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Politique

Marcel de Souza, (Cedeao) s’explique

L’Afrique ne semble pas se préparer à ce défi majeur et dévastateur…

 Non, la croissance démographique n’est pas dévastatrice… Elle représente aussi bien un potentiel qu’un risque de désastre. En Afrique de l’Ouest, la fécondité est en moyenne de 5,6 enfants par femme. Ailleurs dans le monde, ce taux est d’un à deux enfants… Il est hors de question de réduire ce taux en Afrique de manière administrative ! C’est un processus long qui passe par l’éducation des femmes ainsi que par des activités productrices de revenus qui leur permettent d’accéder à l’autonomie et d’échapper au diktat de l’homme. Et nous devons aussi travailler sur l’éducation des hommes qui ont parfois une sexualité irresponsable, car ils ne disposent d’aucun dérivatif sur le plan culturel ou sur celui des loisirs. Seul un patient travail d’éducation auprès des femmes et des hommes nous permettra d’arriver à contrôler et à maîtriser un peu cette croissance démographique. D’un autre côté, l’Afrique n’est pas un continent très peuplé. Cet espace et ce potentiel doivent être intégrés dans des plans de développement qui tiennent compte surtout de ressources adaptées.

Cette intégration doit prendre en compte et résoudre les difficultés de déplacement des Africains…

Notre devoir est de procéder par étapes. Nous devons d’abord investir avant tout sur l’humain, revoir nos programmes de formation technique, professionnelle, entrepreneuriale, sans lesquels il ne peut y avoir de développement économique. En matière d’agriculture, nous ne pouvons plus continuer comme avant, avec des entreprises d’un demi-hectare. L’agriculture doit se mécaniser, disposer d’intrants et, une fois la production récoltée, de techniques de transformation et de conservation, pour devenir un agrobusiness. La Cedeao a fait adopter par les gouvernements un plan de développement industriel dont le premier volet porte sur l’agro-industrie, la sécurité alimentaire et nutritionnelle. Le deuxième plan consiste à pouvoir disposer d’une industrie pharmaceutique digne de ce nom, le troisième de pouvoir aller vers des matériaux de construction qui puissent soutenir une politique du logement, et, le quatrième enfin, de développer une industrie automobile qui donne de l’emploi à une main-d’oeuvre abondante. Malheureusement le poids de l’industrie est faible, elle ne représente que 7 % à 12 % du PIB. L’agriculture elle-même ne représente que 25 %. Le commerce informel représente tout le reste ! Nous ne pouvons pas aller vers le développement de cette manière-là.

Quel est votre degré d’autonomie de décision ? Certes, vous dépendez des chefs d’État, mais avez-vous par ailleurs les moyens de peser, grâce à votre expertise et votre technicité ?

Nous y arrivons progressivement, mais pas au rythme souhaitable. Si nous voulons aller vers un développement inclusif et une croissance satisfaisante, il faut aller vite et bien. Mais nous devons voir aussi d’où nous venons. C’est pourquoi nous essayons de faire adopter par les chefs d’État une politique régionale, secteur par secteur. Sur le plan national, nous demandons à chaque pays d’arrimer ses techniques sectorielles à la région.

Et enfin, nous devons aller vers une convergence et une stabilité en matière budgétaire, monétaire, et d’endettement. Sans oublier le problème de la fiscalité. La pression fiscale devrait être de 20 % en 2020, mais nous ne sommes pas sûrs d’y parvenir. Aujourd’hui, nous tournons autour de 14 % ou 15 %. Nous devons mobiliser de nous-mêmes les ressources endogènes dont nous disposons, sans attendre les partenaires extérieurs. En 2016, les programmes régionaux prévoyaient qu’il nous fallait 400 millions de dollars.

Mais nous n’avons pu réunir que 10 millions. Nous devons donc rassurer les investisseurs privés par des techniques modernes. Pour cela, nous devons assainir l’environnement des affaires, avoir une justice qui garantisse le droit, et surtout, une réforme foncière qui rassure les banques lorsqu’elles investissent des fonds. Ensuite, nous devons créer des chaînes de valeur pour cesser d’exporter du coton. Aujourd’hui, nous n’en transformons même pas 5 % ! La Cedeao représente 70 % du marché mondial du cacao – 40 % pour la Côte d’Ivoire, 20 % pour le Ghana et 10 % pour le Nigeria – ce qui est une force ! Mais ce cacao n’est transformé qu’à hauteur de moins de 30 % alors que cette filière représente un important potentiel de valeur ajoutée, source d’emplois.

