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Politique

L’insécurité des racines africaines

L’islamisme radical, signe de l’errance culturelle

Au total, lorsque l’on fait fi de tous les déterminants courants, la vulnérabilité de l’espace africain est intrinsèquement liée à la porosité culturelle de ses sociétés. Porosité qui n’est que l’expression de la faiblesse numérique desdites sociétés. En s’ouvrant au monde, la noria de micro-tribus africaines n’a pas eu la capacité de préserver ses « frontières invisibles ». Car la force d’un site culturel tient au fait qu’il sélectionne les apports des autres sites culturels. Plus que d’extrémisme religieux, Boko Haram est le nom de l’errance culturelle des Africains.

Réactiver les frontières invisibles, voilà la condition de la paix en Afrique, autant que de l’insertion gagnante dans l’économie mondiale. Il s’agit d’actualiser les valeurs qui ont permis à l’Afrique d’être un havre de paix pendant que l’Europe était à feu et à sang, du Moyen Âge au XXe siècle. Il s’agit d’opérer un tri sélectif culturel. Chaque site culturel africain doit devenir une sorte d’expert collectif. Un expert collectif qui combat le chaos, les incertitudes qui assaillent les structures sociales et politiques.

En conclusion, il semble que la chronique des foyers de conflit ne permet d’en saisir ni la genèse, ni les dynamiques internes. La transcription journalistique des menaces qui pèsent sur l’Afrique aboutit à l’indétermination absolue quant à la véritable menace qui pèse sur le continent. Aux fondements de l’insécurité en Afrique, relevons donc l’errance culturelle en phase de forte croissance démographique et d’ouverture au reste du monde. C’est dans sa capacité à intégrer la modernité tout en renouvelant ses singularités culturelles que se trouvent les ingrédients d’une paix durable en Afrique.

 

TROIS QUESTIONS À… Dr Cheikh Tidiane Gadio, président de l’Institut panafricain de stratégie (IPS), ancien ministre des Affaires étrangères du Sénégal (2000-2009)

Dr Cheikh Tidiane Gadio

Comment expliquez-vous l’absence d’une expertise africaine sur la problématique de la sécurité ?

Vous avez bien raison de parler d’« absence » et non de « manque », car il existe bien un marché valeureux et non utilisé de l’expertise africaine sur les questions aujourd’hui essentielles de paix et de sécurité en Afrique.

Le drame, c’est que cette expertise africaine ne se révèle qu’à travers quelques personnalités connues et respectées à travers le monde, alors qu’il existe aujourd’hui de nombreux fils et de filles de l’Afrique, qui connaissent les arcanes du système des Nations unies et de l’Union africaine. Beaucoup maîtrisent les questions de gestion des crises, des conflits, des médiations, de la direction des opérations de maintien de la paix. Tandis que d’autres font chaque jour preuve de leur grande compétence dans les centres de recherche sur la paix et la sécurité.

Le vrai problème, à notre avis, c’est que la culture des think tanks n’a pas encore pris racine dans le continent, pour que nos cadres puissent briller sur ces questions de paix, de sécurité et des nouvelles menaces qui assaillent l’Afrique.

Comme vous le savez, nos officiers sont formés dans les écoles d’élite des États-Unis et d’Europe, et comme un Africain doit être meilleur parmi les meilleurs pour obtenir un statut simplement normal, nos cadres sont largement au-dessus de la moyenne ! Un magazine comme le vôtre, ainsi que d’autres supports panafricains, contribuent à révéler au monde cette expertise africaine, réelle, mais trop discrète, voire clandestine…

De quelle manière comptez-vous pousser les Africains à s’approprier ces sujets ?

Vous savez, je suis aussi puissamment motivé que nos illustres anciens : Garvey, Nkrumah, Mohammed V, Ben Bella, Nasser, Mandela et bien d’autres, car ma conviction est que si comme l’a démontré le savant Cheikh Anta Diop, « la sécurité précède le développement » et à son tour sert le développement, l’Afrique ne peut garantir sa sécurité et sa survie que dans l’unité politique fédérale, régionale ou continentale.

Ma conviction est forte : nous allons encourager les élites africaines à se démarquer des paradigmes de l’échec continu et inexorable de l’Afrique, qui dominent depuis 1960. Ces paradigmes continuent à nous faire croire à une chimère : les 54 États africains, issus de la balkanisation suicidaire du continent, pourront tous atteindre l’émergence et réussir l’exploit, chacun par lui-même, de déplacer des montagnes en relevant les défis économiques, énergétiques, environnementaux, tout en édifiant de puissantes armées nationales capables de garantir la protection de leur territoire, la sécurité des biens et des personnes. Horizon 2030, 2050 ou 2060 peu importe, la Renaissance africaine et la place de l’Afrique parmi les « World Global Players », ont comme condition absolue l’unité fédérale (au niveau de la région ou du continent) à l’exemple des États-Unis, de la Fédération indienne ou de la République fédérative du Brésil.

Mali, Libye, Nigeria avec Boko Haram… l’approche militaire et sécuritaire l’emporte sur l’analyse des causes. Peut-on équilibrer ou corriger cette approche ?

En vérité, l’approche militaire et sécuritaire doit résulter avant tout d’une bonne vision politique qui anticipe les défis du futur. L’IPS avait proposé la création immédiate, dans des pays choisis, de façon consensuelle, de bases militaires panafricaines régionales, en rapport avec le défi principal de chaque zone, afin de doter l’Afrique de forces spéciales bien équipées, bien entraînées et bien coordonnées, capables de réaction immédiate et fulgurante, beaucoup nous ont qualifiés d’utopistes et de rêveurs. On sait que le destin des utopies est de devenir des réalités, tôt ou tard ! C’est exactement ce qui est arrivé quand les États concernés ont constitué une force panafricaine de riposte à Boko Haram. Vous le savez, une deuxième force panafricaine basée sur le même principe devrait être constituée au Sahel.

Le Tchad du leader panafricain Idriss Déby a donné une leçon de courage et de méthode à toute l’Afrique ! Le Tchad, après son odyssée héroïque au Mali, a franchi ses frontières pour prêter main-forte au Cameroun et au Nigeria. Cette admirable décision intervient après la déclaration courageuse du président Déby au Forum international de Dakar sur la Paix et la Sécurité en Afrique (14 au 16 décembre 2014) invitant l’Otan et les Nations unies à venir finir le travail en Libye, avec l’appui des forces africaines.

Le politique commande le militaire, la volonté politique reste déterminante, c’est ce qu’a prouvé le Tchad. Donc, une réelle prise de conscience de nos dirigeants politiques ouvrira la porte à des perspectives heureuses pour l’Afrique, car « l’Afrique doit aider l’Afrique, l’Afrique doit défendre l’Afrique ». Seulement dans un second temps, nos amis et alliés non africains pourront venir nous appuyer, et non nous diriger, dans notre combat pour la libération et la renaissance de l’Afrique.

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