mais la suivante, puisse changer les choses. De toute façon pour que ces nouvelles générations, sur lesquelles je compte, puissent changer les choses, il faut se faire violence et de la violence pour remettre les gens au pas.

L’Afrique a plusieurs chantiers. Comment hiérarchiser et arbitrer entre les priorités ?

La priorité des priorités, c’est l’éducation. Elle est à la base de tout. C’est à partir de l’éducation qu’on peut assimiler tout le reste. Et l’éducation, ce n’est pas seulement l’école, c’est aussi la famille, les valeurs. Malheureusement, l’école n’a jamais été une priorité dans nos pays après les Indépendances.

Tout de même, beaucoup d’investissements sont consentis dans ce secteur…

Quel que soit le montant des investissements, seul le tiers arrive à l’objectif ! L’essentiel est noyé dans la chaîne et les processus administratifs ou la corruption. Nous avons un problème d’efficacité. Il est vrai que tout est prioritaire, mais dans ces priorités, il faut un peu de logique. Je me demande si nos responsables ont du bon sens, celui de la logique, de la rationalité, parce que certaines choses sont d’une telle évidence ! Nous n’utilisons nos capacités intellectuelles que pour la mégalomanie, le pouvoir, nous sommes toujours dans un rapport de domination.

Quelles sont les raisons de ces pesanteurs qui donnent toujours l’impression d’être en décalage ?

L’Afrique a subi des invasions. Nous sommes devenus schizophrènes et nous n’arrivons pas à exorciser tous ces comportements démoniaques dont nous sommes en partie responsables par notre faiblesse et notre manque de vision. L’extérieur y a aussi joué un rôle majeur. Les programmes d’ajustement structurels ont brisé l’élan de développement de beaucoup de pays africains qui étaient en train de bouger. Pour changer les choses, on doit investir dans l’éducation, je l’ai dit. Et tout un environnement social, politique et religieux qu’il faut revoir.

Vous dites que le problème n’est plus l’Europe mais que ce sont les Africains. Comment sortir de cette impuissance de nos dirigeants ?

Il nous faut de nouveaux dirigeants. Quand je vois l’incompétence de ceux qui nous gouvernent, ne serait-ce que pour organiser des élections, je me dis qu’il faut privatiser nos gouvernements, c’est-à-dire payer des gens pour nous faire le boulot, puisque ceux que nous avons élus n’y arrivent pas. Dans son effet pervers, la colonisation a fait germer le culte du pouvoir dans la tête de nos dirigeants et que tous les moyens sont bons pour le conquérir et le garder. Du machiavélisme, mais sans la finesse du Prince de Machiavel !

Nos élites qui veulent accéder au pouvoir traînent beaucoup de complexes. Ce que Frantz Fanon a bien analysé. Dans la plupart des cas, nos dirigeants ne respectent pas les règles de la démocratie en matière de prise et d’exercice du pouvoir. Nous ne respectons même pas les procédures de l’État de droit que nous avons institutionnalisées. À partir de là, c’est la boîte de Pandore, nos dirigeants peuvent faire ce qu’ils veulent. Le pire, complexe du colonisé oblige, ceux qui détournent les deniers publics se croient obligés d’exhiber leurs richesses.

Aujourd’hui, on note une conscience d’être Africains, mais une incapacité à travailler ensemble. L’africanisme est-il une illusion ?

Créer l’OUA (Organisation de l’union africaine) trois ans après les Indépendances, alors que l’Afrique sortait de siècles de domination et de traumatisme, n’était pas forcément une bonne idée. C’était trop tôt. Il fallait d’abord construire quelque chose de solide pour ensuite envisager quelque chose de plus grand, étape par étape. Je pense, comme Léopold Sedar Senghor a essayé de le faire, qu’il fallait d’abord construire des États-nations.

Le temps n’a pas non plus véritablement permis d’avancer dans le processus d’intégration…

Comment voulez-vous qu’on construise une unité africaine sur du désordre ? De l’OUA à l’Union africaine, nous n’avons pas réussi à nous entendre à cause de problèmes d’intérêts. En 2018, nous avons encore des problèmes de frontières.

Comment sortir de cette ethnicisation, de ces conflits, qui enferment l’Afrique dans des divisions internes ?

D’abord, il faut mettre de côté ce « machin » de l’UA. Ensuite, renforcer les institutions sous-régionales avant de penser au niveau supra. À quoi sert cette institution, l’Union africaine, qui n’est même pas financée par les Africains, où est notre autonomie par rapport à cette institution ? Les débats n’aboutissent à rien. L’autre chose…

La jeunesse n’est plus en accord avec un discours qui est projeté sur elle, qui ne correspond pas à la manière dont elle se vit dans le monde. Cela indique que l’Afrique est à un tournant dans le renouvellement des discours et de la représentation de soi.

… il faut oser le dire, la religion, en tout cas la manière dont elle fonctionne au Sénégal, est un frein au changement. La classe politique, les médias et le lobby religieux qui influencent les décisions de l’État sont les principales causes de notre déchéance. Résultat, nous avons une société perturbée, une jeunesse suicidaire. Si on n’y prend garde, nous allons inéluctablement vers la violence.