La Cedeao exerce de plus en plus un certain tropisme sur les pays en émergence. On sollicite l’adhésion à cet espace : le Maroc, la Tunisie…

Nous n’avons jamais demandé à personne de venir adhérer ! Si certains pays veulent rejoindre la Cedeao, en dépit de ses faiblesses, c’est parce qu’ils ont conscience que quelque chose de bien se construit. Et la liste est longue ! Le roi du Maroc a exprimé ce souhait, l’accord de principe a été donné…

Mais comment allez-vous considérer ces demandes par rapport aux objectifs de cet espace ? La Cedeao est-elle en capacité de s’agrandir et de s’ouvrir ?

Cette question est pertinente. Il faut en effet concilier le renforcement de l’espace communautaire, en premier lieu, avant d’aller vers l’ouverture. Mais si les chefs d’État ont donné leur accord de principe, c’est qu’elle présente des avantages.

Il y a des inconvénients, bien sûr, et nous devons travailler dessus. Nous sommes sollicités directement mais nous rendons compte aux chefs d’État qui doivent ensuite décider à l’unanimité. Le Maroc n’est pas le seul pays.

N’oublions pas la Mauritanie, un pays fondateur qui a décidé de revenir. Nous avons déjà passé un accord d’association qui va permettre à la Mauritanie de revenir en janvier 2019 dans l’Union douanière. La Tunisie demande un statut d’observateur, et notre objectif est de l’intégrer.

L’Uemoa et la Cedeao représentent des structures qui font peu ou prou la même chose. Cette dispersion est-elle bénéfique à l’Afrique ?

Oui, cela est gérable : l’Uemoa se définit par l’unicité de la monnaie grâce à laquelle huit pays d’Afrique de l’Ouest maîtrisent le taux d’inflation à moins de 2 % et soutiennent la croissance. La Côte d’Ivoire a pu ainsi bénéficier pendant quatre ans d’un taux de croissance de 9 %. C’est tout de même une force !

La politique de l’endettement est également contrôlée. Tout cela s’insère dans un pacte de stabilité et de convergence. De son côté, la Cedeao représente quinze pays. En 1987, il avait été prévu que les autres pays allaient se regrouper dans la ZMAO (Zone monétaire de l’Afrique de l’Ouest), notamment les autres pays anglophones et la Guinée. Au-delà, il est prévu une fusion avec l’Uemoa qui permettra enfin de créer une zone monétaire unique avec une monnaie unique.

Il est vrai que nous peinons à y parvenir : la ZMAO devait être créée en 2015, elle n’a toujours pas vu le jour… Et vous comprenez pourquoi : baisse du coût des matières premières, récession de l’économie au Nigeria, causée par une inflation à 18 % et une monnaie qui a dévissé… De son côté, le Ghana souffre d’une inflation avoisinant 15 %. Les difficultés rencontrées par ces deux pays importants nous empêchent de parvenir à la monnaie unique en 2020. Mais il reviendra aux chefs d’État d’en décider.

Dans tous les cas, nous devons conserver le CFA. Comme un îlot ! Et ensuite, nous engager en direction de la monnaie unique à un horizon d’une dizaine d’années, ce qui nous permettra d’établir une libre circulation des investissements et d’engager avec force la croissance inclusive de notre espace.

Le CFA n’est-il pas une servitude ?

Que n’a-t-on dit sur le CFA ! Monnaie de la servitude acceptée, de l’esclavage, etc. Non ! Ceux qui raisonnent de cette façon sont des apprentis monétaristes. Il faut regarder le bilan. Certes, les 50 % que nous conservons au Trésor français représentent le prix à payer pour bénéficier de la libre convertibilité.

Mais que représentent pour la France ces 50 % au regard de la masse monétaire ? À peine 0,2 %… Et certains disent que nous finançons l’économie française ! Il faut regarder les chiffres et dire la vérité. Le CFA est notre monnaie ! Et si cela nous arrange de pouvoir maîtriser un certain nombre de fondamentaux en faveur de notre économie, cela doit aussi se faire en travaillant sur la diversification de notre production. La transformation ! Tel est l’objectif que nous devons viser.

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