« L’Afrique va déstabiliser le monde », dites-vous à propos de l’immigration. La démographie est-elle un problème pour le reste du monde ?

La démographie est une chose, l’émigration une autre. Ce sont généralement les pays où il y a eu, par exemple un cataclysme, qu’on fait le plus d’enfants. Un peuple stable, où demeurent un peu de démocratie et un minimum de bien-être, fait moins d’enfants. Cela veut dire que si nous n’atteignons pas ce minimum de décence existentielle pour chaque Africain, nous allons directement dans le mur.

Aujourd’hui, même si la démographie africaine stagnait, nos dirigeants sont incapables de donner ce minimum de décence à la jeunesse. Déjà, dans les années 1970 où nous n’étions pas aussi nombreux et avec plus de moyens qu’avons-nous faits de nos trésors publics ? Des détournements massifs dont les conséquences sont encore palpables !

Cela ne change rien à la réalité actuelle avec des centaines de milliers de jeunes qui arrivent chaque année sur le marché du travail. Que faire ?

On n’a qu’à taper sur nos dirigeants incapables ! Le problème de l’immigration n’est pas forcément dû à la démographie africaine. Il faut voir les chiffres. Malgré les fantasmes, le pourcentage d’Africains dans le flot des migrants arrivant en Europe ou ailleurs, chaque année, ne dépasse pas les 2 %. Ce pourcentage est même en diminution ces dernières années.

Ceci étant dit, nous sommes responsables de ce qui nous arrive. Un pays comme le Congo, dont la population ne dépasse pas deux millions d’habitants, est en cessation de paiements. Pourtant, avec une bonne gestion des revenus du pétrole, chaque Congolais pourrait dormir chez lui et recevoir 300 000 F.CFA à la fin du mois.

Ces milliers de jeunes qui arrivent sur le marché du travail, sans perspectives, ils ne sont que le résultat de plusieurs décennies de mauvaise gouvernance et de manque de planification. C’est comme une boule de neige, plus ça roule, plus ça amasse et grossit. Avec ses millions d’hectares de terres arables, quel est le taux de démographie que l’Afrique ne peut pas absorber ? Mais on préfère brader nos terres aux Chinois, aux Turcs, ou aux Saoudiens. On ne peut pas dire que les problèmes de l’Afrique viennent de sa démographie, c’est la faute de nos dirigeants, incapables de planifier quoi que ce soit.

Le discours actuel n’est pas conforme à la réalité, c’est à nos dirigeants que l’Europe doit s’en prendre, mais elle les ménage pour des questions d’intérêts. Je dis que l’Afrique va déstabiliser le monde, parce qu’on ne va pas arrêter ce mouvement migratoire. Sans perspectives, cette jeunesse africaine va défoncer les portes de l’Europe. Tant que les règles du jeu ne changent pas, nous casserons les murs. Il faut que les dirigeants européens, qui sont complices de la mauvaise gouvernance de nos dirigeants, le comprennent et se préparent. 

ENCADRE

Profil

Son nom de plume Ken Bugul, emprunté à l’héroïne du Baobab fou, son premier roman, signifie en wolof « celle dont personne ne veut ». Ce qui est sûr, c’est que beaucoup de dirigeants africains ne vont pas aimer son franc-parler. La révolution bouillonne chez cette femme. Sa voix détonne et tranche avec le discours optimiste des « experts » sur l’Afrique.

Née en 1947 à Malem Hodar dans la région de Kaffrine (centre du Sénégal), Mariétou Mbaye, de son vrai nom, vit à Dakar avec sa fille unique. Après son bac et une année passée à l’université de Dakar, elle obtient, en 1971, une bourse d’études pour se rendre en Belgique.

La suite est un parcours d’obstacles qui va forger sa vie de femme et d’écrivain. Une période de trouble intérieur qu’elle retrace dans Le Baobab fou. Rejetée par la société, et ayant frôlé la folie, elle trouvera dans l’écriture les ressources pour remonter la pente de la déchéance et se reconstruire. Entre 1986 et 1993, Mariétou Mbaye a travaillé comme fonctionnaire internationale, notamment sur les questions de population et de développement. Elle se consacre désormais à l’écriture. Elle est l’auteure d’une dizaine de romans. Son ouvrage Riwan et le chemin de sable a été couronné du prestigieux Grand Prix littéraire de l’Afrique noire en 1994.

Ouvrages publiés

Le Baobab fou (Dakar, Les nouvelles éditions africaines, 1982)

Cendres et braises (Paris, L’Harmattan, 1994)

Riwan ou le chemin de sable (Paris, Présence africaine, 1999)

La Folie et la Mort (Paris, Présence africaine, 2000)

De l’autre côté du regard (Paris, Le serpent à plumes, 2003)

Rue Félix-Faure (Paris, éditions Hoëbeke, 2005)

La Pièce d’or (Paris, UBU éditions, 2006)

Mes Hommes à moi (Paris, Présence africaine, 2008)

Cacophonie (Paris, Présence africaine, 2014)

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